Présidentielle 2022 : pour les sourds et malentendants, des débats télévisés toujours difficiles à suivre

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France Télévisions
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Pour les plus de six millions de citoyens français sourds et malentendants, regarder un débat télévisé, même sous-titré, relève souvent du parcours du combattant. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Selon une étude menée par la Fondation Jean-Jaurès et publiée lundi, 69% des personnes sourdes et malentendantes estiment que les sous-titres sont de qualité insuffisante pour suivre les débats politiques. Et la traduction en langue des signes est loin d'être généralisée à l'écran.

Plusieurs candidats derrière des pupitres, une petite phrase qui met le feu aux poudres, des joutes verbales qui fusent et se transforment en un brouhaha général. Si les débats politiques peuvent parfois être difficiles à suivre pour un téléspectateur lambda, cela relève de la mission impossible pour les plus de six millions de citoyens français sourds et malentendants.

C'est ce que souligne, à cinq mois de l'élection présidentielle de 2022, une étude inédite réalisée par l'Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Média'Pi, un site d'information dédié aux personnes sourdes et malentendantes. Selon cette étude publiée lundi 8 novembre, 69% des personnes sourdes et malentendantes interrogées estiment que les sous-titres ne sont pas d'une qualité suffisante pour suivre un débat politique. Or, le sous-titrage est l'unique moyen imposé par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) pour rendre ces face-à-face intelligibles auprès de cette population.

Extrait du sondage Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Média'Pi auprès des sourds, malentendants et signants. (IFOP POUR LA FONDATION JEAN JAURES ET MEDIA'PI)

Pour s'informer, 71% des sourds et malentendants utilisent la télévision

A l'approche du scrutin présidentiel, la question de l'accessibilité des débats politiques à la télévision se pose d'autant plus que 71% des sourds et malentendants disent s'informer via le petit écran, grâce aux sous-titres et à la traduction en langue des signes. Et ce malgré les nombreux bugs, les temps de latence (pouvant aller de 30 secondes à une minute de décalage, comme le rapportait l'Express en 2017) et autres déconvenues que les sourds peuvent rencontrer devant le petit écran. Sans parler des personnalités présentes sur les plateaux, qui s'interrompent, s'invectivent, marmonnent. Une réalité impossible à retranscrire en direct à l'écrit et qui relève de la prouesse pour un interprète en langue des signes (LSF) seul.

"On sait que les conversations sont difficiles à sous-titrer, pointe David Medioni, auteur de l'étude, interrogé par franceinfo. Mais nous voulions attirer l'attention des médias sur ce problème dès maintenant, quelques mois avant la présidentielle. L'idée n'est pas de les pointer du doigt, mais de faire avancer les choses."

La situation est pourtant loin d'être aussi catastrophique que par le passé. Pour 58% des sondés, les médias ont "fait des efforts" pour rendre leurs contenus davantage accessibles à la communauté des personnes sourdes.

Extrait du sondage Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Média'Pi auprès des sourds, malentendants et signants. (IFOP POUR LA FONDATION JEAN JAURES ET MEDIA'PI)

Selon un avis publié en juillet 2021 par le CSA concernant la représentation du handicap à l'antenne et l'accessibilité des programmes de télévision aux personnes en situation de handicap, les chaînes ont augmenté leurs offres de programmes sous-titrés (jusqu'à 1 170 heures supplémentaires sur France 3), ainsi que le volume horaire des éditions d'information traduites en LSF. 

Les sous-titres obligatoires, pas la langue des signes

"Ça a été un grand combat pour que la télévision nous donne des sous-titrages de qualité, et surtout, des interprètes en langue des signes", explique à franceinfo Noémie Churlet, comédienne et directrice de Média'Pi. Mais si les sous-titres sont obligatoires, la traduction en LSF, elle, ne l'est pas, rappelle Jean-Louis Navarro, directeur de la production "habillage et accessibilité" à France Télévisions.  

Dans de nombreux cas, pourtant, les interprètes en langue des signes sont indispensables. De nombreuses personnes sourdes peinent à lire le français. De quoi créer "une fracture", "deux mondes qui ne se côtoient pas", analyse Noémie Churlet. "Ce qui a des conséquences terribles pour participer pleinement à la société." Sourde depuis l'âge de 2 ans, la directrice s'est longtemps sentie exclue de la société qui l'entourait. Comme "beaucoup de sourds et malentendants", pendant des années, Noémie Churlet a mis entre parenthèses son droit de vote. 

"A 18 ans, quand on m'a donné ma carte d'électrice, je l'ai rejetée."

Noémie Churlet, comédienne sourde et directrice de Média'Pi

à franceinfo

Longtemps, elle ne parvenait pas à suivre les informations à la télévision. Et encore moins les débats politiques. "Je savais lire, mais dans ma lecture et dans le langage du monde politique, il me manquait beaucoup de contexte que je n'avais pas", raconte-t-elle. Elle n'est pas la seule. En tout, 21% des sourds et malentendants interrogés se disent confrontés aux mêmes difficultés pour accéder aux médias et à l'information, rapporte l'étude Ifop-Jean-Jaurès-Média'Pi.

Comment faire en sorte que les sourds et malentendants puissent suivre convenablement les débats politiques à la télévision ? Pour Noémie Churlet, cela passera par une combinaison de sous-titres de qualité et de traduction par des interprètes en langue des signes, ainsi qu'une option en LPC, langue française parlée complétée, un code inventé pour une meilleure lecture labiale utilisé par de nombreux sourds et malentendants.

Imaginer de nouvelles représentations

La directrice de Média'Pi garde un souvenir ému de la séquence qui l'a réconciliée avec les débats politiques télévisés : le duel Macron-Le Pen de l'entre-deux-tours, en 2017. Grâce aux deux binômes d'interprètes (pour les présentateurs et les candidats), des sous-titres efficaces et une option LPC, elle n'a pas perdu une miette du face-à-face. "C'était incroyable, se réjouit-elle. Je me suis vraiment plongée dans le débat et ça m'a permis de voir le caractère de chacune des personnes qui s'exprimaient. D'habitude, je ne perçois pas quelle voix a une personne, ni sa manière de parler, son caractère, le côté un peu piquant ou argumenté du débat. Mais cette fois, grâce à la langue des signes, j'ai perçu les expressions et les traits de caractères de chacun des candidats."

Malgré les progrès réalisés depuis le début de la crise sanitaire, où les allocutions présidentielles et ministérielles étaient systématiquement traduites et sous-titrées, Noémie Churlet a la mauvaise impression que ces efforts ont été mis sur pause. Mais la directrice de Média'Pi reste optimiste. Quand on lui demande ce qu'elle aimerait voir à l'antenne d'ici avril 2022, elle espère que l'expérience du débat d'entre-deux-tours se répétera.

Et pourquoi pas de nouvelles formes de débats, inédites et innovantes ? "Tout est possible, espère-t-elle. Comme pour vous [les entendants], il faut mettre en pratique, exercer... Avant, on faisait passer le micro entre les invités, puis ça a évolué. Il faut voir ce qu'on peut mettre en place au niveau visuel. Ça a été fait pour les entendants, on peut le faire pour nous." D'ailleurs, Noémie Churlet rêve de travailler de concert avec les médias, ou de créer des partenariats avec eux sur ces questions. L'appel est lancé.

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