Y a-t-il "un problème avec la communauté tchétchène" en matière de radicalisation, comme l'affirme Jean-Luc Mélenchon ?

Le leader de La France insoumise a tenu des propos controversés après l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine. Si la radicalisation islamiste au sein de la diaspora tchétchène apparaît bien dans les radars des services de renseignement, elle n'est pas surreprésentée.

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Le député de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon lors de la marche en mémoire de Samuel Paty, à Paris, le 16 octobre 2020.  (NICOLAS PORTNOI / HANS LUCAS / AFP)

"Face au terrorisme islamiste, il faut répondre de manière très précise. Il y a clairement un problème avec la communauté tchétchène en France. Les Tchétchènes qui ont une activité d'islamisme politique sur les réseaux sociaux doivent être retrouvés et expulsés." Cette déclaration de Jean-Luc Mélenchon, dimanche 18 octobre, sur LCI, a mis le feu aux poudres. Le leader de La France insoumise commente alors l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), commis deux jours plus tôt par Abdouallakh Anzorov. Ce jeune de 18 ans d'origine tchétchène a décapité Samuel Paty, un enseignant qui avait montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves, avant d'être tué par les forces de l'ordre.

Une radicalisation pas forcément liée à ses origines

Si son entourage tente de minimiser ses propos depuis, affirmant même que le député des Bouches-du-Rhône les regrette, ils ont scandalisé l'association Les Tchétchènes d'Europe, qui appelle à porter plainte contre Jean-Luc Mélenchon. Pour autant, cette diaspora est-elle surveillée par les services de renseignement français ? A l'heure actuelle, l'enquête n'a pas encore permis d'établir les conditions dans lesquelles ce jeune homme originaire d'Evreux, inconnu des services de renseignements, s'est radicalisé. Ni si cette radicalisation et ce passage à l'acte s'inscrivent dans un contexte, une mouvance, voire un réseau liés à ses origines.

Le compte Twitter sur lequel il a revendiqué l'assassinat, photo à l'appui, s'intitulait @Tchetchene_270. Selon Mediapart, Abdouallakh Anzorov y avait laissé transparaître son ancrage dans la religion et "probablement dans le jihad" depuis plusieurs mois et plusieurs signalements Pharos avaient été effectués. Du côté de sa famille, ses proches placés en garde à vue – dont ses parents, son grand-père et un de ses frères – évaluent sa radicalisation à une période qui varie de six mois à un an, d'après Le Monde. Abdouallakh Anzorov, décrit comme un garçon solitaire, discret et amateur de sports de combat, est né à Moscou en 2002 et est arrivé en France à l'âge de 6 ans. Il a obtenu le statut de réfugié, par l'intermédiaire de ses parents en 2011 et venait de décrocher, à sa majorité, un titre de séjour d'une durée de dix ans.

Des chefs de guerre qui font allégeance à Daech 

"L'important n'est pas où il est né, mais où, quand et comment il a été converti à une idéologie terroriste que la Russie condamne, bien sûr, sous toutes ses formes", a fait valoir Sergueï Parinov, un porte-parole de la représentation russe à Paris, auprès de l'agence Tass. "Sa trajectoire est en France et en ligne, sur le web", avertit de son côté Aude Merlin, professeure de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles et spécialiste de la Russie et du Caucase.

"Le regard des Tchétchènes de France vers la Tchétchénie est alimenté par plusieurs facteurs : c'est la patrie, en tant que pays d'origine, qu'ils observent aussi comme foyer de leur langue, et dont ils tentent d'analyser le régime politique."

C'est difficile d'établir des liens clairs entre ce qui se passe en Tchétchénie, ce qu'ont vécu leurs parents ou grands-parents, et une identification religieuse.

Aude Merlin

à franceinfo

Cette petite République à majorité musulmane a connu une histoire sanglante, rythmée par deux guerres d'indépendance dans les années 1990 et 2000 et une islamisation de la résistance qui a débouché, en 2007, sur la création d'un émirat du Caucase. Bien qu'affiliés à Al-Qaïda, ses chefs de guerre ont rejoint le groupe Etat islamique en 2014. Une allégeance qui a pu avoir une dimension économique. "Les combattants avaient un revenu, alors que dans le Caucase nord, le taux de chômage était exorbitant et la corruption inouïe", analyse Aude Merlin. 

Entre 30 000 et 65 000 Tchétchènes en France

Les attentats islamistes commis par des Tchétchènes dans d'autres pays, dont la France, sont-ils nécessairement liés à cette histoire ? La question s'est déjà posée lorsque Khamzat Azimov, une jeune de 20 ans de nationalité française, né en Tchétchénie, a tué un passant et blessé plusieurs autres le 12 mai 2018 dans le quartier de l'Opéra à Paris. Sans antécédent judiciaire, ce jeune homme originaire de Strasbourg, abattu par les policiers, était fiché S et inscrit au fichier des signalement pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) depuis 2016. Il faut "se méfier de toute explication unicausale, mécaniste, linéaire, qui relierait les événements en Tchétchénie à l'acte commis", mettait en garde Anne Le Huérou, également spécialiste du Caucase, sur France Culture. 

Il y a plusieurs dizaines de milliers de Tchétchènes en France actuellement et on ne peut pas dire qu'il y ait un terrorisme tchétchène en France et en Europe.

Anne Le Huérou

sur France Culture

Il n'existe aucun chiffre officiel sur le nombre de Tchétchènes présents en France, la Tchétchénie n'étant pas reconnue comme un pays souverain. Selon l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), le Caucase du Nord représente 60% des demandes d'asile russes, les requêtes provenant essentiellement de Tchétchènes et de Daghestanais. Fin 2019, on comptait environ 16 000 ressortissants russes réfugiés en France. Mais les estimations des spécialistes oscillent entre 30 000 et 65 000 Tchétchènes résidant en France, si l'on ajoute ceux qui n'ont pas de papiers et ceux qui ont obtenu la nationalité d'un autre pays européen (selon la procédure dite Dubin) mais qui vivent en France.

Parmi les 8 000 fiches toujours actives au sein du FSPRT, figurent "un certain nombre" de personnes d'origine tchétchène, "pas plus que la moyenne des individus", a indiqué sur franceinfo Laurent Nuñez, désormais coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Selon le Centre d'analyse du terrorisme, 300 individus tchétchènes seraient fichés au FSPRT, soit autour de 3%. Leur proportion était plus importante dans le contingent des jihadistes qui quittaient la France pour rejoindre la Syrie : ils étaient "7 à 8%", selon des chiffres communiqués en 2016 par Patrick Calvar, alors directeur de la DGSI, devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.

Du crime organisé au fondamentalisme religieux 

"J'avais en 2015-2016 des informations selon lesquelles un certain nombre de catégories se radicalisaient plus que d'autres au sein de la nation. Parmi ces catégories, il y avait les Tchétchènes", a assuré sur France Inter l'ancien ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Figurent-ils parmi les 231 étrangers fichés au FSPRT que les autorités françaises souhaitent expulser ? Sollicité par franceinfo, le ministère de l'Intérieur a répondu que ces données n'étaient pas publiques. 

En juin, les projecteurs s'étaient braqués sur la diaspora tchétchène en France à l'occasion d'une série d'affrontements à Dijon. Une note du service de renseignement criminel de la police judiciaire, que France Télévisions a pu consulter, dressait alors un bilan du "crime organisé tchétchène" et de ses "mutations". On peut y lire que "bien que les liens entre le terrorisme et la criminalité tchétchène demeurent opaques, il apparaît que certains membres de cette criminalité sont connus pour leur appartenance à la mouvance indépendantiste tchétchène ou pour leur fondamentalisme religieux". Les policiers identifient deux types de profils :

Des individus nés dans les années 1980 appartenant à la mouvance indépendantiste et de jeunes majeurs, radicalisés et proches des thèses jihadistes.

Le service de renseignement criminel de la police judiciaire

dans une note

Ils relèvent que "la grande majorité des départements français enregistrent la présence de Tchétchènes titulaires d'une fiche S pour des motifs de radicalisation".

Aude Merlin évoque ce "clivage générationnel au sein des familles, avec une ancienne génération laïcisée, soviétisée, qui ne considère pas que l'islam doive être le viatique d'une société, et la jeune génération, qui, ne trouvant pas sa place, est attirée par les sirènes absolues de ce discours" islamiste radical. Un clivage qui n'est toutefois pas spécifique à la diaspora tchétchène. "Ce problème de radicalisation, il peut toucher tout le monde en France, abonde auprès de franceinfo Chamil Albakov, président de l'association Tchétchènes d'Europe. Personne n'est à l'abri, avec des individus qui dérivent et trouvent des arguments fous pour tuer des gens, commettre des choses affreuses."

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