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Un an après l'assaut de Saint-Denis, les anciens habitants attendent de pouvoir "enfin redémarrer leur vie"

Le 18 novembre 2015, leur immeuble – où se retranchaient Abdelhamid Abaaoud et ses complices – était assiégé par les forces de l'ordre. La plupart des habitants du bâtiment n'a toujours pas retrouvé de logement. Ils racontent à franceinfo.

Article rédigé par Elise Lambert
France Télévisions
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Temps de lecture : 7 min
Les anciens habitants du 48, rue de la République manifestent devant la basilique de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). (DAL)

Il se tient devant la fenêtre, le regard vide. Déjà onze mois que son horizon se limite à une succession de barres d'immeubles défraîchis. Dans sa chambre de 15 m², à l'hôtel Campanile de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Tagara Traoré patiente. "J'ai été régularisé en janvier, mais j'attends toujours ma carte vitale, explique-t-il. Sans ça, je ne peux travailler nulle part."

Comme lui, 84 personnes ont été délogées de leur appartement, au 48 rue de la République, le 18 novembre 2015. C'est dans le bâtiment C de cet immeuble délabré qu'Abdelhamid Abaaoud, Hasna Aït Boulahcen et Chakib Akrouh s'étaient retranchés après les attaques meurtrières à Paris. Pendant plus de cinq heures, la police a mené l'assaut contre leur planque, laissant l'immeuble dans un état trop détérioré pour y vivre.

"L'escalier qui menait au troisième étage, où se trouvaient les terroristes a été complètement défoncé, il y a des impacts de balles sur les murs", décrit Tagara Traoré. Un an plus tard, plus de la moitié des habitants sont toujours en attente d'un logement fixe.

"Je n'ai aucun revenu, je vivote"

Tagara Traoré dans sa chambre d'hôtel à Saint-Denis, le 26 octobre. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

"L'Etat me paye cette chambre d'hôtel, mais je n'ai pas le droit aux visites. Le petit-déjeuner n'est pas compris", déplore Tagara Traoré. A même le sol, il stocke quelques boîtes de conserve et des packs d'eau. Il a pu récupérer une guitare, avec laquelle il a écrit une chanson en djoula, sa langue natale, sur la nuit du 18 novembre. "Il y a eu un cri, matin bonheur, très tôt..." fredonne-t-il. "Une amie m'a offert une bouilloire, c'est tout ce que j'ai, explique le quinquagénaire en esquissant un sourire. Je n'ai aucun revenu, je vivote." 

Sur son bureau trône un épais classeur noir dans lequel il conserve la trace de toutes les démarches administratives qu'il a menées depuis l'assaut : demandes de régularisation, de logement, de carte vitale, rendez-vous en mairie, ordonnance de médecin... "J'habitais dans le bâtiment 'criminel' où étaient les terroristes. Je n'ai jamais pu retourner chercher mes affaires, c'est interdit faute de sécurité."

Ancien sans-papiers burkinabé, Tagara Traoré vit donc depuis un an de la générosité des Dyonisiens et des associations. "Au début, la mairie nous donnait des tickets restaurants mais ça s'est vite arrêté", explique-t-il. La Fondation de France leur a versé un peu d'argent au printemps, mais les sommes étaient trop faibles pour vivre plusieurs mois. "C'était entre 1 500 et 2 000 euros en fonction des ménages."

Le dossier administratif tenu par Tagara Traoré, photographié le 26 octobre 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Stress post-traumatique, angoisse et cauchemars

En plus de cette détresse matérielle, il doit assumer seul son suivi médical. Or, depuis un an, il fait des cauchemars à répétition, dort très peu la nuit et s'assoupit dans la journée. "Je m'endors lorsque je suis au beau milieu des gens." Il a du mal à manger, est hyper vigilant dès qu'il sort, a de fréquents flash-back. La nuit du 18 novembre, il dormait lorsqu'il a entendu une forte explosion.

Je me suis réveillé en sursaut, j’étais en pyjama. En moins de dix secondes, j’ai foncé vers la porte, il y avait de la fumée partout.

Tagara Traoré

à franceinfo

Il essaye alors de sortir par la fenêtre, mais voit des policiers partout. Des snipers postés sur les toits. "Ils m'auraient tiré dessus si je m'étais enfui." Il ouvre alors sa porte d'entrée. "Par chance, je suis noir, les policiers savaient que je n'étais pas Abaaoud, explique-t-il. Mon voisin a ouvert en djellaba, il s'est fait embarquer direct." Tagara se fait escorter vers la sortie par quatre hommes armés, sans réaliser ce qu'il se passe. "J'ai dû trébucher quelque part, en bas, j'avais la bouche en sang, se souvient-il. J'ai perdu trois dents." 

Les effets personnels de Tagara Traoré à l'hôtel Campanile à Saint-Denis, photographiés mercredi 26 octobre 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

N'Goran Ahoua, porte-parole de l'association Les Délogés du 48, garde le même souvenir de cette terrible nuit. "On a été réveillés par un éclat qui a traversé la fenêtre de la cuisine, raconte-t-il. Il devait être 3 heures du matin. J'ai pris mon bébé de 5 mois et je me suis couché au sol avec ma femme." Pendant sept longues heures, ils sont restés allongés, effrayés, sous les tirs de grenade et les explosions.

On suivait l'assaut sur notre téléphone. Le bébé avait la couche pleine. On lui couvrait la bouche, de peur qu'il crie et que les terroristes nous prennent en otage.

Goran Ahoua

à franceinfo

La suite est une succession de souvenirs cotonneux. L'arrivée des policiers, les mains en l'air, l'escorte vers la sortie puis le froid de la rue Corbillon pendant près de deux heures. Les habitants ont été emmenés vers un gymnase où ils sont restés deux semaines, avant d'être répartis dans de nouveaux logements, en centre social, en maison de retraite ou à l'hôtel. Pour beaucoup, les difficultés s'accumulent. "Une personne a fait un séjour en hôpital psychiatrique, beaucoup ont perdu leur travail et ne peuvent plus rien payerdéplore N'Goran Ahoua. Tout ce qu'on veut, c'est obtenir le statut de victimes du terrorisme. Ça nous permettrait d'enfin redémarrer notre vie."

"Tout le monde se renvoie la balle"

Seules sept personnes, blessées par balles lors de l'assaut, ont obtenu une forme de reconnaissance, mais elles sont simplement considérées comme "victimes d'intervention policière sans faute de l'Etat". "En conséquence, les droits en matière d'indemnisation et de santé des habitants sont différents", détaille Simon Le Her, de l'association Droit au logement (DAL), chargé du dossier. "Les démarches sont beaucoup plus lentes, surtout qu'une quinzaine d'habitants étaient sans-papiers." Ironie du sort, en juin, certains recevaient toujours des factures d'électricité pour leur ancien logement, même si le courant avait été coupé, rapporte Marianne.

La reconnaissance du statut de victimes du terrorisme aurait permis un suivi à long-terme, ainsi qu'une indemnisation par les assurances, qui sans statut clairement défini "ne se bougent pas", poursuit l'hebdomadaire. "Certaines assurances ont quand même assumé leurs responsabilités, mais la majorité non, disant que ce que nous avions subi relevait du rôle de l'Etat", déplore de son côté Goran Huata, un ancien habitant du 48, rue de la République.

Si la mairie n'a aucune obligation légale à reloger les habitants, l'Etat s'était engagé à le faire après les attentats. "Sylvia Pinel [ancienne ministre du Logement] nous l'avait confirmé lorsque nous l'avions rencontrée le 25 novembre, poursuit Simon Le Her, mais tout le monde se renvoie la balle aujourd'hui." 

L'immeuble du 48, rue de la République, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 26 octobre. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Lenteur administrative

Sur 47 ménages, 24 ont obtenu un nouveau logement : 14 par la ville et l'office public d'habitat et 10 par l'Etat. "La municipalité a dépensé près de 170 000 euros en aides diverses, mobilières, alimentaires, administratives..." explique Stéphane Peu, adjoint au maire de Saint-Denis, à franceinfo. Une cellule psychologique a été mise en place par la municipalité, ainsi qu'un bus scolaire pour les familles relogées trop loin des écoles.

L'Etat a mis du temps à se rendre compte de l'ampleur de l'assaut et des conséquences. Les services pensaient que les gens pourraient réintégrer l'immeuble rapidement, et il y a aussi eu la volonté de ne pas s'en occuper...

Stéphane Peu

à franceinfo

Contacté, le ministère du Logement n'a pas donné suite.

De son côté, la préfecture de Seine-Saint-Denis chargée du dossier tempère : "Sur les 24 sans-papiers qui habitaient l'immeuble, 21 ont été régularisés." Selon le représentant de l'Etat, tous les habitants ont reçu des indemnités liées à leur statut de victime d'intervention policière.

Aujourd'hui, les 23 ménages restants sont toujours dans l'attente, et pour beaucoup dans la peur permanente. "La petite fille de l'amie chez qui j'habitais au 48 dort toujours habillée", raconte Chafia Attek, ancienne habitante, à franceinfo, hospitalisée depuis l'assaut. "Le 18 novembre, elle est sortie en pyjama de chez elle. Depuis, elle ne veut jamais se changer de peur que ça se reproduise." Pour ces habitants, le sentiment est le même : "L'Etat a lâché l'affaire, c'est clair. Nous sommes les victimes oubliées des attentats."

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