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Enquête Un rapport de l’IGPN précise comment la DGSE a "intimidé" un homme d'affaires

Un rapport de l’IGPN révélé par la cellule investigation de Radio France permet de mieux comprendre comment le 12 mars 2016, la police aux frontières a mis à disposition de la DGSE un local à Roissy dans lequel l’homme d’affaires Alain Duménil aurait été intimidé.
Article rédigé par Philippe Reltien
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Le rapport de l’IGPN que nous avons pu consulter accrédite la thèse du guet-apens tendu à Alain Duménil par la DGSE. (NICOLAS DEWIT / RADIO FRANCE)

La DGSE accusée d’extorsion en bande organisée et d'atteinte arbitraire à la liberté individuelle par un homme d'affaire français, qui a porté plainte contre X. Un ex-patron de la DGSE mis en examen. Comment les services secrets français en sont arrivés là ? Un rapport de l’IGPN, la police des polices, que la cellule investigation de Radio France a pu consulter, accrédite désormais la thèse du guet-apens. Si les faits remontent à 2016, l'affaire empoisonne en réalité la direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) depuis un siècle. À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne vaincue verse des dédommagements à la France, ce qui lui permet de constituer une sorte de “trésor de guerre” que l’on transformera bientôt en fonds secrets, un patrimoine financier qui ne figure nulle part dans les comptes de l’État. Durant la guerre froide, ce “magot” sera mis de côté pour financer un éventuel gouvernement en exil en cas d’invasion. Mais pas question pour autant de le laisser dormir dans un coffre-fort. La Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), qui va en hériter, décide d’ouvrir des comptes en Suisse, au Luxembourg et dans des paradis fiscaux, puis de rentrer au capital de France Luxury Group dont faisait partie notamment le célèbre couturier Jean-Louis Scherrer ou encore l’opticien Emmanuel Khanh.

Une déconfiture en cascade

Mais France Luxury Group perd de l’argent. En septembre 2002, le groupe enregistre 180 millions de francs de pertes sèches (environ 27 millions d’euros). Le pactole des services français est en train de fondre. Il y a donc urgence à récupérer ce qu‘il en reste pour le réinvestir autrement. Alain Juillet, qui sera bientôt directeur du renseignement de la DGSE, s’en charge en faisant appel à un homme d’affaires touche-à-tout : Alain Duménil. A l’image d’un Bernard Tapie, il rachète des entreprises en difficulté “à la barre”. Avec parfois des succès, comme pour les costumes Smalto, mais aussi de retentissants échecs, comme lorsqu'il liquide le groupe de chaussures Kélian.

Lorsqu’il est approché par la DGSE, Alain Duménil est à la tête de plusieurs entreprises de luxe, comme Kélian ou Smalto. (NICOLAS DEWIT / RADIOFRANCE)

En 2002, alors qu’il a encore une réputation d’homme d’affaires avisé, il est approché par Alain Juillet pour racheter les actifs de la DGSE et les placer dans une nouvelle société baptisée “Alliance Designers”. Mais les choses vont une nouvelle fois déraper. Alain Duménil ne fera pas coter la société en bourse comme il s’y était engagé. Il récupérera les actifs les plus rentables et augmentera le capital d’Alliance Designers, ce qui diluera de fait les actions de la DGSE qui perdra 23 millions d’euros dans l’opération.

Entre temps, la réputation d’Alain Duménil se ternit. L’homme sera mis en examen pour complicité de banqueroute, détournement ou dissimulation d’actifs, et comptabilité fictive incomplète ou irrégulière. On découvrira qu’il a aussi eu des démêlés avec les services fiscaux helvétiques, qui sont allés jusqu’à percer ses coffres forts pour avoir accès à ses documents. Il devra leur verser près de 20 millions d’euros. Et en février 2016, sa Légion d’honneur lui sera retirée.

Le "coup de pression" de la DGSE

L’affaire aurait pu en rester là, si la DGSE n’avait pas cherché à récupérer une partie de son argent. C’est ainsi que le 12 mars 2016 survient cette scène surréaliste, au terminal 2F de l’aéroport de Roissy. Alors qu’il s’apprête à embarquer avec sa compagne, Alain Duménil est conduit dans un local de la Police aux frontières (PAF), soi-disant pour un contrôle de passeport. Dans un local de fouille, il se retrouve face à deux agents de la DGSE qui l’auraient menacé. “D'emblée, le type me dit : ‘Vous avez volé 12 millions d’euros, donc il faut les rendre’, affirme Alain Duménil. Vous avez 15 jours. Sinon on passe à autre chose. On va faire pression sur votre famille et vos amis pour commencer, et ensuite sur vous. Si vous vous retrouvez dans une chaise roulante, ne vous plaignez pas, on vous aura prévenu.”

Furieux, Alain Duménil porte plainte contre X. Ce qui débouchera le 18 octobre 2022 sur la mise en examen de Bernard Bajolet, l’ex-patron de la DGSE, pour tentative d’extorsion en bande organisée et atteinte arbitraire à la liberté individuelle par dépositaire de l’autorité publique, comme l’ont révélé nos confrères du Monde. Un rapport de l’IGPN, la police des polices, que la cellule investigation de Radio France a pu consulter, accrédite la thèse du guet-apens. Certains des fonctionnaires de la PAF qui ont été interrogés, confirment en effet qu’ils ont bien été sollicités par la DGSE, et qu’ils ont mis un local à leur disposition. Un brigadier-chef raconte qu’Alain Duménil est ressorti très choqué de son entrevue avec les deux agents. “Le monsieur est ressorti du local. Il n'était pas content, il était furieux et il ne comprenait pas, précise le fonctionnaire. Il disait que ce n'était pas normal que ça se passe ainsi dans un local de police. Il voulait porter plainte contre les personnes qui l'avaient reçu. Il a ensuite fini par se calmer et il est sorti du poste."

Cette confrontation semble avoir eu lieu dans une grande discrétion puisque, contrairement aux usages à la PAF cette mission d’assistance pour le compte de la DGSE n’a fait l’objet d’aucun enregistrement dans un registre et n’apparaît sur aucune image de vidéosurveillance, bien que plusieurs des six policiers interrogés admettent en avoir référé à leur hiérarchie.

Bernard Bajolet se désolidarise de ses agents

Aujourd’hui, la ligne de défense de Bernard Bajolet consiste à admettre avoir autorisé une confrontation avec Alain Duménil, mais il réfute avoir autorisé tout recours à la menace. Pour son avocat, Mario-Pierre Stasi, “le fait qu'il ait donné son accord pour une entrevue ne veut pas dire pour autant qu’il y ait eu un ordre donné pour utiliser tel ou tel moyen. Il a pris connaissance des moyens utilisés après coup, avance l’avocat. Il affirme avoir simplement donné son accord pour une entrevue, afin que les avocats de monsieur Duménil et de la DGSE puissent de nouveau entrer en contact. Point final”. Une version que conteste William Bourdon, l’avocat d’Alain Duménil. “Monsieur Bajolet aurait demandé une espèce d'entrevue civile et courtoise, commente-t-il. Mais quand on est un homme qui a eu les responsabilités qu'il a eues, on se doute bien que l'entrevue ne va pas pouvoir se conduire avec un bouquet de fleurs.”

L’ex-patron de la DGSE, Bernard Bajolet, explique au juge d’instruction avoir validé l’entrevue à l’aéroport mais ne pas avoir eu le détail de sa mise en œuvre. (NICOLAS DEWIT / RADIO FRANCE)

Autre sujet problématique : lorsqu’il a été conduit devant les agents de la DGSE, ces derniers ont montré à Alain Duménil une série de photos, apparemment prises au cours de filatures, le montrant lui et sa famille dans un cadre privé. “Ils ont gaspillé l'argent de la République, s’étonne l’homme d’affaires, parce qu'il y avait des photos de ma fille en train de se baigner prises dans le Midi, une autre à Londres, et des photos de ma femme, sur le thème : ‘On va commencer par les attaquer, et quand tu les verras dans un mauvais état, tu comprendras que le prochain, c'est toi’.” Interrogé à ce sujet, Bernard Bajolet a admis que l’homme d’affaires faisait l’objet d’une surveillance depuis plusieurs années, compte tenu de la nature de ses activités. Mais là encore, son avocat précise : “Que monsieur Duménil ait trouvé désagréable le fait qu'on lui montre un album de photos, c'est une chose, mais qu'on en impute la responsabilité à monsieur Bajolet, c'en est une autre.”

Ces versions semblent donc désormais figées, les deux agents qui sont intervenus à Roissy faisant figure de boucs émissaires. Mais ce rôle leur porte d’autant moins préjudice que leur identité reste couverte par le secret-défense. C’est pourquoi, pour Bertrand Warusfel, un expert en droit du renseignement qui enseigne à Paris VIII, “la seule façon de connaître la vérité sur ce qui s’est passé, serait pour le ministre de la Défense de saisir la Commission nationale du secret de la défense afin qu’elle accepte de faire auditionner les deux agents par la juge d’Instruction”. Aujourd’hui, alors que l’instruction se poursuit, explique-t-il, “on se trouve devant une procédure un peu tronquée. Puisque les personnes qui ont été au cœur de cette affaire ne peuvent pas livrer leur version.”


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