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Procès du 13-Novembre : le journal de bord d'un ex-otage du Bataclan, semaine 21

Article rédigé par franceinfo
Radio France
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La Seine depuis le Pont-Neuf à Paris (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

David Fritz-Goeppinger fait partie de la douzaine de personnes prises en otage par les terroristes au Bataclan. Photographe, il tient son journal de bord pendant toute la durée du procès des attentats du 13-Novembre.

Depuis le 8 septembre 2021 le procès des attentats du 13-Novembre se tient à Paris. David Fritz-Goeppinger, victime de ces attentats est aujourd’hui photographe et auteur. Il a accepté de partager via ce journal de bord son ressenti, en image et à l'écrit, durant les longs mois que durent ce procès fleuve, qui a débuté le mercredi 8 septembre 2021 devant la cour d'assises spéciale de Paris. Voici son récit de la 21e semaine d'audience.

>> Le journal de la vingtième semaine


22 mars 2016

Mardi 22 mars. Il y a six ans, je me réveillais et découvrais en lisant les dernières informations que des explosions venaient d’avoir lieu à Bruxelles. Malgré la peur que de nouveaux attentats surviennent après en avoir vécu un, je me rappelle la sensation de comprendre que la terreur faisait de nouvelles victimes. Ce jour-là, je restais cloué aux informations, les yeux ronds, l'effet du coup de poing dans le ventre prendra plusieurs jours à disparaître, je m’interrogeais alors : comment ces "nouvelles" victimes allaient s’en sortir ? Je contemplais la destruction qu’avait laissé le 13-Novembre dans ma vie. Au total, trois explosions ont lieu, deux à l’aéroport de Bruxelles (également appelé Zaventem) et une à la station de métro Maelbeek, dans une rame. Les jours suivants, un homme est désigné par la presse comme "l’homme au chapeau" car il apparaît sur des images de vidéosurveillance largement médiatisées. On pouvait le voir, manteau blanc et chemise bleue surmonté d’un bob noir, pousser un chariot à bagages, truffé de TATP*.

Ironie du sort ou timing intéressant, c'est justement cet homme que nous écoutons aujourd’hui, puisqu’il s’agit de Mohamed Abrini. En visualisant les images de vidéosurveillance, jamais je n’aurais pensé respirer le même air que cet homme, et encore moins découvrir tous les liens qui unissent les attentats du 22 mars 2016 et ceux du 13 novembre 2015, comme jumeaux dans la douleur. En venant au Palais, je pense aux victimes mais aussi au procès qui s'ouvrira en octobre prochain à Bruxelles.

Le printemps est là, le fond de l’air est de plus en plus chaud et les écharpes disparaissent. À la fin, le procès des attentats aura ainsi parcouru les quatre saisons. Nous suivant du froid mordant de l’hiver jusqu’aux chaleurs caniculaires de l’été, presque une année complète, presque une vie normale. Depuis quelques jours, mon téléphone est en panne, je ne pourrai pas prendre de nouvelles photos jusqu’à nouvel ordre, et celles que je publierai sont des archives prises au fil de l’audience. Les habituels cafés échangés au "coffee bar" de la Galerie marchande sont interrompus par la sonnerie de la salle d’audience qui retentit au loin. Les petits groupes teintés du noir de la robe des avocats se dispersent. En les voyant, je pense à une cour de récréation, version Palais de Justice.

La cour  de la Sainte-Chapelle au Palais de Justice de Paris, où se tient le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

À mon arrivée dans la salle des criées, le président fait le point sur la thématique du jour et la période étudiée, fin août à fin septembre 2015. Le seul accusé interrogé en dehors de Mohamed Abrini sera Mohamed Bakkali mais qui a exprimé, la semaine dernière, son droit à garder le silence. Après plusieurs questions à la suite, le président le questionne sur ses déplacements : "Vous bornez à Charleroi (...)" Et l’accusé de répondre, négligemment : "J’ai dû aller voir Abdelhamid Abaaoud** c’est pour ça." Le président hausse les sourcils, visiblement intéressé : "Il était où Abaaoud, tiens ?" Pour comprendre l’intérêt du président de la cour sur ce sujet, il faut se souvenir qu’il demeure une zone d’ombre sur le retour d’Abdelhamid Abaaoud en Europe à l’été 2015. L’accusé répond volontiers : "À Charleroi dans un appartement, je l’ai rencontré une fois." Le président : "Il était seul ?" Réponse : "Il était avec Chakib Akrouh***." Bien que je connaisse un petit peu le dossier, je n’avais pas connaissance de cette rencontre entre "l’homme au chapeau" et le cerveau des attentats du 13-Novembre. À l’une des questions, l’accusé fait référence aux interrogatoires menés par les enquêteurs belges : "Il faut savoir les conditions d’audition. Je fais 200 kilomètres entre la prison de Bruges et Bruxelles dans le noir avec un bandeau sur les yeux, du heavy-metal allemand à fond dans les oreilles. De la musique de malade mental ! Vous n'avez pas mangé et après vous devez répondre à des questions toute la journée. Je veux pas me plaindre parce qu’ici il y a des gens qui ont vécu des choses, voilà."

Aux questions du parquet et après un court interrogatoire de Camille Hennetier, Nicolas Braconnay revient sur sa rencontre avec le "cerveau des attentats" : "Dans le dossier, Abaaoud a disparu du 17 août au 12 novembre, on ne sait pas où il est. Vous confirmez l’avoir vu ?" Mohamed Abrini, acculé, semble hésiter à répondre mais confirme l’avoir vu : "Écoutez, mon téléphone a borné là-bas." L’avocat général : "Mais qui vous a dit qu’il était là-bas, comment le saviez-vous ?" "Je ne peux pas vous dire, ça se savait (...) Je l’ai rencontré (...) J’ai bien été à cette adresse-là, je l’ai vu et après, je ne l’ai jamais revu jusqu’au 12 [novembre]." Mais les réponses partielles de l’accusé ne conviennent pas à l’avocat général, il insiste : "Vous vous souvenez de vos échanges, de quoi vous avez parlé ?" Mohamed Abrini, visiblement gêné : "Il était fort blessé vous savez, il avait un gros trou ici [en pointant du doigt son épaule gauche], il me parlait de son père…"

Le moins que l’on puisse dire, c’est que malgré l’importance de l’information que Mohamed Abrini vient de livrer, il reste des doutes. Le président, à la fin des questions de l’avocat général, reprend la parole : "Je me permets de reprendre le micro pour poser une question. Fin août, lorsque vous rencontrez Abaaoud, ce n’est pas à ce moment-là que vous en profitez pour remettre l’argent récupéré en Angleterre ?" L’homme interrogé répond promptement : "Non, non, pas du tout (...) l’argent je l’ai dépensé comme je vous l’avais déclaré." Bien que Nicolas Braconnay et la cour tentent d’extraire la vérité des déclarations de l’accusé, les réponses de celui-ci aident peu. Il reste, par exemple, un doute sur la date à laquelle il a rencontré Abdelhamid Abaaoud étant donné les dates de location des planques. Pour reprendre les mots du président : "Il était à Charleroi, dans cet appartement, ou un autre." Face aux doutes exprimés par la cour et le parquet, Mohamed Abrini argumente : "C’était il y a six sept ans, c’est difficile de me souvenir."

Maître Topaloff est la première avocate des parties civiles à interroger l’accusé et après plusieurs questions sur sa possible radicalisation et son implication dans le dossier du 13 et du 22 mars 2016, l’homme temporise d’abord en indiquant à l’avocate qu’il "éclairera sa lanterne la semaine prochaine" (au moment de l’étude des faits). Plus tard l’homme revient de lui-même sur la date du jour : "Je n’ai pas trop envie de parler parce qu’à chaque fois, dans les médias, on reprend ma parole, mais voilà, on est le 22 mars [2016] et je préfèrerai qu’on parle des commémorations et des victimes. Le 22, bien sûr que j’étais sur place, mais j’ai refusé de me faire exploser, j’ai abandonné ma charge et je suis parti." L’avocate de parties civiles persiste en citant un procès verbal : "Vous aviez dit vouloir aider et apporter votre pierre à l’édifice, notamment parce que tous vos amis sont morts ainsi que votre petit frère." Mohamed Abrini lève discrètement les yeux au ciel et tente de nuancer les choses : "Aider c’est un grand mot…" Les questions des parties civiles se poursuivent avec les questions de différents avocats dont un long échange entre maître Chemla et l’accusé. L’accusé continue de se défendre au sujet de sa rencontre avec Abaaoud avec les mêmes arguments : "Vous, vous pointez du doigt un élément et vous en faites un truc énorme alors que c’est qu’un détail. Les commanditaires, ils ne sont plus là, eux ils avaient les réponses !" Maître Chemla répond qu’il n’a plus de questions et le Président annonce une courte suspension de 15 minutes.

Après la suspension, c’est l’un des deux avocats de Salah Abdeslam, maître Ronen, qui prend place au pupitre et démarre le tour de questions des avocats de la défense. L’avocate martèle l’accusé de questions et lui laisse peu de temps pour respirer, elle a besoin de comprendre exactement chacune des strates de ses déclarations et malgré l’apparente fatigue de l’accusé, l’homme répond. Durant la suspension, la déclaration spontanée de Mohamed Abrini concernant sa rencontre avec Abdelhamid Abaaoud est sur toutes les lèvres, nous avons tous compris qu’il a tenté tant bien que mal de rétropédaler – trop tard, sa déclaration avait déjà noirci les carnets des parties. Lorsque l’une de ses trois avocats, maître Marie Violleau, démarre son interrogatoire, l’accusé tient à préciser la raison pour laquelle toutes ses déclarations sont fluctuantes : "Le 22 mars, j’étais entre deux bombes de 40 kilos à l’aéroport" dit-il les yeux grands ouverts en direction des parties et d’ajouter : "Je comprends que j’ai été maladroit, j’ai répondu à côté (...)"

Ce que je retiens des déclarations de Mohamed Abrini, c’est qu’il a beaucoup à dire la semaine prochaine lorsque la cour se penchera sur la vertigineuse période des faits, le mois de novembre 2015. Le président, conscient de l’importance que pourraient avoir ses déclarations, conclut l’audition de l’accusé en disant : "On attend beaucoup la semaine prochaine, ne changez pas d’état d’esprit !"

Le président demande à Mohamed Bakkali s’il n’a pas changé d’avis concernant son silence, l’homme demande la parole et indique que sa position n’est "en aucun cas un manque de respect envers la cour". Bien que le Président prenne note et le rassure – "Ce n’est pas le cas" –, il déplore, juste avant de lire les procès-verbaux : "On aurait voulu vous interroger sur ça". Et de lister chacun des points sur lesquels l’accusé aurait pu s’exprimer. Je décroche durant la lecture, et commence à éditer le billet du jour. Après un long exposé du parquet, les avocats des parties civiles tentent quelques questions et remarques sur l’importance de ses déclarations, l’homme, stoïque, ne répondra pas.

Sur la photo du jour, une vue de la cour de la Sainte-Chapelle depuis la porte F du Palais de Justice prise il y a quelques semaines. Je m’y perds souvent lorsque l’habituelle suspension prend plus de temps que prévu.

À demain.

* Triperoxyde de triacétone, explosif employé par les artificiers des attentats du 13-Novembre.
** Abdelhamid Abaaoud a organisé et participé aux attentats du 13-Novembre et est considéré comme le "chef opérationnel" de ceux-ci.
*** Chakib Akrouh fait partie des terroristes qui visent l’Île-de-France le 13-Novembre. Comme Abdelhamid Abaaoud, il meurt quatre jours plus tard durant l’intervention de la police à Saint-Denis.


L'espoir

Vendredi 18 mars. Un grand ciel bleu trône au-dessus de la capitale et pour profiter un minimum du beau temps, j’enfourche pour la première fois mon vélo pour me rendre au Palais. Arrivé à destination, je marche le long des quais de Seine. Çà et là, quelques bouquinistes ouvrent leurs boîtes, dos au légendaire 36 Quai des Orfèvres. La lumière crue du zénith fige le Palais, j’ai ma photo. Au moment où je pénètre dans le Sanctuaire, peu de gens sont déjà là et la salle des pas perdus se réveille à peine d’une longue nuit, il fait froid.

Malgré mon absence du Palais hier, j’ai quand même jeté un œil aux différents live-tweets résumant l’audience. J’y apprends avec tristesse que Sofien Ayari, qui avait pourtant été très volontaire pour répondre aux questions des parties il y a quelques semaines, a décidé de se rétracter. Étant donné son implication dans différentes strates du dossier parisien mais également belge, il estime que "si on combine, je vais me défendre pendant deux ans comme un acharné pour ramasser 80 ans." Et il conclut : "Pour un gars comme moi, avoir de l’espoir, c’est dangereux, voilà, c'est comme ça." Je lis cette citation sur l’article de Sophie Parmentier résumant la courte journée d’hier. L’évocation de l’espoir me laisse pensif. Pour ma part, et à l’écoute de son dernier interrogatoire, il avait justement planté une graine d’espoir, l’espoir d’avancer, d’entendre des fragments de vérité, de lumière dans le million de pages que constitue le dossier des attentats du 13-Novembre. L’espoir n’est t-il pas ce qui peut me pousser à venir tous les jours à la recherche de réponses ?

Aujourd’hui, nous entendons plusieurs témoins, suivis de l’interrogatoire de Farid Kharkhach et Abdellah Chouaa, un des accusés libres à l’audience. Le premier témoin est en visioconférence depuis le Parquet fédéral belge et il est interrogé au sujet d’un box (garage) qu’il a loué dans lequel ont été retrouvés des traces de TATP* par les policiers belges. L’homme livre force détails sur la transaction ainsi que la personne venue louer la place de parking, le décrivant comme une personne discrète et polie, "normale" ajoute-t-il. Maître Lefrancq, conseil de Farid Kharkhach souligne : "Il y a d'autres personnes dans ce dossier qui ont loué des biens immobiliers à Khalid El-Bakraoui** et ce qu'ils décrivent correspond à ce que vous dites." Après un tour de questions des parties, le Président remercie le témoin et coupe la communication. Le témoin suivant, Nabil Kanducci, interprète en langue arabe, a été missionné pour expertiser deux traductions d’un seul mot issues de l’instruction belge du dossier des attentats. Ce mot, "eisaba" (عصابة), tiré d’une discussion téléphonique où Farid Kharkhach était l’un des interlocuteurs a été traduit comme "organisation criminelle" par les traducteurs belges et cela semble embêter l’expert à la barre. Il détaille chacune des interprétations possibles du mot et ajoute que "la langue arabe est une langue très riche et imagée, il y a par exemple sept façons de traduire le mot 'lion'." Mais il pointe du doigt le fait qu’en aucun cas, le mot "criminel" n’est présent dans l’extrait de la conversation qu’il a expertisé. Aux parties, il martèle que l’ajout de ce mot tient d’une interprétation personnelle des faits et de préciser : "Un traducteur est tenu de faire preuve de distanciation (...) la nature de l'affaire sur laquelle il intervient ne doit pas altérer le rendu de sa traduction." Ici, il s’agit du mot "bande". L’expert, habillé en noir, quitte la barre après une heure d’un exposé très détaillé et riche.

La connexion avec le Parquet fédéral belge est rétablie pour l’interrogatoire du témoin suivant. Avec un fort accent, l’homme, qui porte un pull bleu imprimé d’un "Feel Good" blanc, dit "qu’il ne sait rien de tout cela" (les attentats du 13-Novembre) mais ajoute qu’il était voisin, sans se souvenir immédiatement de leurs noms, "des deux frères, ceux qui ont fait les attentats ici". Le Président propose de l’aider mais le témoin se reprend : "Les deux frères El Bakraoui !" L’homme précise qu’il connaît Farid Kharkhach car il a servi d’intermédiaire pour la vente d’un véhicule. Il répond volontiers au Président de la Cour, Jean-Louis Périès, mais celui-ci, voyant que l’homme semble hésitant, le rassure en lui disant qu’il n'encourt aucune poursuite. Bien que le témoin "ne comprenne pas vraiment ce qu’il fait là", il donne beaucoup de détails sur les trois protagonistes connus du dossier des attentats : "On ne comprend pas d’où est venue cette histoire (...) Je les voyais sur le palier de ma porte mais ils préparaient des attentats (...) et quand je vois les Bakraoui, qui étaient mes voisins, ça me trotte un peu dans la tête, vous voyez ?" Le président : "Et vous n’avez jamais entendu parler des départs en Syrie et autre ? Parce que ça s’est fait à Bruxelles." "Non, jamais, mais je suis contre, monsieur le Président !" Les questions se poursuivent et l’homme continue de répondre volontiers aux questions des parties, y compris lorsque le parquet, via la voix de Nicolas Braconnay, revient sur les propos tenus par le témoin au sujet du père de Khalid et Ibrahim El Bakraoui qu’il a dit avoir vus hier matin. "Où est-ce que vous avez vu monsieur El Bakraoui ?" Réponse : "Il est passé en voiture, je crois." L’avocat général, visiblement surpris mais méticuleux dans son interrogatoire : "Ah, et comment va sa santé ?" Le témoin, ne voyant visiblement pas où l’avocat général veut aller : "Comme ci, comme ça." Nicolas Braconnay : "Ah, parce qu’il a fourni à la Cour une attestation médicale indiquant une impossibilité de sortir de son domicile pendant neuf mois. Je suis heureux d’apprendre qu’il va mieux." Derrière ces questions anodines, l’avocat général évoque l’absence du père de la fratrie El-Bakraoui à la barre, il y a plusieurs semaines. À la fin de la déposition du témoin, le Président annonce la traditionnelle suspension de l’après-midi : "Voilà, on quitte Bruxelles, enfin pour ce soir."

Après la pause, un nouveau témoin s’avance à la barre pour répondre aux questions. Mains derrière le dos, veste bleue sur les épaules, il s'exprime en français mais est finalement prié par une avocate de la défense de s’exprimer en arabe via l’intermédiaire d’un des interprètes à disposition de la Cour. L’échange est difficile malgré l’intervention du traducteur. Le Président doit à de nombreuses reprises intervenir pour que le témoin s’exprime plus lentement afin de clarifier le propos. L’homme était l’intermédiaire qu’utilisait Farid Kharkhach pour communiquer avec les faussaires derrière les faux employés par la cellule derrière les attentats. Jugé en Belgique dans cette affaire, il a été incarcéré en octobre 2015 après que la police belge a découvert la filière. Il est 17h44 lorsque les questions au témoin prennent fin. Mon esprit a pratiquement décroché durant l’interrogatoire, je suis fatigué.

C’est l’heure des interrogatoires aux accusés. Le Président de la Cour demande à Farid Kharkhach s’il souhaite s’exprimer librement à la lumière des dépositions des témoins cités précédemment. Comme d’habitude, l’homme collabore volontiers et donne son avis sur les auditions en soulignant des détails et pointant du doigt des incohérences dans les récits. Nicolas Braconnay interroge l’accusé et commence par lui rappeler que lui aussi est abonné aux incohérences – rire gêné de l’accusé. L’avocat général poursuit en l’interrogeant sur une de ces incohérences. En réponse, Farid Kharkhach divague et est fermement repris par l’avocat général : "Monsieur, il va falloir être clair, vous me parlez des enquêteurs belges mais j’évoque un échange avec le juge d’instruction français !"

Le soleil décline derrière l’horizon parisien, j’arrête l’écriture pour aujourd’hui, je suis arrivé à saturation.

À mardi.

*Triperoxyde de triacétone, explosif employé par les artificiers des attentats du 13-Novembre.
**Ibrahim et Khalid El Bakraoui sont deux frères, impliqués dans l’organisation des attentats du 13-Novembre mais sont aussi deux des trois terroristes impliqués dans les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles.

Le Palais de Justice de Paris, où se tient le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)


Les gargouilles

Mercredi 16 mars. À l’ouverture de l’audience, maître Ronen, l’un des deux conseils de Salah Abdeslam prend la parole afin de notifier et de préciser à la cour les conclusions d’incidents qu’ils (les deux avocats de l’accusé) ont versés à la cour. Posément, elle revient sur chaque moment qui ont posé problème à la défense de Salah Abdeslam, les applaudissements, les micros coupés et la remarque de la première assesseure à l’accusé. Concernant les applaudissements qui ont visiblement enclenché l’incident d’hier, maître Ronen dira qu'ils n’ont fait "l’objet d’aucune remarque, d’aucune modération, d’aucune objection de la part du président qui détient la police de l’audience." Au sujet de la remarque d’une des deux assesseure, maître Ronen rappellera que "la Cour a un devoir de neutralité". Après que les deux avocats de Salah Abdeslam ont fait un point sur la situation, le Président passe la parole aux parties civiles et c’est à travers les voix de maître Bibal, maître Szwarc, maître Truong et maître Chemla que les parties civiles s’expriment, tantôt avec calme, tantôt avec ferveur comme pour maître Szwarc qui rappelle à tous que la salle est pleine de victimes.

Après la prise de parole des avocats des parties civiles, je me demande simplement ce que pense Salah Abdeslam de tout cela. De la déstabilisation qu’ont eu ses mots sur les victimes, les avocats de la défense, les avocats des parties civiles et la cour. Sur l’écran de retransmission, il se tient, stoïque, les épaules enroulées et semble fixer les avocats des parties civiles qui s’expriment tour à tour. Autour de lui, certains accusés bavardent sous cape et d’autres semblent excédés. Après un nouveau tour de parole des avocats de la défense, maître Saint-Palais expose sujet après sujet, avec le tact dont il sait faire preuve, les problèmes que l’incident d’hier a soulevé pour la tenue des débats : "Hier, des femmes et des hommes, des parties civiles ont applaudi. Si je vous disais le fond de ma pensée, je vous dirais que cela me plaît. Parce que cela veut dire que l’audience est vivante ! (...) Mais même si ça me plaît, ça n’est pas permis." Et de poursuivre en rappelant que la défense tente de rétablir un équilibre précaire face à l’accusation et que "compte tenu du déséquilibre entre la défense avec les moyens misérables qui sont les nôtres", surtout face à "la structure étatique de l'accusation, la défense a depuis toujours la parole en dernier". Le tour de parole des avocats de la défense s’arrête après une dernière intervention, le Président annonce une suspension pour délibérer sur l’incident.

L’écho des pas des spectateurs de l’audience résonne dans la salle des pas perdus alors que tout le monde attend la reprise de l’audience. Je croise Gwendal et pars à la chasse d’une photographie en dehors du Sanctuaire et me dirige automatiquement vers le vestibule René-Parodi. J’aime comment la lumière se dépose dans cette grande pièce qui est malheureusement souvent vide. C’est ici que se trouvaient les salles publiques de retransmission du procès des attentats, je dis "trouvaient" car la plupart ont fermé face au manque de spectateurs. Une seule continue d'accueillir du public sur ses bancs. J’écris ces mots alors que Salah Abdeslam est interrogé par l’un de ses deux conseils, maître Ronen. Après avoir fait un tour dans le Palais, je finis par observer les gargouilles de la Sainte Chapelle qui me renvoie à l’écusson de la BRI, j’ai ma photo.

Salah Abdeslam poursuit ses réponses à ses deux avocats. Il est dix-sept heures. Après son interrogatoire et une rapide mise au point du Président concernant l’emploi du temps des journées de demain et vendredi, nous observons une suspension de dix minutes.

C’est au tour de l’interrogatoire de Mohammed Amri, mais j’arrête l’écriture pour aujourd’hui. Je serai absent du Palais demain.

Les gargouilles de la Sainte Chapelle.  (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)


Assez

Mardi 15 mars. Je traverse le Pont-Neuf sous de fines gouttes de pluie. Je traîne des pieds, je n’ai pas envie d’être là. Depuis le 8 septembre dernier, ma vie trempe comme un sachet de thé dans la grande tasse que représente le procès. Je prends conscience il y a quelques jours que l’audience n’est pas ma vie et qu’à vrai dire, après plusieurs mois, je commence à me demander s’il enlèvera, ou pas, quelque chose à ma douleur. Dans tous les cas et malgré les plusieurs jours de pause, j’ai l’impression d’être un élastique tiré à son maximum. En venant, je me demande s’il ne faudrait pas, à l’inverse, tenir un journal de bord du quotidien, puisque l’audience ne représente qu’un fragment de ce que nous vivons dehors depuis sept ans. L’hypervigilance, les cauchemars, la précarité financière, le deuil, les douleurs physiques et psychiques, sans évoquer les démarches administratives interminables et fatigantes. Le procès n’est qu’un élément de plus sur ces couches. Je suis fatigué. Fatigué de voir que même si je m’éloigne géographiquement et mentalement du procès, mon esprit reste tourné vers l’Île de la Cité et à la date fatidique de la fin de l’audience, dans trois mois seulement. Malgré tous mes efforts pour tenir les rênes grâce au journal de bord, le sentiment de pause est gigantesque, comme un coup de hache dans mon quotidien déjà précaire, le procès en détruit l’équilibre. Alors que nous reste-t-il ?

Cette question, infinie et perpétuelle me suit dans mes longues marches pour venir au centre de la capitale, que restera-t-il de tout cela après le verdict ? Malgré mes appels de phares à des maisons d’éditions pour publier le journal de bord, je n’en ai toujours pas, peu à peu mon désir de publier le journal s'effrite et celui de venir à l’audience aussi. Lors des "grosses" journées comme celles d’aujourd’hui j’ai, au fond de moi, le sentiment que les cartes sont rebattues et le constat est que finalement, ce qui restera après l’audience n’est que mon statut de victime, sans tour de cou orange.

Arrivé place Dauphine j'aperçois la silhouette d’Antoine Megie, un des chercheurs présents depuis le 8 septembre dernier à V13. Antoine suit les procès du terrorisme de façon générale et fait partie du paysage des habitués du sanctuaire. Nos discussions philosophiques sur la condition de victime et la place de la victime dans le procès font souvent écho dans la salle des pas perdus, nos rires aussi. Il fait partie de mes grands alliés dans le sanctuaire.

Alors que je commence l’écriture de ce billet, Salah Abdeslam est interrogé par le président de la Cour. Comme d’habitude, lorsqu’il est interrogé, c’est un grand rendez-vous. Sa voix est devenue le rythme de l’occupation des bancs des salles de v13 alors même que certaines journées, plus discrètes, résonnent plus fort pour tout le monde. Les silhouettes de parties civiles que je n’ai jamais vues emplissent les bancs de la salle principale. L’espace réservé à la presse est noir de caméras alors que la salle des criées résonne du bruit des claviers de journalistes qui s’activent pour retranscrire l’interrogatoire du Président de la cour, Jean-Louis Périès. Après avoir assisté à la plupart des questions-réponses de la cour à Salah Abdeslam, je constate qu’il adopte à chaque fois un comportement différent des fois précédentes. Tantôt il se souvient précisément, tantôt il élude et semble avoir "oublié" les moments pointés du doigt.

Aujourd’hui les parties se penchent sur la période entre fin août 2015 et le début du mois de novembre 2015. C’est durant cette période clé, avant les attentats, que tout se fait. Mais comme d’habitude jusqu’ici le principal accusé n’apporte que peu de réponses et d’éléments intéressants sur le fond de l’affaire, à l’aide de : "Je ne me souviens pas (...)", "je ne veux pas dénoncer des personnes". Et le président d’insister : "Même si elles sont décédées ?" "Oui, je ne suis pas là pour dénoncer d’autres gens." Et s’il confirme avoir rapatrié des personnes d’autres pays, il se justifie pourtant : "Ces personnes, ce sont mes frères pour l'islam. Ils vivaient dans une zone de guerre. Il y avait le régime de Bachar Al Assad, Vladimir Poutine. Et tous ces gens combattaient l’islam, et le prophète nous a interdit d’abandonner nos frères." Sorte de magnétophone cassé, il donne, pendant une heure, les mêmes réponses au président ainsi qu’à la première et seconde assesseure.

Après une pause d’une demi-heure sur les marches, la cour reprend l’interrogatoire et les mêmes réponses indignes résonnent dans l’enceinte du Palais. Huit mois d’audience et j’ai l’impression de commencer à entrevoir les contours de certaines des stratégies de défense des accusés mais concernant Salah Abdeslam, j’ai du mal à savoir pourquoi il se terre aujourd’hui dans une forme de provocation vis-à-vis des parties. Lorsque l’avocate générale, Camille Hennetier l'interroge, il pousse l’irrespect jusqu’à lui dire "Vous qui êtes amoureuse de la téléphonie (...)" accueilli par un regard étonné mais sévère de l’avocate générale, hochement de tête à l’unisson dans la salle des criées, tout le monde est consterné. Malgré le comportement de l’accusé, l’avocate générale insiste pour obtenir des réponses même parcellaires pour que tout le monde avance. Malgré le temps qui passe, j'ai tout de même le sentiment que nous tournons autour du pot et que nous sommes englués.

Aux questions de maître Topaloff, avocate de parties civiles, l’accusé s’emporte à deux reprises et tient des propos particulièrement provocants. Après que l’avocate ait longuement exposé une hypothèse (en lien avec les propres réponses de Salah Abdeslam), l’accusé lance un "Vous avez accouché ?" suivi d’un grand brouhaha que nous n’entendons qu’en partie dans la salle des criées, ma colère, elle, continue de grandir et il poursuivra en répondant à l’avocate de parties civiles : "Vous m’avez bousillé la vie, je vous le dis". Réponse de l’avocate : "C'est qui, 'vous' ?", "c’est la France voilà, vous comprenez bien que la prison ça laisse des traces, faut y aller pour comprendre." Le président intervient pour calmer la discussion. Je quitte la salle des criées pour rejoindre Arthur Dénouveaux dans la salle des pas perdus et observe quelques minutes après les portes de la salle principale s’ouvrir, une suspension est annoncée.

Durant la pause, on m’apprend qu’un incident a eu lieu à la suite d’une question posée par maître Chemla à Salah Abdeslam. Visiblement, des applaudissements auraient retenti dans la salle. Maître Vettes, l’un des deux conseils de l'accusé, prend la parole et pointe du doigt la nature des questions posées par l’avocat de parties civiles et reproche au président de la cour de ne pas avoir repris maître Chemla. Le président aurait perdu son sang-froid, suivi d’une salve d'applaudissements dans la salle d’audience, il conclura : "Suspension !"

Je regagne rapidement la salle des criées après la courte suspension. Le président prend la parole : "C'est un appel au calme, il est inadmissible d'avoir des cris et des commentaires de la part du public. Ce n’est pas comme ça qu’on doit rendre la justice." maître Vettes reprend la parole posément, suivi de maître Ronen, tous deux demandent à la cour d’acter les différents incidents : les applaudissements, les micros coupés et une remarque d’une des deux assesseures et de conclure : "Sur les bancs de la défense, nous quittons nos fonctions pour aujourd’hui pour bien signifier que l’audience doit se tenir sereinement." Son intervention est suivie de regards surpris dans la salle des criées. Le président de répondre qu’il n’a pas l’intention d’acter ce qu’il ne considère pas comme des incidents. Sur l’écran de retransmission, les robes volent ou coulent comme un liquide noir, alors que les avocats de la défense quittent l’audience.

Pour ma part, la journée me rappelle le ras-le-bol ressenti à mon arrivée aujourd’hui. "Le procès patine", "on n'apprend pas grand-chose", "pourquoi il agit comme ça ?" entends-je aux suspensions. Aujourd’hui, les masques nous protégeant du Covid sont tombés et sur les visages que je découvre, je vois une forte lassitude derrière un drap de colère. Il y a un an je n'aurais jamais pensé en être "là" aujourd’hui, au final ce ne sont ni les mots entendus, ni le procès, ni la voix des accusés qui me travaillent le plus mais tout simplement la longueur infinie des débats. Au fond de moi, la voix d’une amie résonne : "Attends-toi à être déçu !"

À demain.

David Fritz-Goeppinger. (FAO WARDSON)

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