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Procès Carlton : DSK relaxé, l'affaire vole en éclats

Quatorze prévenus, une seule condamnation... Le jugement dans l'affaire du Carlton, rendu vendredi 12 juin, met en lumière les failles de l'instruction. Récit d'audience. 

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France Télévisions
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Dominique Strauss-Kahn, à Lille (Nord), le 17 février 2015.  (PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Mines sérieuses et graves, ils ont défilé à la barre pour entendre prononcer leur relaxe et repartir plus légers. Après trois ans d’enquête et trois semaines de procès, la sulfureuse affaire de proxénétisme dite du Carlton et ses quatorze prévenus, dont Dominique Strauss-Kahn, se résume à une condamnation : celle de René Kojfer, 74 ans, ex-directeur des relations publiques de l'hôtel lillois.

Le "bon copain" au carnet d’adresses bien fourni, tel qu’il avait été décrit à l’audience, a été reconnu coupable, vendredi 12 juin, à Lille (Nord), de proxénétisme pour avoir fait office d’intermédiaire entre des prostituées et des clients, amis pour la plupart. Le caractère aggravé de l’infraction n’a pas été retenu, René Kojfer n’ayant pas tiré de profit financier de la prostitution. "Je suis le dindon de la farce", s'est exclamé le seul condamné du volet proxénétisme à l'issue de l'audience. Une "farce" judiciaire, pour son conseil, Me Hubert Delarue, qui estime que "l'affaire du Carlton est au proxénétisme ce que l'affaire d'Outreau est à la pédophilie." Dans le reste du jugement de 147 pages, le dossier s’effondre littéralement. Et avec lui, les charges qui pesaient sur son protagoniste le plus en vue, DSK.

Arrivé au tribunal vêtu d’un costume sombre mais décontracté, l’ancien directeur du Fonds monétaire international a écouté, le visage impassible et les mains croisées devant lui, le président du tribunal lui lire les "attendus" du jugement le concernant, avant de prononcer sa relaxe. Fait rare, Bernard Lemaire a tenu à lire les motivations du tribunal pour "expliquer publiquement" la décision de la justice dans cette affaire si "médiatique".

Un simple client

Non, DSK ne pouvait pas savoir qu’il avait affaire à des prostituées lors des parties fines organisées par les entrepreneurs David Roquet et Fabrice Paszkowski à Lille, Paris ou Washington. Parce que cette "connaissance" ne peut résulter des "tenues vestimentaires" ou "pratiques sexuelles" des femmes présentes, a estimé le président du tribunal, égratignant au passage "l’interprétation subjective" des juges d’instruction. "Attendu que le prévenu, qui se revendique libertin, n’a pas procédé au recrutement ou au règlement de leur prestation, attendu qu’on ne peut pas lui prêter un rôle d’instigateur au vu des 35 SMS échangés sur 22 mois avec Fabrice Paszkowski", DSK ne peut être reconnu coupable de proxénétisme, encore moins aggravé.

Selon le tribunal, il n’a fait que bénéficier d’une prestation sexuelle de groupe en tant que client, ce qui n’est pas répréhensible au regard de la loi. Lorsqu’il avait requis la relaxe "pure et simple" de DSK, le procureur Frédéric Fèvre avait lui aussi critiqué en creux le travail des juges d’instruction, suggérant qu’ils avaient instruit à charge contre l’homme politique qui convoitait alors la présidence de la République. "Dominique Strauss-Kahn doit être traité comme n'importe quelle autre personne. (...) Sa notoriété ne doit en aucun cas être une présomption de culpabilité", avait-il déclaré.

Dans sa lecture du jugement, Bernard Lemaire n’a eu de cesse de pointer les erreurs de l’ensemble de l’instruction, écartant des faits prescrits et commis pour certains à l’étranger (à Washington et en Belgique), alors que la justice n’était saisie que de délits présumés en France.

Les ex-prostituées absentes

Cette bévue géographique a valu à Dominique Alderweireld, dit Dodo la Saumure, d’être relaxé, à sa grande surprise. Dans ce dossier, la justice française a estimé que ses activités de proxénète restaient circonscrites à la Belgique. A l’issue de l’audience, le tenancier de maisons closes a salué "le courage" du tribunal, qui a également relaxé sa compagne Béatrice Legrain. Idem pour David Roquet et Fabrice Paszkowski, pour lesquels il n’a pas été "démontré" "la commission sur le territoire national d’actes répréhensibles pour un délit perpétré à l’étranger".

Concernant les soirées organisées à Lille et à Paris, les deux hommes sont apparus eux aussi comme de simples clients de séances sexuelles de groupe et n’ont écopé que d’une condamnation (six et quatre mois avec sursis) dans le volet financier de l’affaire. Les ex-prostituées, dont le témoignage poignant avait marqué les débats, n’étaient pas sur le banc des parties civiles pour entendre le jugement vendredi.

Le président a souligné les "contradictions" de certaines d’entre elles concernant DSK et l’avocat Emmanuel Riglaire, qui a lui aussi bénéficié d’une relaxe. Deux de ces anciennes prostituées avaient retiré leur constitution de partie civile contre l’ancien patron du FMI au cours du procès, en février. Selon leur avocat Me Mathon, elles sont néanmoins déçues par le jugement tombé vendredi et n’excluent pas de faire appel au civil.

"Tout ça pour ça"

Hasard du calendrier, la proposition de loi sur la prostitution, qui prévoit de pénaliser le client, est débattu à l’Assemblée ce même jour. Pour les associations Equipes d'action contre le proxénétisme et le Nid, ce procès aura eu le mérite de mettre en lumière les conditions de vie des prostituées. Quitte à mettre à nu la sexualité de plusieurs prévenus et de substituer l’ordre moral au droit.

Pour l’avocat de Dominique Strauss-Khan, Me Henri Leclerc, la mise en examen et le renvoi devant la justice de son client étaient avant tout "idéologique". Et "le débat contradictoire a permis de démontrer le vide du dossier". "Tout ça pour ça", a glissé DSK en se retournant vers ses proches à la fin de l’audience, selon des propos rapportés des journalistes à proximité. L’homme a ensuite filé par une porte dérobée. Pour lui, c’est un long chapitre judiciaire, entamé avec l’affaire du Sofitel à New York, qui se referme.

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