Affaire Grégory : le tragique destin du juge Lambert

Le livre posthume du magistrat emblématique de l'affaire Grégory, qui a mis fin à ses jours en juillet dernier, paraît jeudi. 

Aux obsèques du juge Jean-Michel Lambert, le 20 juillet 2017, à la cathédrale Saint-Julien du Mans (Sarthe). 
Aux obsèques du juge Jean-Michel Lambert, le 20 juillet 2017, à la cathédrale Saint-Julien du Mans (Sarthe).  (MAXPPP)
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Catherine FournierFrance Télévisions

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Le titre de son dernier livre, Témoins à charge, rappelle, à une lettre près, celui d'une nouvelle d'Agatha Christie. Le juge Jean-Michel Lambert a-t-il été inspiré par la célèbre romancière anglaise ? Le lecteur n'en saura rien, puisque l'auteur est mort avant la parution de son ultime récit, jeudi 24 août. Sa vie s'est achevée comme un roman noir : le magistrat, éternellement associé aux errements de l'affaire du petit Grégory, s'est suicidé, le 11 juillet dernier.

Coïncidence troublante, l'un des personnages de son polar se donne lui aussi la mort, "pour sauver son honneur". Son corps est "découvert par un confrère, la tête recouverte d'un sac plastique, une bouteille de whisky vide au pied du fauteuil". Jean-Michel Lambert, 65 ans, a été retrouvé dans son bureau avec un sac plastique noué sur la tête à l'aide d'un foulard.

Un dossier judiciaire maudit 

Le personnage et son créateur ont tout deux laissé une lettre posthume, aux accents similaires. "Comment pourrais-je, dans ce climat de suspicion, poursuivre mon combat ? Puisse mon sacrifice sur l’autel de la calomnie mobiliser de nouvelles énergies pour prendre le relais et poursuivre le combat", griffonne le premier. "J'ai décidé de me donner la mort car je sais que je n'aurai plus la force désormais de me battre dans la dernière épreuve qui m'attendrait. (...) Ce énième ‘rebondissement' est infâme. (...) La machine à broyer s'est mise en marche pour détruire, ou abîmer, la vie de plusieurs innocents", écrit le second.

Cette "dernière épreuve", cet "énième rebondissement" dont parle Jean-Michel Lambert, fait référence à l'Affaire. Celle qui a bouleversé plusieurs vies, dont la sienne. Les derniers développements de l'enquête, trente ans après la mort du petit Grégory Villlemin, noyé dans la Vologne en 1984, l'ont rattrapé dans sa paisible retraite au Mans (Sarthe). La mise en examen de Marcel et Jacqueline Jacob, grand-oncle et grand-tante de Grégory, puis celle de Murielle Bolle, placée en détention provisoire, ont fait ressurgir les protagonistes de ce dossier judiciaire maudit, dont le juge Lambert est l'un des artisans.

Rien ne semblait le prédestiner à cette issue tragique. L'homme, né le 19 mai 1952 à Jarnac (Charente), a vécu une enfance heureuse, entouré de son frère, d'une mère secrétaire et d'un père ouvrier-imprimeur devenu directeur d'une entreprise de publicité. La famille migre en 1964 vers les terres picardes, où Jean-Michel Lambert fera son droit, à l'université d'Amiens. Il s'oriente vers la magistrature un peu par hasard, à défaut de devenir journaliste. En 1977, il côtoie François Hollande, Jean-Pierre Jouyet et Michel Sapin à l’Ecole des élèves officiers de réserve de Coëtquidan, où il a été appelé pour son service militaire, rappelle Paris Match

"Vous vous plairez dans les Vosges"

Le jeune magistrat débarque dans les Vosges le 1er février 1980, faute d'un meilleur classement à l'Ecole nationale de la magistrature. Il est nommé dans la juridiction d’Epinal. "Si vous aimez la randonnée pédestre, vous vous plairez dans les Vosges. Et puis vous verrez : sur le plan du travail, vous serez bien. C’est un département tranquille où il ne se passe rien", lui avait assuré le premier président de la cour d’appel de Nancy, la veille de sa prise de fonctions. Quatre ans plus tard, éclate l'affaire Grégory. Le numéro 180 dans les 229 dossiers qui s'empilent sur le bureau du jeune juge. 

Sur les photos de l'époque, en noir et blanc, sa silhouette détonne. Petit homme en veste pied de poule ou trench-coat, casque de cheveux noirs sur la tête, lunettes aviateur sur le nez. Jean-Michel Lambert vient d'avoir 32 ans et incarne la figure du juge d'instruction d'alors : arrogant, au-dessus de la mêlée, mais terriblement seul.

Au centre, le juge Jean-Michel Lambert, lors de la reconstitution de l\'assassinat du petit Grégory, le 16 octobre 1984, à Lépanges-sur-Vologne (Vosges).
Au centre, le juge Jean-Michel Lambert, lors de la reconstitution de l'assassinat du petit Grégory, le 16 octobre 1984, à Lépanges-sur-Vologne (Vosges). (PATRICK HERTZOG / AFP)

La suite a été racontée, ressassée, remâchée des milliers de fois : les erreurs de procédure qui ont provoqué l'annulation de nombreuses pièces du dossier, dont des expertises graphologiques des lettres du corbeau qui harcelait les parents Villemin ; la libération sans protection policière de Bernard Laroche, abattu quelques semaines plus tard par le père du petit Grégory, convaincu de la culpabilité de son cousin ; l'arrestation et la mise en examen pour assassinat de Christine Villemin, la mère, qui a finalement bénéficié en 1993 d'un non-lieu pour "absence totale de charges", une première en droit pénal... 

A chaque faux pas, Jean-Michel Lambert se ratatine un peu plus, pour s'effacer complètement derrière le sobriquet qu'on lui affuble, "le petit juge". Un amateurisme mâtiné d'attirance pour les médias, auxquels il se confie sans assez de retenue. "Ce juge était une sorte d''aubaine' pour les journalistes. Il était tellement désireux de parler à la presse au début de l’affaire que nous étions ravis de pouvoir l’interviewer si facilement", se souvient Isabelle Baechler, grand reporter à France 2, qui couvrait l'affaire pour Antenne 2.  

Ce magistrat était un peu comme un animal pris dans les phares d'une voiture, en l'occurrence dans la lumière des médias.

Isabelle Baechler, grand reporter à France 2

à franceinfo

La journaliste ne mâche pas ses mots : "Sans vouloir accabler cet homme, aujourd’hui mort, on peut dire de lui qu’il était si fat, imbu de sa personne et en même temps si falot, si influençable qu’il en devenait fascinant. Mais nous avons vite déchanté en voyant à quel point il avait raté toute l’enquête." Elle n'est pas la seule à tailler un costard au "petit juge". Comme l'indique Libération dans un portrait brossé en 2014, un gendarme l'a résumé ainsi : "Trop influençable, trop soucieux de son ego." 

"Un juge chialant comme un môme"

Jean-Michel Lambert est dessaisi de l'enquête le 23 avril 1986. Mais ses maladresses ne s'arrêtent pas là. Dans un livre autobiographique paru un an plus tard aux éditions Albin Michel, Le Petit Juge, le magistrat évoque son "asthénie sexuelle" pendant l'affaire et parle du "charme étrange, indescriptible" de Christine Villemin. Il confesse avoir éclaté en sanglots le jour où il l'a mise en examen, le 5 juillet 1985. "Un juge chialant comme un môme, le point d'orgue de la solitude du juge d'instruction." Le livre marche bien et lui vaut des invitations sur les plateaux de télévision, dont celui de la célèbre émission littéraire Apostrophes. Il rencontre Marguerite Duras, fascinée par l'affaire, et Léo Ferré. "J'ai été grisé", confie-t-il plus tard dans les colonnes de Libération. 

Après cette année sabbatique sous les projecteurs, Jean-Michel Lambert retombe dans l'anonymat et atterrit en 1988 au tribunal de Bourg-en-Bresse (Ain) comme juge d'instance. Sa mission ? L'indemnisation des accidentés de la route et les expropriations. Un sort qui n'est pas sans rappeler celui du personnage d'Agatha Christie dans Témoin à charge. Sir Wilfrid, un brillant avocat, doit renoncer aux affaires criminelles après un séjour prolongé à l'hôpital. La comparaison s'arrête là. Si l'avocat fictif hérite finalement d'un dossier sulfureux, le juge réel, lui, reste définitivement écarté des enquêtes pénales sensibles.

Vous vous croyiez auteur de best-sellers et le téléphone ne sonne plus, c’est abominable.

Jean-Michel Lambert, magistrat

à "Libération"

Il confie au journal avoir pensé au suicide. Sa rencontre avec Nicole, qui enseignait près d'Epinal, lui a sauvé la peau. Le couple a une petite fille, Pauline. "Je ne serais peut-être plus de ce monde si, quelques mois après avoir dû abandonner l’instruction de l’affaire Grégory, je n’avais pas épousé une femme qui m’a formidablement soutenu", dit-il en 1993, cité par Paris Match. L'accueil qui lui a été réservé à Bourg-en-Bresse a aussi pansé ses plaies. Le juge prend ses quartiers au Café français, l'institution de la ville, en compagnie des notables locaux. "Le Français m’a permis de me reconstruire, raconte-t-il au Monde en mars 2017. Cela m’a permis de m’intégrer. Les gens ont senti que j’avais été malmené. On ne m’a rien demandé ni reproché. Je me suis placé sous la protection du lieu. C’est l’étape la plus importante de ma vie." La pratique de la marche et de la course à pied – Jean-Michel Lambert devient marathonien – et l'écriture de polars, surtout, achèvent, semble-t-il, d'éloigner le spectre de l'affaire Grégory.

Une "immense culpabilité"

Il "avait réellement réussi sa reconversion d’écrivain. Ses romans policiers étaient appréciés", estime auprès de franceinfo une libraire, qui a organisé plusieurs séances de dédicaces pour l'ancien juge. Il reçoit en 2001 le prix Cognac, considéré comme le Goncourt du roman policier, pour son roman Purgatoire. Une "sombre histoire de pédophilie prenant racines dans les couloirs austères d’un palais de justice et mouillant quelques notables locaux", décrit Sud-Ouest. L'affaire d'Outreau, fiasco judiciaire incarné par un autre jeune juge d'instruction, Fabrice Burgaud, vient juste d'éclater. Mais cette fois-ci, Jean-Michel Lambert n'est pas invité sur les plateaux des émissions littéraires. Il faudra attendre 2014 pour revoir son visage et ses cheveux blanchis dans les médias. Tout juste à la retraite, l'ex-vice-président du tribunal du Mans – où il avait été nommé en 2003 – vient alors de publier un nouveau livre aux Editions du Cherche-midi, De combien d'injustices suis-je coubable ? Il y revient en partie sur l'Affaire.

"Un jour, ma carrière s’est fracassée dans un accident majeur dont je ne me suis jamais remis, probablement parce que je porte une part de responsabilité dans une tragédie judiciaire de la pire espèce, car elle a causé la mort d’un innocent", écrit-il. Au micro de France Inter, il reconnaît éprouver une "immense culpabilité" au sujet de la mort de Bernard Laroche. Et se dit toujours convaincu de son innocence.

Trois ans plus tard, la machine judiciaire se remet en branle dans le dossier Villemin. Et les commentaires acerbes recommencent à tournoyer au-dessus du "petit juge". Les carnets de Maurice Simon, le magistrat qui a repris l'instruction de l'affaire depuis Dijon après Jean-Michel Lambert, sont exhumés par BFMTV"On reste confondu devant les carences, les irrégularités, les fautes (…) ou le désordre intellectuel du juge Lambert, note son confrère. Je suis en présence de l’erreur judiciaire dans toute son horreur." 

De "coupable" à "victime"

"Il a été profondément déstabilisé par la mise en ligne de certains éléments des carnets du juge Simon, avec une plume trempée au vitriol, avec des propos profondément injustes. Comment peut-on parler ainsi de quelqu'un sans le connaître ?", s'est insurgé après sa mort son avocat et ami, Jean-Marc Le Nestour, sur les ondes de franceinfo"Il ne s’est pas suicidé, il a assassiné le 'petit juge'", formule un autre ami dans Paris Match. "Depuis trente-trois ans, deux personnes cohabitaient en Jean-Michel Lambert, poursuit l'hebdomadaire. Le père de famille, notable de province, marathonien et auteur de polars, et le magistrat décrié de l’affaire Grégory. Jamais Jean-Michel n’a pu faire oublier Lambert."

"Je préfère sonner la fin de la partie pour moi. L'âge étant là, je n'ai plus la force de me battre. J'ai accompli mon destin", conclut Jean-Michel Lambert dans sa lettre posthume envoyée à L'Est Républicain. Le redacteur en chef du quotidien analyse ce geste ainsi : "Quelque part, c'était devenu un coupable et je crois que grâce à ce courrier – c'est peut être le dernier message qu'il veut nous envoyer – on se rend compte qu'il est lui aussi une des victimes de l'affaire."