Au procès des attentats du 13-Novembre, la cour d'assises spéciale doit affronter le silence des accusés

Quatre accusés ont refusé de s'exprimer lors de leur interrogatoire sur le fond du dossier, suscitant la frustration de la cour spéciale d'assises de Paris.

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L'entrée de la salle d'audience du palais de justice de Paris où se tient le procès des attentats du 13 novembre 2015, le 9 février 2022. (MAXPPP)

"Plus on rentre dans le cœur de la soirée du 13-Novembre, plus ils refusent d'y aller." "Ils", ce sont les accusés, dans la bouche de Stéphane Toutlouyan, ex-otage des terroristes au Bataclan. Ce quinquagénaire ne cache pas son scepticisme face à l'éventualité d'obtenir des explications sur les points encore nébuleux entourant les attentats du 13 novembre 2015. Car depuis janvier, plusieurs accusés de premier plan font valoir leur droit au silence.

Pourtant en novembre, lors d'un premier interrogatoire portant sur leur personnalité, tous les signaux étaient au vert. Salah Abdeslam notamment, quasi mutique pendant les cinq ans d'enquête et très frondeur à l'ouverture du procès, avait répondu calmement aux questions du président. Lui et ses coaccusés avaient décrit des enfances souvent heureuses, des adolescences plus tourmentées et des casiers judiciaires bien remplis. Mais depuis janvier, et à mesure que l'on approche du fond du dossier, les postures ont changé.

Silence de trois accusés de premier plan

Le 13 janvier, le Suédois Osama Krayem a été le premier à décider de se taire, alors qu'il devait répondre aux premières questions sur les faits. "Je pense que personne n'est ici pour essayer de comprendre ce qu'il s'est passé et avoir des réponses. Je ressens que nous faisons tous semblant et que ce procès est une illusion", avait justifié l'accusé dans une lettre lue par son avocate. Sa décision n'a pas surpris grand monde, puisqu'il refusait de prendre place dans le box des accusés depuis le 25 novembre, à l'origine pour protester contre le choix des enquêteurs belges de déposer anonymement par visioconférence.

Ce silence, jamais rompu depuis, contrarie la cour, car cet ancien combattant de l'Etat islamique, âgé de 29 ans, est l'un des principaux accusés du procès. Ce compagnon de cavale de Salah Abdeslam encourt la perpétuité. Il comparaîtra ensuite à Bruxelles pour son rôle supposé dans les tueries de mars 2016 en Belgique. Son parcours est étroitement lié à celui du Tunisien Sofien Ayari. Rentrés ensemble de Syrie, ils ont ensuite fréquenté les mêmes planques en Belgique, après le 13-Novembre. Mi-mars, alors qu'il devait être interrogé sur la préparation des attaques, Sofien Ayari a refusé à son tour de parler.

Le mutisme des deux jihadistes laisse plusieurs questions en suspens : pourquoi Salah Abdeslam est-il allé les chercher en Allemagne, dans la nuit du 2 au 3 octobre 2015, pour les conduire en Belgique ? Qui ont-ils croisé dans les planques avant les attaques ? Quel était leur degré de connaissance des attaques de Paris et Saint-Denis ? Surtout : pourquoi se sont-ils rendus à l'aéroport de Schiphol, à Amsterdam, le 13 novembre 2015, quelques heures avant les attentats parisiens ? Ils ont assuré pendant l'instruction être allés faire des repérages de caches d'armes et d'explosifs. Les enquêteurs les soupçonnent plutôt d'avoir voulu commettre une autre attaque ce jour-là, avant de reculer. Sans que l'on sache pourquoi.

"Ma parole n'a pas de valeur"

Si Sofien Ayari préfère désormais se taire, c'est parce qu'il pense que les dés sont jetés. A 28 ans, il a déjà été condamné à vingt ans de réclusion en Belgique pour une fusillade contre des policiers avec Salah Abdeslam. Dans ce procès du 13-Novembre, il encourt la perpétuité. Puis il sera de nouveau jugé en Belgique, pour les attentats de Bruxelles. "J'aurai les mêmes questions sur les mêmes faits, si on combine, je vais me défendre pendant deux ans comme un acharné pour ramasser 80 ans", a-t-il expliqué en mars. "Pour un gars comme moi, avoir de l'espoir, c'est dangereux, voilà, c'est comme ça."

C'est par ce même sentiment de résignation que le Belgo-Marocain Mohamed Bakkali a justifié son silence, fin janvier. L'homme de 34 ans est accusé d'avoir convoyé des membres du commando et de leur avoir loué des planques, en vue des attentats. Prolixe, précis et impliqué lors de son interrogatoire de personnalité, il a déclaré ne "plus avoir la force de [se] battre". Pèse sur lui une condamnation à 25 ans de réclusion criminelle, prononcée en décembre 2020 dans le procès de l'attentat du Thalys, pour laquelle il a fait appel. "Quoi que je dise, quoi que je fasse, ma parole n'a pas de valeur. J'ai eu beau jouer le jeu, ça n'a rien changé", a-t-il déclaré dans son box d'un ton grave.

Salah Abdeslam, la déception de trop

La frustration des parties civiles face à ce silence contagieux a culminé mercredi 30 mars, lors de l'interrogatoire de Salah Abdeslam sur les derniers jours avant les attaques et la soirée du 13 novembre 2015. Cette échéance était attendue. Mais le seul survivant des commandos, qui s'était jusqu'ici plié aux questions de la cour, a, à son tour, refusé de s'exprimer. "Mon silence est un droit, je n'ai pas à me justifier", a-t-il déclaré, face à l'insistance du président, qui a dû se résoudre à poser ses questions dans le vide. Prenant sa suite, Nicolas Le Bris, représentant du parquet national antiterroriste, n'a pu contenir sa colère. "On a bien confirmation que la lâcheté est la marque de fabrique des terroristes, il n'y a pas une once de courage chez vous", a-t-il lancé à Salah Abdeslam.

Au bout de deux heures, l'avocate des parties civiles, Claire Josserand-Schmidt, a réussi à lui soutirer quelques bribes de déclarations, en lui rappelant qu'il lui avait "promis" de lui répondre. Il a d'abord parlé de sa fiancée – "je l'aimais sincèrement" – et des "larmes" versées en la voyant pour la dernière fois, trois jours avant les attentats. Surtout, Salah Abdeslam a réaffirmé avoir renoncé à enclencher son gilet explosif et exprimé sa "honte", à l'époque, de "ne pas avoir été jusqu'au bout". Puis, face aux questions des autres avocats, l'accusé s'est refermé à nouveau.

Cette stratégie de réponse à géométrie variable suscite une vive colère chez certaines parties civiles. "Ce n'était pas un vrai silence, c'est un silence d'opportunisme. Il parle pour se rendre humain", pointe Claire Tassadit Houd, dont la sœur, Djamila Houd, a été fauchée par les balles sur la terrasse de la Belle Equipe.

"C'est un crachat au visage des familles."

Claire Tassadit Houd

à franceinfo

Même sentiment du côté d'Edith Seurat, rescapée du Bataclan, qui dénonce une "provocation ultime" de la part de Salah Abdeslam. "Tu décides de te taire, ce qui est un droit, ou pas. Là, c'était un peu comme le maître des marionnettes. Et les avocats des parties civiles ont tort de jouer ce jeu-là pour essayer d'obtenir trois miettes" de l'accusé.

Les bavards tentent de sortir du lot

Mohamed Abrini est le seul accusé de premier plan à continuer de répondre aux questions de la cour d'assises spéciale. Mais il est peut-être, et paradoxalement, celui qui a suscité la plus grande déception, lors de son dernier interrogatoire. Lui qui avait entamé son audience par un très théâtral "bas les masques !" mardi 29 mars, a livré une version imprécise et peu crédible. Il a assuré qu'il était "prévu" dans les commandos jihadistes du 13 novembre 2015, qu'il ne pouvait "pas dire non" à son ami Abdelhamid Abaaoud, chef opérationnel de cette tuerie de masse, dont il se sentait redevable.

Mais il assure avoir dit à Brahim Abdeslam, futur tueur des terrasses et aîné de Salah Abdeslam, que c'est "niet", qu'il ne le ferait pas. Méthodiquement, Nicolas Le Bris a pointé les incohérences de sa version. Abdelhamid Abaaoud, si minutieux dans son organisation, se contenterait "de quelqu'un qui hésite ? Ce n'est pas crédible, Monsieur. Ils vous font participer à la cellule à ce moment-là car ils ont confiance en vous", a-t-il lancé à l'accusé belge de 37 ans. "On n'a pas le sentiment d'avoir appris beaucoup de choses", a regretté une avocate des parties civiles, soulignant comme d'autres la "frustration" de ses clients.

Même lorsqu'ils parlent, les accusés se révèlent souvent décevants. A l'image de Mohammed Amri, poursuivi pour avoir reconnu être allé chercher Salah Abdeslam à Paris le soir du 13-Novembre afin de l'emmener en Belgique. Lors de son interrogatoire jeudi, il a répondu à demi-mots, en articulant peu, semblant en livrer le moins possible, dans le but manifeste de se dédouaner et dédouaner le plus possible son ami Salah Abdeslam. "Est-ce qu'aujourd'hui, vous avez peur de balancer quiconque ?" lui a demandé une avocate des parties civiles pour tenter de comprendre cette attitude. "Dans les quartiers, on ne balance pas les gens", a répondu l'intéressé.

Seuls les seconds couteaux paraissent disposés à collaborer : soit ceux qui ont tout à gagner de ce procès, comme Farid Kharkhach. Accusé d'avoir transmis de fausses cartes d'identité aux terroristes, il encourt vingt ans de prison. Mais pourrait ressortir libre, tant il s'évertue à prouver qu'il ne savait pas que Khalid El Bakraoui, l'homme à qui il remettait les faux papiers, et qui se fera sauter dans le métro de Bruxelles en mars 2016, était radicalisé.

Comme lui, Yassine Atar pourrait également être blanchi. L'homme de 34 ans se montre aussi extrêmement bavard dans ses différents interrogatoires et semble connaître parfaitement tous les éléments du dossier le concernant. Celui dont on veut faire un "coupable par substitution" pour reprendre les termes de sa sœur, s'acharne à prouver que sa présence dans le box n'est due qu'à son frère, Ousama Atar, commanditaire présumé des attentats du 13 novembre 2015.

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