Ce que l'on sait de la mort de Jeremie Cohen, percuté par un tramway à Bobigny après une agression

Le 16 février, ce jeune homme a traversé les voies ferrées dans cette ville de Seine-Saint-Denis alors qu'il venait d'être roué de coups. L'affaire rebondit depuis l'ouverture d'une information judiciaire le 29 mars et les réactions politiques qui abondent en pleine campagne présidentielle.

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Un tramway arrive place de la Libération, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), à quelques mètres de l'endroit où Jeremie Cohen a été percuté le 16 février 2022. (MOULU PHILIPPE / HEMIS.FR / AFP)

La scène dure moins d'une minute. Le 16 février, aux alentours de 20 heures, un homme de 31 ans, Jeremie Cohen, est frappé par un groupe d'une quinzaine de personnes à Bobigny (Seine-Saint-Denis). Puis il tente d'échapper à ses agresseurs, traverse la voie ferrée et est percuté par le tramway 1. Il meurt peu après minuit à l'hôpital. Les faits ont été filmés et la vidéo est abondamment partagée sur les réseaux sociaux, lundi 4 avril. Depuis, des candidats à la présidentielle s'interrogent sur le caractère antisémite des violences. Mais à ce jour, "il ne ressort pas des témoignages (...) que l'agression ait été commise pour des motifs discriminatoires", a déclaré, mardi après-midi, le procureur de Bobigny. Franceinfo résume ce que l'on sait de cette affaire.

L'enquête confiée à un juge d'instruction

Une première enquête est ouverte au commissariat de Bobigny pour "homicide involontaire par conducteur", afin de déterminer les circonstances du décès. "A l'issue de ces investigations, le conducteur du tramway ne semblait avoir commis aucune faute d'imprudence, négligence ou maladresse", a déclaré, mardi, lors d'une conférence de presse, le procureur de Bobigny, Eric Mathais. Cette première enquête est donc classée sans suite le 22 février, mais les investigations se poursuivent.

Filmée par un témoin, la vidéo, qui deviendra virale par la suite, de l'accident de Jeremie Cohen et de l'agression qui le précède est ajoutée au dossier le 10 mars. Une seconde enquête est alors ouverte, suivie, le 29 mars, d'une information judiciaire pour "violences volontaires en réunion ayant entraîné la mort sans intention de la donner". Confiée à la police judiciaire du département, l'enquête se poursuit sous l'autorité d'un juge d'instruction. "Cette vérité, nous la devons à la victime et à sa famille", a assuré Eric Mathais, qui appelle d'autres témoins à se manifester auprès de la police.

L'agression, filmée, est devenue une vidéo virale

De leur côté, les parents de Jeremie Cohen déplorent la réaction des policiers au moment où ils ont déposé plainte. "Dans un premier temps, il est certain que la police n'a pas pris cette affaire suffisamment au sérieux", estime sur franceinfo leur avocat, Franck Serfati. Deux frères de Jeremie Cohen lancent alors un appel à témoin et obtiennent la fameuse vidéo des faits. Le 14 mars, ils la transmettent aux enquêteurs, que ces derniers ont déjà obtenue, quatre jours auparavant. Très relayée lundi matin par les partisans du candidat d'extrême droite Eric Zemmour, elle est devenue virale.

Sur les images (que franceinfo a décidé de ne pas diffuser en raison de leur violence), on voit un groupe de personnes devant l'entrée d'un immeuble, avenue Jean-Jaurès à Bobigny. Les images, tournées de nuit avec un téléphone portable, sont floues. Des klaxons de voitures retentissent. Soudain, les coups pleuvent sur un homme. D'abord à terre, il se relève, court, traverse l'avenue et arrive sur les voies ferrées. Le tram surgit et le percute de plein fouet, puis roule quelques mètres avant de freiner. Le conducteur du tramway a estimé à "trois secondes le temps écoulé entre la vue du piéton et la collision", a précisé le procureur de Bobigny.

Un homme "passionné par l'informatique"

Pourquoi ce groupe de personnes s'en est-il pris à Jeremie Cohen ? C'est l'une des principales interrogations, sans réponse à ce stade de l'enquête. Selon les dires de son père, il n'était en conflit avec personne. "Mon fils était quelqu'un de brillant. Il avait eu un bac S. Il avait fait trois années de mathématiques et d'informatique appliquées à Jussieu. Après, il a été un peu déprimé, fatigué. Il a pris un traitement, ce qu'il fallait, et après, il était heureux de vivre", décrit Gérald Cohen lundi soir, dans "Touche pas à mon poste", sur C8. "Quelqu'un de très sensible", complète-t-il peu après sur BFMTV.

"C'est quelqu'un qui a fait des études mais qui est lent", avait déclaré Gérald Cohen auparavant sur Radio Shalom, révélant que son fils était "handicapé". "Par respect pour sa mémoire, je ne vais pas développer davantage. Il était reconnu handicapé, mais ce n'était pas quelque chose qui apparaissait quand on le voyait", explique Raphaël Cohen, l'un des frères de Jeremie, invité de cette radio juive parisienne aux côtés de son père.

De multiples réactions politiques

Depuis que la vidéo est devenue virale, l'affaire a pris un tournant politique. A l'origine, c'est Gérald Cohen qui a contacté Eric Zemmour. "J'ai demandé effectivement à Eric Zemmour s'il pouvait nous aider dans le cadre de l'enquête (...) pour ne pas que l'enquête soit enfermée, étouffée", expose-t-il lundi sur BFMTV. Gérald Cohen a été reçu le lendemain au siège de campagne d'Eric Zemmour, a appris franceinfo auprès de l'entourage du représentant du parti Reconquête ! Le père de Jeremie Cohen souhaitait remercier Eric Zemmour "d'avoir mis la lumière médiatique sur la tragédie" et d'avoir parlé de son fils.

Le candidat d'extrême droite a réagi publiquement dans une série de tweets. "Est-il mort pour fuir les racailles ? Est-il mort parce que juif ? Pourquoi cette affaire est-elle étouffée ?" Il a été suivi par plusieurs concurrents. "Toute la lumière doit être faite sur les circonstances de la mort de Jeremie Cohen, son agression avant qu'il soit heurté par un tramway à Bobigny", a ainsi écrit, sur Twitter, le candidat écologiste Yannick Jadot. "Ce qui était présenté comme un accident pourrait être un meurtre antisémite, tweete de son côté Marine Le Pen. Comment expliquer le silence sur cette affaire et ses motivations ?" Sur France Inter, mardi matin, la candidate du Rassemblement national se "pose la question d'une enquête parlementaire".

En parallèle, les services de l'Elysée ont appelé, à la demande d'Emmanuel Macron, les parents de Jeremie Cohen. L'Elysée précise à franceinfo que cet appel visait à "leur adresser un message de compassion et leur faire savoir que (...) tous les moyens d'enquête seront mis en œuvre pour identifier les auteurs de cette agression". "Je souhaite qu'on puisse accompagner cette famille qui a vécu quelque chose d'absolument affreux pour que lui soient apportées les réponses aux questions qu'elle se pose, que la transparence soit faite", a déclaré mardi le président de la République, candidat à sa réélection, lors d'un déplacement dans le Finistère.

"Aucune certitude" sur le caractère antisémite de l'agression

Ces réactions politiques interrogent sur le caractère antisémite de l'agression de Jeremie Cohen. "Nous n'avons aucune certitude établie, par contre, il ne s'agit pas d'une affabulation", affirme l'avocat de la famille du trentenaire. "Si l'enquête judiciaire permettait d'établir que le caractère antisémite est caractérisé, on ne serait pas outrancièrement surpris", ajoute Franck Serfati. Son client a déclaré sur BFMTV que son fils portait "probablement" une kippa sur la tête. "On est des gens traditionnels, donc on a éduqué nos enfants à mettre une kippa parce que ça fait partie de notre culture. Jeremie, il avait un autre point de vue, il mettait ça parce que ça lui plaisait. Il l'aurait mise comme il aurait mis une casquette ou autre chose", raconte Gérald Cohen.

Mais le procureur de Bobigny affirme que l'enquête ne l'a pas prouvé. "Aucun élément établi à ce jour ne permet d'affirmer avec certitude que la victime était porteuse, de manière apparente ou non, d'une kippa au moment de la scène de violence", a déclaré Eric Mathais. "Bien entendu, tout élément permettant d'établir un motif discriminatoire à cette scène de violence, en particulier antisémite, donnera lieu à une aggravation de la qualification pénale retenue", a-t-il souligné.

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