Marseille : les "bourgeois" qui achètent du cannabis sont "indirectement mais réellement" à l'origine des morts liées au trafic, selon le procureur

La guerre des clans fait rage à Marseille pour avoir la mainmise sur les trafics de drogue. Le travail judiciaire est laborieux puisque les trafics se poursuivent de plus en plus derrière les barreaux des prisons.
Article rédigé par franceinfo
Radio France
Publié
Temps de lecture : 3 min
Un policier pointe des sacs de cocaïne saisis à des revendeurs, à Marseille, le 25 février 2021. (NICOLAS TUCAT / AFP)

"Nos jeunes bourgeois du 8e arrondissement de Marseille, quand ils vont acheter une barrette de résine de cannabis dans les quartiers nord, ils sont également quelque part à l'origine de l'assassinat de leur frère d'humanité", estime vendredi 22 décembre sur franceinfo Nicolas Bessone, procureur de la République de Marseille, alors que depuis le début de l'année 47 personnes sont mortes dans la Ville, en lien avec le trafic de drogue.

C'est le résultat d'une guerre de territoire que se livrent deux clans, Yoda et DZ Mafia. Les réseaux recrutent de plus en plus "des étrangers en situation irrégulière" dans toute la France. "Ils n'ont pas nécessairement conscience du risque vital qu'ils encourent", dit-il.

Franceinfo : Qui sont ces victimes ?

Nicolas Bessone : Nous avons effectivement de hautes personnalités criminelles, mais vous avez aussi de jeunes gens qui se livrent à la vente sur les points de deal et qui n'ont aucun intérêt stratégique à être éliminés sinon semer la terreur. Puis des gens qui vivent dans ces cités qui vont faire l'objet d'attaques pour cette prise de contrôle. Et puis enfin, la dernière catégorie, ce sont des victimes collatérales qui vont recevoir une balle perdue.

Le nombre de morts est en forte augmentation. Pour quelles raisons ?

Il y a un élément conjoncturel très fort, c'est la guerre entre deux clans mafieux que sont Yoda et DZ Mafia, qui sont à l'origine d'à peu près 70 % de ces narchomicides. Vous avez à la fois une évolution de rajeunissement et d'ultraviolence qui est incontestable, mais vous avez également une augmentation très forte liée à ce conflit particulier.
 
Comment se fait-il qu'on ne puisse pas arrêter les membres de ces réseaux alors qu'ils sont connus de la police ?

C'est très compliqué. D'abord, les têtes de réseaux sont souvent en fuite. L'administration pénitentiaire fait preuve d'un très fort volontarisme par rapport à ces phénomènes, mais nous constatons depuis de nombreuses années qu'il est encore possible, malheureusement, de poursuivre ces trafics derrière les barreaux de la prison. C'est un travail de longue haleine. C'est une lutte de tous les jours que nous menons avec la police judiciaire et avec les juges d'instruction, avec une très forte détermination. 

"On a effectivement une dégradation de la situation. Il faut à mon sens envisager la réponse de manière globale, une très forte répression, mais également de l'accompagnement social, dans tout le spectre du consommateur jusqu'aux narcotrafiquants".

Nicolas Bessone, procureur de Marseille,

à franceinfo

La France va se doter de juges à Dubaï, dans les Caraïbes. Qu'est-ce que ça peut changer ?

Ça peut faciliter l'entraide avec les autorités judiciaires locales. C'est un rôle de facilitateur de la part du magistrat qui va connaître très bien la juridiction et les magistrats des pays avec lesquels nous souhaitons coopérer. Nécessairement, cela va avoir des effets positifs puisque, comme vous le savez, les narcos ne s'arrêtent pas aux frontières du territoire national et c'est à nous de nous adapter. C'est ce qu'a fait le ministre de la Justice, Monsieur Dupond-Moretti, en créant ces postes de magistrat de liaison.

Ces jeunes qui tiennent les points de deal ont-ils conscience des risques qu'ils prennent ?

On a encore des jeunes marseillais qui se livrent au trafic de stupéfiants naturellement, mais on constate un phénomène de recrutement sur toute la France par le biais des réseaux sociaux. C'est ce qu'on appelle les "djobeurs" et également des étrangers en situation irrégulière. Ceux-là n'ont pas nécessairement la conscience du risque vital qu'ils encourent en se retrouvant sur ces points de deal. C'est pourquoi nous allons essayer de réaliser une communication adaptée à ce jeune public sur les réseaux sociaux, TikTok, avec des messages très forts pour qu'ils soient conscients des risques encourus.

Notre société est-elle trop tolérante vis-à-vis des consommateurs ?

Nos jeunes bourgeois du huitième arrondissement de Marseille, quand ils vont acheter une barrette de résine de cannabis dans les quartiers nord, très indirectement, mais totalement réellement, ils sont également quelque part à l'origine de l'assassinat de leur frère d'humanité.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.