Pourquoi les Français boudent les élections européennes

Primauté du contexte national, écho médiatique quasi nul du Parlement... le désintérêt croissant des citoyens pour ce scrutin s’explique.

Quatre des cinq candidats déclarés à la présidence de la Commission européenne, avant le débat qui les a opposés, le 15 mai 2014, à Bruxelles (Belgique).
Quatre des cinq candidats déclarés à la présidence de la Commission européenne, avant le débat qui les a opposés, le 15 mai 2014, à Bruxelles (Belgique). (JOHN THYS / AFP)

Il ne vous est pas venu à l'idée de regarder le débat entre les candidats à la présidence de la Commission européenne, jeudi 15 mai au soir ? Vous ne seriez pas capable de citer plus de trois candidats aux élections européennes ?

Rassurez-vous, vous n'êtes pas seul à traverser cette épreuve. Un sondage, publié dimanche 18 mai dans le JDDmontre qu'un Français sur deux n'est pas satisfait de l'Europe. Mais ne cherche pas pour autant à faire changer les choses : la même proportion ignore l'orientation politique majoritaire du Parlement européen, et deux sur trois (68%) ne connaissaient pas le nom de l'actuel président de la Commission européenne, selon un sondage Harris Interactive pour LCP et Le Parisien. Le taux d'abstention attendu se situe aux alentours de 60% en France pour ces élections. 

 Francetv info vous explique pourquoi ces élections intéressent si peu.

Parce que Bruxelles, c'est loin, et l'Estonie encore plus

Comment voter pour une institution qui paraît lointaine dans tous les sens du terme ? "On l’oublie, mais en quinze ans, l’Europe s’est beaucoup élargie, rappelle Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof, le Centre de recherche politique de Sciences Po. Avant, on disait qu’on pouvait rejoindre toutes les capitales d’Europe en une journée. Avec l’Europe des 28, c’est terminé." Terminée aussi l’impression d’être un petit groupe uni : aujourd'hui, dans une Europe à 28, bien malin qui saurait dire ce que chacun des membres souhaite pour l'avenir.

Bruxelles aussi semble loin, car le fonctionnement des institutions européennes reste un mystère pour beaucoup de citoyens. "Un drôle de système, acquiesce Bruno Cautrès. C’est difficile à comprendre, pour un citoyen : les institutions n’ont pas le même nom qu’au plan national, ni les mêmes prérogatives. Par exemple, le gouvernement, ce serait la Commission européenne, mais avec le Conseil européen".

Et puis, les prérogatives du Parlement européen ne sont pas non plus les mêmes que celles des Parlements nationaux. Ces derniers ont le pouvoir de l'initiative législative, alors qu'au niveau de l'Union européenne, les eurodéputés en sont privés, et seule la Commission propose des lois. Bref, difficile de s’y retrouver. Dommage, car plus de 50% des lois françaises sont directement issues de décisions au niveau européen. "100% de la législation agricole", évalue le conseiller d’Etat Jean-Luc Sauron, interrogé par Euractiv.fr. "En matière d’environnement, il est très probable que 80% de la législation française soit d’origine européenne", estime la fondation Robert Schuman.  

Parce que les eurodéputés sont souvent des inconnus

"Entrer au Parlement européen, c’est faire vœu de chasteté médiatique". La tête de liste UMP aux européennes pour l'Ile-de-France, Alain Lamassoure, résume en quelques mots le fossé qui sépare les députés européens des citoyens qu’ils représentent. Au quotidien, explique l'eurodéputé, les médias français boudent les dossiers européens. Le déclin du nombre de correspondants des médias français à Bruxelles en témoigne. Et d'après l’Association de la presse internationale (API) en 2010, le nombre de correspondants accrédités pour couvrir l’UE avait baissé de plus d’un tiers depuis 2005

Sur les listes européennes, on trouve bien quelques têtes de liste familières (Nadine Morano, Michèle Alliot-Marie, Vincent Peillon et les indéboulonnables Jean-Luc Mélenchon et Le Pen père et fille), certaines semblant d'ailleurs briguer ce mandat en guise de "cadeau de consolation". Mais on compte surtout des dizaines d’inconnus au bataillon. "Dès qu’on descend à la deuxième, troisième place sur les listes, on ne reconnaît plus les noms", remarque Bruno Cautrès. Pourtant, ce sont souvent ceux de députés déjà très actifs au Parlement européen.

Parce que les vrais enjeux sont occultés

Le grand drame des européennes, c’est la théorie des "élections de second ordre", qui veut que les scrutins nationaux fassent de l’ombre aux européennes. Lorsqu’un scrutin national a lieu peu avant des européennes, c’est un vote "lune de miel" qui sort des urnes : les électeurs plébiscitent la majorité fraîchement élue. A l’inverse, en l'absence de scrutin national récent, les citoyens peuvent transformer les européennes en vote sanction de mi-mandat. Ainsi, en 2009, dix Etats avaient connu un résultat de ce type, relève la fondation Robert Schuman. Difficile de traiter des enjeux européens quand les débats vous ramènent sans cesse au bilan du président en place.

Pour Bruno Cautrès, le vote sanction est encore plus prédominant lors des échéances européennes que lors de toute autre élection. "Le temps s’est raccourci. Le passage au quinquennat, la rapidité de l’information ont mis fin à l’état de grâce du début de mandat". Surtout, la classe politique française tend à "nationaliser" au maximum le débat. "Le PS a tenté de s’européaniser en poussant Martin Schultz sur le devant de la scène, car cela l’arrangeait, explique Bruno Cautrès. L’UMP, à l’inverse, n’a pas mouillé sa chemise pour Juncker [le candidat du PPE à la tête de la Commission]. Le parti est mobilisé sur sa revanche, il veut faire mordre la poussière à François Hollande". Jean-Luc Mélenchon, tête de liste européenne Front de gauche dans le Sud-Ouest, appelle, lui, carrément au vote sanction.

Ajoutons enfin à ce "hold-up" du contexte national une campagne électorale très courte, qui ne permet pas de soulever les foules. José Bové en témoignait au lancement de la campagne à francetv info : "Comment veux-tu faire de la pédagogie en un mois ?"