Risques de noyades : comment la France tente d'améliorer la prévention pour éviter de nouveaux étés meurtriers

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Les enfants de moins de 6 ans sont les premiers touchés par le risque de noyade. Un tiers des accidents les concernent. (Ellen Lozon)

Le ministère des Sports a annoncé la mise en place d'un plan de développement de l'aisance aquatique, destiné à apprendre à nager aux enfants de moins de 6 ans, particulièrement vulnérables dans l'eau. Mais est-ce suffisant ?

Le début de l'été sonne l'arrivée des premiers vacanciers aux abords des plages, piscines et autres points d'eau. Et comme avant chaque saison estivale, Axel Lamotte, secrétaire général adjoint du syndicat national professionnel des maîtres-nageurs sauveteurs, redoute le risque de noyades qui augmentent en même temps que les températures. "À chaque canicule, on s'inquiète face à l'afflux de baigneurs", confie-t-il.

Et pour cause : la plupart des 1 000 décès annuels par noyades dans le pays sont enregistrés pendant les journées chaudes de l'été, explique Santé publique France. Chez les moins de 13 ans, la recrudescence d'accidents est encore plus alarmante : le nombre de noyades a augmenté de 77% depuis 2016, selon Santé publique France. Les enfants de moins de 6 ans sont les premiers touchés, avec un tiers des accidents de noyades qui les concernent. 

Des séquelles graves après trois minutes

Le phénomène n'est donc pas à prendre à la légère, d'autant que les signes avant-coureurs d'une noyade restent difficiles à déceler. Celle-ci survient à bas bruit. "L'enfant ne crie pas, parce qu'il se sert de l'air qu'il lui reste pour se débattre et s'il le fait, ce sera sous l'eau", décrit Axel Lamotte. Dans la majorité des cas, tout se joue entre la deuxième et la sixième minute d'immersion pour éviter l'anoxie cérébrale, qui correspond à l'absence d'irrigation d'oxygène pour le cerveau.

"La phase de la noyade à la surface est très courte : entre 20 et 60 secondes. Au-delà de trois minutes, les séquelles s'aggravent de manière exponentielle et les personnes noyées peuvent être plongées à vie dans un état végétatif."

Axel Lamotte, du syndicat des maîtres-nageurs sauveteurs

à franceinfo

Selon Pascal Lebihain, universitaire et spécialiste de la sécurité en piscine publique, la France accumule un retard sur le plan de la formation des sauveteurs à la surveillance de baignade. Notamment dans le cadre du Brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique (BNSSA). 

"La complexité de la noyade est mal connue et il est très difficile de déceler des gestes de détresse au milieu d'un bassin rempli de personnes qui s'amusent, souligne le chercheur. Les pays anglo-saxons ont des pratiques plus vertueuses que les nôtres en termes de surveillance." Car le poste est "complexe", estime l'universitaire. Malgré la loi qui stipule que la surveillance doit être constante, impossible de garder un œil rivé en permanence sur les bassins. En effet, le surveillant peut être amené à prendre une courte pause, et l'architecture des bâtiments, les reflets dans l'eau peuvent perturber l'exercice.

Des caméras pour améliorer la surveillance

Pour optimiser la surveillance, Pascal Lebihain appelle à investir dans des dispositifs technologiques pour assister les sauveteurs, à l'instar du système Poséidon. Développé par une entreprise française il y a plus de vingt-cinq ans, il permet la détection automatique des noyades dans les piscines collectives, grâce à des caméras intelligentes placées dans l'eau et au-dessus du bassin. Si une personne passe 10 secondes au fond du bassin, un signal se déclenche et avertit le maître nageur, qui sait ainsi où elle est immergée. Les caméras permettent aussi de distinguer les gestes d'une personne en détresse dans une foule de nageurs, poursuit le directeur de Poséidon, Thierry Boeglin. 

"L'objectif est d'arriver en fin de trajectoire pour les cas où la noyade n'a pas été décelée. On n'a jamais encore été mis en échec", salue ce dernier. L'installation, très coûteuse (près de 100 000 euros), est destinée aux piscines publiques. Mais le dispositif peine à se vendre en France. "Je n'ai pas le sentiment qu'en France, l'État veuille s'engager, déplore Thierry Boeglin. À l'étranger c'est différent. La Wallonie [en Belgique] vient de passer une dizaine de commandes dans le cadre d'un plan anti-noyade."

Un plan pour apprendre aux enfants à nager

Plutôt que de se lancer dans ce type d'investissement, le gouvernement vient de lancer un plan de développement de l'aisance aquatique pour 2021. Il a été imaginé pour apprendre aux enfants de 4 à 6 ans à flotter, à prendre leur respiration et à esquisser quelques brasses pour rejoindre le bord de la piscine ou le rivage. "Savoir être à l'aise dans l'eau est le premier pas pour éviter les noyades", estime Roxana Maracineanu, ministre des Sports et première championne du monde française de natation. Une campagne de prévention a été lancée, fin juin, par le  ministère des Sports, à l'aide de courtes vidéos où des champions de natation et des sauveteurs défilent pour raconter les noyades dont ils ont déjà été témoins.

Le programme, qui doit être mis en place dès la maternelle, s'inspire largement de la pédagogie développée par la ministre, à partir de 2011, dans l'association educateam qu'elle a fondée en parallèle de ses compétitions sportives. "En dessous de 6 ans, il est compliqué d'amener des enfants à la piscine, à moins de prendre des cours privés. Résultat, la plupart ne savent pas nager", regrette-t-elle auprès de franceinfo.

La méthode consiste à enseigner aux plus jeunes quelques rudiments de nage dans des bassins où ils sont entourés d'adultes. Après deux sessions quotidiennes dans l'eau pendant une semaine, la ministre décrit des progrès "phénoménaux". "Dès 4 ans, les enfants sont capables de faire une largeur de bassin sans appui terrestre, d'accepter une immersion sous l'eau et de se laisser flotter ou de se mettre sur le dos pour appeler à l'aide en cas de difficulté, explique Roxana Maracineanu. À cet âge-là, ils apprennent extrêmement vite."

Des piscines mobiles pour les territoires peu dotés

Ce programme d'initiation à la natation s'accompagne d'une politique de rénovation et de construction de bassins qui a permis d'investir plus de 47 millions d'euros depuis 2019 dans des équipements, en priorité dans les quartiers défavorisés, dits de "politique de la ville", et dans les zones rurales. Des piscines mobiles seront déployées, à compter de cet été 2021, directement dans les écoles lorsque le territoire est peu doté en bassin public. "Souvent, le nombre d'enfants ne sachant pas nager est plus élevé dans les zones où il y a peu de piscines. Apporter des bassins au plus près des enfants permet de gommer en partie le problème", développe Roxana Maracineanu.

Axel Lamotte se réjouit des annonces du gouvernement, qui viennent rompre "la solitude du syndicat de sauveteurs", lesquels dispensent volontairement, sur leur temps libre, des gestes de préventions lors de journées prévues à cet effet. "Jusqu'ici et malgré nos lettres pour les interpeller, on avait l'impression que le gouvernement se détournait totalement du problème de noyade", s'agace-t-il. Pour lui, des gestes simples, comme apprendre aux parents à sauter dans l'eau ou à tendre un filin à un enfant en difficulté, peuvent sauver des vies.
 
Encore faut-il pouvoir les former. Le représentant syndical souligne le difficile recrutement de surveillants et de sauveteurs. Selon Axel Lamotte, il manque aujourd'hui "près de 5 000 maîtres nageurs en France". Ce déficit de professionnels est en grande partie lié à une faible rémunération qui ne "correspond pas aux responsabilités du métier", mais aussi à un manque d'information sur les formations existantes. Là aussi, le gouvernement souhaite agir. "On veut faciliter l'accès à ce métier le plus possible en faisant sa promotion auprès des filières universitaires. L'arrivée d'un nouvel enseignement de spécialité sport au bac général dès septembre 2021 et la création prochaine d'un bac pro sport devraient augmenter le vivier", révèle Roxana Maracineanu.

Les piscines privées dans le viseur

Dans le cadre du plan gouvernemental, des maîtres nageurs pourront également se rendre dans les piscines privées afin d'apprendre aux plus jeunes à se sentir en sécurité dans l'eau. Les piscines des particuliers représentent en effet un danger conséquent pour les enfants de moins de 6 ans : c'est dans ces bassins que les accidents sont les plus nombreux dans cette tranche d'âge. Et le parc français, deuxième plus grand du monde, en compte près de trois millions. Un chiffre qui a doublé depuis dix ans. 

Depuis 1999, Laurence Pérouème, fondatrice de l'association Sauve qui veut, se bat aussi pour imposer la mise en place de protections autour des piscines de particuliers. Elle est à l'origine de l'adoption de la loi sur la sécurité des piscines privées : depuis 2003, le texte oblige, sous peine de 45 000 euros d'amende, les particuliers à installer des protections aux abords de leurs piscines. Elles restent pourtant "accessoires" aux yeux de nombre de propriétaires. "Les barrières restent la meilleure solution, mais souvent pour des raisons esthétiques, les propriétaires de piscines optent pour une couverture qu'ils peuvent enlever la journée et remettre le soir. Mais le risque est permanent", observe Laurence Pérouème

Dans son esprit, les témoignages de parents ayant perdu leur enfant s'accumulent. À chaque nouvelle noyade, le même mécanisme est décrit. "Il suffit de quelques secondes, un parent a le dos tourné et les enfants de moins de 4 ans qui n'ont pas conscience du danger se précipitent dans l'eau." Elle insiste : "Un moment d'inattention peut arriver à tout le monde, même aux parents les plus protecteurs."

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