Vrai ou fake La mer contient-elle 66 fois l'énergie dont on a besoin sur Terre, comme l'affirme Jean-Luc Mélenchon ?

Le chiffre avancé par le candidat à l'élection présidentielle ne concerne que les besoins énergétiques de la France. Il n'en demeure pas moins que les énergies marines renouvelables constituent un énorme potentiel de production d'électricité.

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Capture d'écran du meeting de Jean-Luc Mélenchon à Nantes le 16 janvier. (YOUTUBE)

Une ressource d'énergie quasiment inépuisable se trouve-t-elle juste à nos pieds, dans les mers et océans qui nous entourent ? Dimanche 16 janvier, lors d'un meeting à Nantes, dans un décor immersif où 3 000 personnes s'étaient réunies pour l'écouter, Jean-Luc Mélenchon s'est livré à un vibrant plaidoyer en faveur des énergies marines. "Celle qui occupe 70% de la planète : la mer. Regardez sa puissance, sa force !" s'est exclamé le candidat de La France insoumise à l'élection présidentielle.

Pour Jean-Luc Mélenchon, la mer constitue "la porte de sortie du nucléaire" : "Elle est là pour toujours, la nuit, le jour, avec le mouvement des marées, le mouvement des courants dans les profondeurs, la circulation de la Lune autour de notre planète." A l'appui de sa démonstration, le leader des insoumis, qui fixe comme objectif le 100% renouvelable d'ici 2050, a affirmé que la mer "contient 66 fois l'énergie dont on a besoin". Alors, dit-il vrai ou fake ?

Contactée par franceinfo, l'équipe de Jean-Luc Mélenchon cite comme source un article du chercheur Jacques Guillaume, publié en 2014 sur le site Géoconfluences.ens-lyon.fr"Au total, le potentiel énergétique renouvelable de l'océan mondial est énorme, certains l'estimant à l'équivalent de 100 000 milliards de kWh", écrivait à l'époque ce professeur émérite de l'université de Nantes et membre de l'Institut de géographie et de l'aménagement, sans plus de précisions sur cette estimation.

Un calcul qui se base seulement sur la France

Un rapport publié en 2017 par l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) chiffre quant à lui le potentiel actuellement exploitable à "108 000 TWh/an", soit 108 000 milliards de kWh/an, une estimation proche de celle évoquée par Jacques Guillaume. Ce potentiel exploitable pourrait toutefois être amené à augmenter en fonction du développement de nouvelles technologies.

L'équipe de Jean-Luc Mélenchon a ensuite fait le calcul, en divisant les "100 000 milliards de kWh" (soit 100 000 TWh) évoqués par Jacques Guillaume par "1 562 TWh", soit la consommation d'énergie en France en 2020, que l'on retrouve sur le site du ministère de la Transition écologique. Selon ce calcul, les mers et océans de la planète ont donc le potentiel pour satisfaire un peu plus de 64 fois les besoins énergétiques de la France.

Mais qu'en est-il au niveau planétaire ? Selon le site OurWorldinData, la consommation mondiale d'énergie s'élevait à 173 340 TWh en 2019. A échelle de la Terre, la mer ne contient donc pas 66 fois l'énergie consommée mondialement, mais 0,58 fois, soit un peu plus de la moitié de la consommation énergétique. En ne prenant en compte que l'électricité, (23 398 TWh en 2018), alors la mer contiendrait 4,27 fois la consommation mondiale. Mais prudence : les estimations du potentiel marin sont complexes et évoluent constamment. Calculer l'énergie que contient la mer dépend de multiples variables qui peuvent aboutir à des résultats très différents, mettent en garde plusieurs experts contactés par franceinfo.

Une alternative au nucléaire, vraiment ?

Si elles ne peuvent dans l'immédiat couvrir la totalité des besoins de la planète, les énergies marines renouvelables peuvent-elles apparaître comme la "porte de sortie du nucléaire" évoquée par Jean-Luc Mélenchon ? Le scénario est envisageable selon un rapport (PDF) de Réseau de transport d'électricité (RTE). Parmi les six hypothèses étudiées par le gestionnaire du réseau français, un scénario envisage "un système 100% renouvelable et une sortie du nucléaire comprise entre 2050 et 2060". Selon Anne Georgelin, responsable des énergies marines au sein du Syndicat des énergies renouvelables, "ce scénario a la même robustesse que les autres, qui intègrent du nucléaire. Il permet tout autant d'assurer la sécurité, la stabilité du réseau et la neutralité carbone du pays à 2050".

Directeur général de France énergies marines, un institut chargé de développer la filière, Yann-Hervé De Roeck rappelle toutefois que si ce scénario est possible, la diversité des sources d'énergie renouvelable est une nécessité : "Il faudra un mix énergétique. C'est une sécurité vis-à-vis de plusieurs facteurs tels que l'intermittence, le coût ou l'indépendance énergétique." Christophe Le Visage, expert en politiques maritimes et en énergies marines au sein du cabinet Stratégies mer et littoral, insiste quant à lui sur les avantages que présentent les énergies marines : "Il n'y a pas besoin d'attendre une rupture technologique. Ce n'est pas comme la fusion nucléaire, par exemple."

D'autant que la France, deuxième domaine maritime mondial, possède aussi un savoir-faire industriel en matière d'énergies maritimes renouvelables. "Quatre des douze usines européennes qui produisent des éoliennes en mer sont situées en France", rappelle Anne Georgelin. Selon Christophe Le Visage, la France pourrait même devenir exportatrice d'énergie marine : "La France pourrait très bien être en tête dans ce secteur d'avenir."

"On a la chance en France d'avoir beaucoup de ressources et du savoir-faire technique qui nous permettrait de développer et même vendre de l'énergie marine à d'autres pays."

Christophe Le Visage, expert en énergies marines

à franceinfo

Des défis à relever pour y parvenir

Paradoxe : aujourd'hui la France ne dispose pas de parc éolien marin commercial, contrairement à d'autres pays comme le Royaume-Uni, l'Allemagne ou le Danemark. Le premier parc offshore devrait entrer en service en mai 2022 au large de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et trois autres parcs suivront en 2023 et 2024. Des délais notamment liés à de fortes oppositions, en particulier de la part des pêcheurs, mais aussi de certaines associations défendant la biodiversité marine.

Pour Anne Georgelin, il faut rassurer les personnes inquiètes de voir les plages dénaturées par les éoliennes. "Pour une puissance de 50 gigawatts qui représenterait 25% de la production électrique française, c'est seulement 3% de l'espace maritime métropolitain qui serait nécessaire."

"Et il faut bien se dire que ces parcs sont installés à plus de 10 km des côtes, voire jusqu'à 100 km des côtes."

Anne Georgelin, responsable des énergies marines du Syndicat des énergies renouvelables

à franceinfo 

Reste un problème majeur : celui de l'intermittence. Les sources d'énergie comme le vent sont par nature fluctuantes. Surtout, l'électricité produite pose des problèmes de transport et de stockage. "Mais il y a des solutions", assure Christophe Le Visage. "L'hydrogène ou ses dérivés, comme l'ammoniac, sont des gaz qui peuvent se stocker longtemps, et se transporter dans des tuyaux, des tankers ou des camions, comme le pétrole et le gaz naturel. La révolution de l'énergie marine passera donc sans doute par un passage de l'électricité renouvelable au gaz ou au liquide."

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