Caricatures de Mahomet à l'école : "Il faut les montrer en disant 'est-ce qu'on doit faire mourir des gens pour des dessins ?'" selon Christine Pedotti de "Témoignage chrétien"

Le magazine "Témoignage chrétien" a publié la une de Charlie Hebdo à l'ouverture du procès des attentats de janvier 2015.

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Des fleurs déposées devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) où Samuel Paty enseignait, le 17 octobre 2020. (SAMUEL BOIVIN / NURPHOTO)

"Est-ce que vraiment on doit perdre la vie à cause de dessins, c'est à dire d'encre sur du papier ?", s'est interrogée mardi 27 octobre sur franceinfo Christine Pedotti, directrice de la rédaction du magazine Témoignage chrétien, à propos des caricatures de Charlie Hebdo qui ont coûté la vie à Samuel Paty, l'enseignant assassiné à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre. Alors que le président du Conseil français du culte musulman a parlé le même jour d’une "volonté délibérée d'offenser les sentiments des musulmans” et "ne souhaite pas" qu’elles soient montrées à l’école, Christine Pedotti estime qu'"avec beaucoup de préparation, beaucoup de réflexions de la part des enseignants, il faut en parler et y compris les montrer en disant : 'est-ce qu'on doit faire mourir des gens pour des dessins sur du papier ?'". La directrice de la rédaction de Témoignage chrétien, qui a publié la une de Charlie, assure par ailleurs que "les dieux, quand on y croit, n'ont pas besoin qu'on les défende".

franceinfo : Vous avez publié les caricatures de Charlie à l'ouverture du procès des attentats de janvier 2015 dans un journal qui s'adresse pour partie à des croyants. Avec quelle volonté, quel esprit ?

Christine Pedotti. On a publié surtout en signe de solidarité après l'assassinat de Samuel Paty. C'était la volonté de dire que nous nous associons pleinement au mouvement pour la liberté d'expression. C'était vraiment ça le signe. Il y a eu un débat dans la rédaction pour savoir si on allait publier les caricatures dites de Charlie, en l'occurrence on a publié la une de Charlie, ou si on allait publier une caricature qui viserait le christianisme ou le catholicisme. L'idée, c'était un véritable acte militant. C'était de dire que, quand on vit dans la République, il y a des choses pour lesquelles on doit militer. Et la liberté d'expression en est une. C'est aussi se souvenir de notre histoire, à nous les chrétiens, qui n'est pas indemne à propos de la question du blasphème, puisque l'émergence de l'idée que le blasphème ne peut pas être condamné vient à la suite des Lumières dans lesquelles il y a des cas de condamnation de blasphème avec Callas, le Chevalier de la barre.

Est-ce qu'il y a la nécessité d'une explication, pour vous, ne serait-ce que sur cette confusion parfois entre le droit au blasphème ou l'absence d'un délit de blasphème ?

Bien sûr. Et c'est intéressant de savoir que le droit au blasphème, ou un droit à l'insulte, cela n'existe pas. Ni au blasphème, ni à l'insulte. Mais en revanche, le blasphème n'est pas un délit parce que l'Etat ne défend pas les dieux. D'ailleurs, j'ai envie de dire les dieux, quand on y croit, ce qui est mon cas, n'ont pas besoin qu'on les défende.

Cette question de l'offense face à la liberté d'expression, elle agite aussi des rédactions comme la vôtre et aussi vos lecteurs ?

Oui, parce que l'argument sur une forme de tact qu'il faudrait avoir, une forme de fraternité, où on s'abstiendrait pour des raisons de fraternité, pour des raisons d'accommodements, c'est une vraie question. Et de fait, pour vivre ensemble, il faut forcément s'accommoder les uns les autres. Donc, il y a des accommodements. Chez nos voisins du Québec, on appelle ça des accommodements raisonnables. Donc, effectivement, qu'est-ce qu'on fait pour entrer dans le cercle de la raison ? Qu'est-ce qu'on fait pour que ces accommodements soient effectivement raisonnables ? Les caricatures de Charlie ont coûté la vie à beaucoup de gens déjà. Et moi, j'aurais eu envie de publier un autre petit dessin de presse que je trouve absolument terrible, où il y a un homme à terre poignardé et un croyant qui pleure. La légende dit : "Croyant blessé par les caricatures" d'un côté et de l'autre côté : "Homme blessé par un croyant". Moi, personnellement, je trouve qu'un certain nombre de caricatures de Charlie, qu'elles visent le prophète ou le pape, je les trouve vraiment de mauvais goût. Mais ça, c'est une opinion. Et j'ai le droit de trouver cela de mauvais goût. J'ai le droit de ne pas avoir envie de lire Charlie parce que je trouve ça de mauvais goût. Mais en revanche, je suis prête à m'engager et à engager mon journal pour que Charlie ait le droit de publier ce genre de choses.

Comment passer cette étape et intégrer ce qui est la différence entre l'offense, l'insulte, le blasphème, et cette liberté d'expression ?

On voit bien que c'est compliqué. Nous avons aussi publié un éditorial signé par Anthony Favier, qui se trouve être professeur d'histoire et de géographie dans un lycée de la banlieue est de la région parisienne. Il fait part de la difficulté qu'il y a à faire ce cours devant des élèves. Donc, c'est un véritable enjeu. Mais il reste que l'affaire des caricatures de Charlie, c'est un fait historique aussi. À cause de ces caricatures, on a tué des gens. Et je pense que ça vaut le coup de dire à des jeunes esprits : "Est-ce que vous vous rendez compte qu'à cause de certains dessins, des gens ont perdu la vie ? Est-ce que vraiment on doit perdre la vie à cause de dessins, c'est à dire d'encre sur du papier ?" Et voilà pourquoi moi, je crois qu'avec beaucoup de préparation, beaucoup de réflexions de la part des enseignants, il faut en parler et y compris les montrer en disant : "Est-ce qu'on doit faire mourir des gens pour des dessins sur du papier ?"

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