"Il y avait des éléments qui n'étaient pas clairs depuis le début" : 25 ans après l'affaire de la Josacine empoisonnée, la mère de la victime publie un livre-enquête

Corinne Tanay, la mère de la fillette empoisonnée à la Josacine, exprime des doutes sur la condamnation du principal suspect de l'affaire. 

Une bouteille de Josacine. 
Une bouteille de Josacine.  (JOEL SAGET / AFP)

"Il y avait des éléments qui n'étaient pas clairs depuis le début", a déclaré mardi 12 novembre sur franceinfo Corinne Tanay, la mère de la victime de l'affaire dite de la Josacine empoisonnée, qui a marqué la chronique judiciaire il y a tout juste 25 ans. En juin 1994, une fillette de neuf ans, Emilie Tanay, passe le week-end dans la famille de l'un de ses camarades de classe, les Tocqueville, lorsqu'elle meurt empoisonnée par du cyanure, qui sera retrouvé dans le flacon du sirop de Josacine qu'elle devait prendre ce week-end-là pour soigner une bronchite. Un homme est arrêté puis condamné à 20 ans de prison. C'est Jean-Marc Deperrois. Il a acheté du cyanure quelques semaines plus tôt. Il était l'amant de madame Tocqueville, chez qui la fillette a passé le week-end. Corinne Tanay doute de sa culpabilité. Elle a rencontré plusieurs fois l’homme condamné et va publier ce jeudi 14 novembre un livre-enquête sur le meurtre de sa fille, "La réparation volontaire", chez Grasset.

franceinfo : Vous avez enquêté vous-même et relu l'ensemble des procès-verbaux. Quelles conclusions pouvez-vous tirer aujourd'hui?

Corinne Tanay : J'ai suivi les conseils d'un officier de la police judiciaire qui s'est rapproché de moi il y a quelques années. J'ai repris le dossier parce qu'il y avait des éléments qui n'étaient pas clairs pour le papa d'Emilie et pour moi-même, depuis 1994. Et pour ces faits qui nous ont interrogés depuis tout ce temps, nous n'avions jamais obtenu de réponse de la justice.

Jean-Marc Deperrois a été condamné, trois ans après les faits, à 20 ans de prison. Il en a fait douze au total. Est-ce que vous avez un doute sur la culpabilité de cet homme ?

C'est beaucoup plus compliqué que ça. Dans toutes les conversations que j'ai eues avec Jean-Marc Deperrois depuis 2016, je lui ai bien dit que s'il est innocent, c'est à lui de démontrer son innocence. A côté de cela, ce que les médias ignoraient, c'est que depuis des années, avec notre avocat Laurent de Caunes, nous avions effectivement des questions à poser sur le soir des faits. Notre seule interrogation depuis 25 ans, c'est : que s'est-il passé le soir des faits chez le couple Tocqueville? Pour cela, nous n'avons aucune réponse.

Vous n'avez aucune réponse, même s'il y a eu un procès et s'il y a un coupable qui a passé douze ans en prison ?

Souvenez-vous quand même que c'était un procès extrêmement mouvementé. C'était très difficile de poser des questions et d'obtenir des réponses.

Vous avez donc décidé, il y a trois ans, de rencontrer cet homme, Jean-Marc Deperrois. La première rencontre a eu lieu en 2016. Comment s'est-elle passée ?

Comme deux personnes civilisées qui, je pense, étaient arrivées à un moment de cette histoire où il était envisageable de se rencontrer, de se parler sans risquer des débordements. Ça a été. La première rencontre a été extrêmement sereine. C'est la raison pour laquelle, me semble-t-il, lui et moi avons décidé de poursuivre ces longues conversations que nous avons eues. Et j'ai repris avec lui les faits depuis le 11 juin 1994. Même précédemment, au moment où il pensait commander du cyanure pour des raisons, dit-il, professionnelles. Je dois dire que j'étais étonnée que Jean-Marc Deperrois, pas une seule fois, ne se dérobe. Nous n'étions pas toujours d'accord, mais il a répondu à chacune de mes questions et elles n'étaient pas toujours édulcorées. Elles étaient brutes, elles étaient parfois violentes.

Ce que vous racontez dans votre ouvrage, c'est que plusieurs faits ont été écartés pendant le procès, notamment des écoutes téléphoniques. On entend, le soir des obsèques de votre fille, Jean-Michel Tocqueville, l'homme chez qui votre fille était pendant ce week-end, parler à l'un de ses amis qui lui dit : "Tu vas passer à la télé avec ton produit que tu as mis dans la Josacine. De toute façon, on est bien clairs, on ne s'est pas vus aujourd'hui". Ses propos, ils n'ont pas été entendus le jour du procès ?

C'est lorsque les médias annoncent le retrait de la Josacine sur les marchés et que la Josacine, ils ne savent pas si c'est de la 125, 250 ou 500, présentent un danger. On ne parle pas de cyanure à cette époque-là. On mentionne exclusivement la Josacine qui présente un danger. Et là, effectivement, cette écoute téléphonique que Jean-Michel Dumay [chroniqueur judiciaire au Monde qui a longuement enquêté sur cette affaire] a sortie il y a quelques temps était extrêmement troublante. Mais moi, je peux vous dire qu'il y a des faits beaucoup plus troublants qui remontent au samedi soir du 11 juin 1994.

Vous souhaitez un nouveau procès aujourd'hui?

Je suis épuisée. Mon mari est épuisé. Il a fallu vingt-cinq années pour tenter de se reconstruire. Moi, je pense que celui qui peut exiger ou envisager un procès, c'est Jean-Marc Deperrois. Il me semble que Jean-Marc Deperrois a quelques éléments. Je ne suis pas convaincu que la justice, elle, trouvera un intérêt à les examiner parce que ce n'est pas solide. Mais en revanche, voilà, ce qui est intéressant, c'est qu'à travers les deux précédentes requêtes en révision de procès de Jean-Marc Deperrois, nous sommes arrivés à la conclusion que notre questionnement était loin d'être inintéressant, qu'il était effectivement très sérieux et qu'il s'en tenait à des faits.