"Il faudra plusieurs mois pour soulager les rescapés des attentats"

Rescapées ou proches de victimes, de nombreuses personnes sont en souffrance psychologique après les attaques du 13 novembre. Rencontre avec le psychiatre Didier Cremniter, référent national des cellules d'urgence médico-psychologique.

Le professeur Didier Cremniter, référent de  la cellule d\'urgence médico-psychologique, le 27 novembre 2015 à l\'hôpital Necker, à Paris.
Le professeur Didier Cremniter, référent de  la cellule d'urgence médico-psychologique, le 27 novembre 2015 à l'hôpital Necker, à Paris. (F. MAGNENOU / FRANCETV INFO)

Alors que la France a rendu un hommage national aux victimes, vendredi, comment vont les rescapés, plus de deux semaines après les attaques de Paris et Saint-Denis ? Rencontre avec le professeur Didier Cremniter, psychiatre, référent national des cellules d'urgence médico-psychologique (CUMP), un dispositif de prise en charge d'urgence, créé en 1995, qui permet d'accompagner les rescapés, les familles et les Parisiens éprouvés.

Francetv info : Quels sont les symptômes dont souffrent les rescapés des attaques de Paris ?

Didier Cremniter : Ils présentent des symptômes de déstabilisation psychique parfois importants. Certaines personnes étaient inertes, comme tétanisées ou, au contraire, anormalement agitées. J'ai observé des modifications de repères fondamentaux : parfois, les patients avaient l'impression de se trouver dans un autre monde. Dans de rares cas, des rescapés ont été hospitalisés. Les deux ou trois premiers jours, ces symptômes se sont atténués, comme un début de phase de latence.

La semaine qui a suivi les attentats, pourtant, les symptômes de stress ont ressurgi, avec des éléments traumatiques. Cela peut se traduire par des pleurs, des sursauts au moindre bruit dans la rue, des difficultés à prendre les transports en commun ou à sortir de chez soi. Quelques jours après les attaques, beaucoup de personnes ont demandé des consultations et des entretiens.

Et les familles de victimes décédées lors des attaques ?

Dans un premier temps, elles ont recherché en vain des nouvelles de leur proche disparu, puis les autorités leur ont annoncé les morts, notamment à l'Ecole militaire. Les familles font face à un vide absolu. Les victimes étaient souvent jeunes et elles laissent donc derrière elles des enfants en bas âge, des orphelins. Il est impossible de remplacer la personne disparue, mais il est efficace d'écouter ceux qui restent et de les revoir assez vite. Les entretiens ont permis d'observer des transformations significatives en quelques jours, leur permettant d'échapper à l'effondrement.

Deux semaines après les attaques, y a-t-il encore des personnes qui vous contactent ?

Parfois, en effet, les symptômes apparaissent seulement après plusieurs jours. Je pense à un rescapé qui se trouvait près des kamikazes, et qui a attendu une dizaine de jours pour contacter nos services par téléphone. Quand les gens sont trop mal, ils restent confinés chez eux ou repliés sur eux-mêmes, dans une situation quasi-autistique. Ces jours-ci, on voit beaucoup moins de monde dans les mairies et les lieux consacrés à l'écoute, mais parmi ceux qui viennent, il y a encore de nouveaux patients. On ne peut obliger personne à aller consulter, cela relève d'une démarche personnelle.

L'hommage national de vendredi a été diversement ressenti par les proches et les rescapés. Comment l'expliquer ?

Les rescapés de Charlie Hebdo étaient un groupe relativement homogène, de même que ceux de l'Hyper Cacher. Cette fois, et le président Hollande l'a rappelé dans son discours, c'est toute une frange de jeunes qui a été visée. Est-ce que cette notion d'hommage compte pour eux ? Au cas par cas, le ressenti peut différer.

Pour les familles et ceux qui ont vécu les attaques, cette cérémonie permet tout de même de représenter la perte, de créer une expérience de rencontre et de reconnaissance de la nation. Souvent, sur le plan du fonctionnement psychique, les rescapés ne ressentent pas ces effets sur le moment. Mais les effets positifs apparaissent quelques jours après. L'hommage national est légitime, et permet d'apporter une réponse à cette situation.

Des centres d'accueil ont été ouverts dans les mairies des 11e et 10e arrondissements de Paris. Quel a été leur rôle ?

Juste après les attaques, beaucoup de ces personnes ressentent le besoin de rentrer chez elles et de se protéger. Cela me fait penser au déraillement du train de Brétigny [survenu en juillet 2013]. La SNCF avait mis d'importants moyens pour accueillir les rescapés le soir même, mais après être sortis de l'enfer, seul un nombre infime d'entre eux se sont présentés. La difficulté, lors de ces catastrophes, c'est donc de trouver l'offre de soins la plus précoce et la plus adaptée. Après les attaques de Paris, la plupart du temps, entre 15 et 25 soignants étaient présents dans chaque centre chaque jour, dont des infirmiers, des psychologues et quelques médecins-psychiatres. Lundi ou mardi, par exemple, au moins 50 patients sont venus à la mairie du 11e arrondissement.

Ces centres vont fermer leurs portes. Et ensuite ?

Ce premier temps d'écoute soulage énormément. Mais si les centres des mairies ferment, cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus de besoins. Le numéro de téléphone du Samu, lui, reste ouvert. Nous avons déjà reçu entre 700 et 800 appels depuis le 13 novembre. Selon les cas, nous donnerons un conseil aux personnes qui nous sollicitent, nous les recevrons en consultation ou nous les adresserons ailleurs. Il est important de rester mobilisés dans les prochains jours.

En 2009, des jeunes de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) avaient été exposés à un attentat au Caire (Egypte) lors d'un voyage scolaire, et une jeune fille était morte. Déjà, l'essentiel du travail avait été réalisé à la mairie, où avaient été organisés des groupes de parole et des débriefings psychologiques. Il avait fallu trois ou quatre mois pour un début de retour à la normale chez certains patients. Après la tempête Xynthia [en 2010] ou après l'explosion de l'usine AZF de Toulouse [en 2001], deux ou trois mois.

Qui va suivre les patients ?

Souvent, ce sont ceux qui ont écouté les patients dans les centres d'accueil qui assureront ce suivi. Le premier entretien est en effet déterminant, car une confiance s'établit pendant les premières heures. Il est donc important de poursuivre avec eux. Quand on a reçu les rescapés du Costa Concordia à Marseille, un travail remarquable a été réalisé par la CUMP locale, avant que les patients regagnent leurs domiciles, dans toute la France. Au bout de quelques jours, au lieu d'aller consulter dans les lieux indiqués, ceux-ci voulaient reparler avec leurs interlocuteurs de Marseille. C'est assez caractéristique du trauma : il y a une relation très forte avec les soignants. Maintenant, on réfléchit à mettre d'emblée des équipes de différentes régions, lors des catastrophes.

Quel bilan tirez-vous, deux semaines après les attaques ?

Les CUMP ont une vraie force de frappe. Presque toutes les régions ont envoyé des équipes de 10 à 12 personnes, ce qui représente quelque 350 soignants au total, en plus des équipes parisiennes, déployés à l'Ecole militaire, dans les mairies du 11e et du 10e, à l'institut médico-légal, au Samu de Paris, à l'Hôtel-Dieu. Autant de personnes qui ont été à même d'écouter les rescapés ou les proches de victimes.

Dans un article du Point, le chef du service psychiatrie de l'Hôtel-Dieu déplore le peu de patients envoyés dans l'établissement, malgré la présence de nombreux soignants...

Beaucoup de services de médecine et de chirurgie ont quitté cet hôpital pour se restructurer dans d'autres établissements, si bien que la psychiatrie est l'une des seules spécialités qui demeurent. Cet hôpital pourrait servir également aux CUMP, lors des catastrophes. C'est ce qui a été tenté en janvier, avec les rescapés de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher. A l'époque, cela a été compliqué, mais récemment, lors d'un incendie, les rescapés ont été conduits avec succès aux urgences de l'Hôtel-Dieu. Pour que cela fonctionne, il faut que la CUMP soit présente là-bas, car nous avons la connaissance des symptômes aigus et la pratique d'un travail de groupe sur le terrain.