Corruption, meurtres et intimidations, désastre environnemental... Quand les "mafias du sable" font la loi en Inde

La cellule investigation de Radio France, en partenariat avec Forbidden Stories, a enquêté sur les "mafias du sable" en Inde, qui exportent illégalement, notamment en France.

Une opération d\'extraction du sable le long de la rivière Garra, dans le Nord de l\'Inde.
Une opération d'extraction du sable le long de la rivière Garra, dans le Nord de l'Inde. (FORBIDDEN STORIES)
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En Inde, les "mafias du sable" font la loi. Du sable est exporté illégalement, y compris en France. Et des journalistes sont morts pour avoir enquêté sur ces trafics. Avec le collectif Forbidden Stories, la cellule investigation de Radio France a repris leur travail sur cette ressource très convoitée, dans le cadre d'une enquête collective, "Green Blood Project".

On le trouve dans les carrières, au fond des rivières ou sur les plages : le sable est devenu aussi convoité que de nombreux métaux précieux. Des minéraux extraits du sable, on en trouve un peu partout dans notre quotidien : dans le secteur du bâtiment pour faire du béton mais aussi dans le verre, les lessives, les engrais, le papier, les cosmétiques, le vin, les aliments déshydratés, les ordinateurs, les téléphones portables, les pièces d’aviation, les peintures ou encore les pneus.

Après l’eau, le sable est la ressource naturelle la plus consommée dans le monde. "Nous consommons en moyenne 18 kg de sable par personne et par jour", détaille le directeur scientifique du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) basé à Genève, Pascal Peduzzi. Entre 40 et 50 milliards de tonnes sont extraits chaque année." Résultat : "il y a un risque que la ressource s’épuise, s’inquiète le chercheur Éric Chaumillon, professeur de géologie marine à l’université de la Rochelle. Aujourd’hui, l’homme consomme beaucoup plus que ce que la nature est capable de produire en termes de sédiments dans la mer."

Un désastre environnemental

Cette surexploitation a des conséquences désastreuses sur l’environnement. "Singapour a gagné sur la mer 120 km², c’est un scandale écologique pour la faune et la flore", s’indigne le directeur du Centre d’études et de recherche de la mer de l’Institut catholique de Paris, Christian Buchet, également auteur du Livre noir de la mer. "Pour gagner ces 120 km2, il a fallu transporter des centaines de kilomètres cube de sable, ajoute-t-il. Mais quand vous vendez le sable de vos plages, ça veut dire que vous allez être davantage vulnérables à l’érosion marine, aux vagues de tsunami, à la salinisation des terres agricoles."

Dans un rapport publié en mai 2019, le PNUE s’inquiète d’"une extraction de sable qui n’a pas seulement un impact sur l’environnement mais aussi des répercussions sociales considérables." L’ONU appelle à une régulation mondiale du secteur.

En Inde, l’influence d'une mafia du sable

Dans le sud de l’Inde, dans l’État du Tamil Nadu, le sable de plage recèle des minerais très convoités, comme le grenat, l’ilménite, le rutile, le zircon, le silicate, le leucoxène ou la monazite (un minéral radioactif qui contient de l’uranium et du thorium). Depuis des années, de véritables mafias font la loi dans ce secteur. "La mafia du sable a des connections avec des responsables politiques, des policiers et des fonctionnaires au sein même du gouvernement, explique la journaliste Sandhya Ravishankar, spécialiste du sujet. Dès que vous révélez leurs agissements, ils ne vous lâchent plus !"

Sandhya Ravishankar en sait quelque chose. Depuis 2013, elle dénonce les pratiques d’un géant du secteur : la société V.V. Mineral, un véritable empire dirigé par un homme d’affaire très puissant, Subramanian Vaikundarajan, qui a longtemps bénéficié d’un quasi-monopole sur l’exploitation des minéraux extraits du sable. La journaliste doit faire face à de nombreuses plaintes en diffamation. Elle subit également des menaces et des intimidations. "Mon nom a figuré dans un rapport officiel du gouvernement expliquant que je faisais du chantage, que j’étais corrompue, explique Sandhya Ravishankar. Des exploitants de mines de sable ont mis cinq agences de détectives à mes trousses. On a violé ma vie privée en rendant publiques des images où on me voit en train de rencontrer une source dans un café. Ma moto a été sabotée."

Des bâtiments de la société V.V. Mineral.
Des bâtiments de la société V.V. Mineral. (FORBIDDEN STORIES)

Sandeep Sharma, 35 ans, est un reporter qui enquêtait lui aussi sur les "mafias du sable" en Inde, dans l'Etat du Madhya Pradesh. Il est mort écrasé par un camion-benne au centre du pays le 26 mars 2018. Selon le Comité de protection des journalistes (CPJ), il enquêtait pour la chaîne de télévision indienne News World. Vikas Purohit, le responsable du bureau local, explique que Sandeep Sharma et lui avaient fait l'objet de menaces anonymes après la publication d'enquêtes en juillet et en octobre 2017 sur fond de corruption de policiers et de trafic de sable. Avant lui, en juin 2015, Jagendra Singh est mort, brûlé vif. Il enquêtait sur les liens d'un élu de l'Etat de l'Uttar Pradesh avec les "mafias du sable".

>> Brûlé vif après avoir dénoncé les "mafias du sable" en Inde : l'enquête sur la mort du journaliste Jagendra Singh

Des entreprises hors-la-loi

Sur le papier, la législation indienne impose toute une série de contraintes aux entreprises qui exploitent le sable (quantité limitée, technique d’extraction particulière…). Mais dans la réalité, les règles sont régulièrement contournées. Dix millions de tonnes de sable auraient ainsi été exploitées illégalement entre 2000 et 2013. En septembre 2013, les autorités du Tamil Nadu décident finalement d’interdire l’exploitation et l’exportation de sable aux sociétés privées. Mais cette interdiction n’a pas été respectée. Selon un rapport de la Haute cour de Madras, les sociétés privées ont continué à exporter illégalement plus de deux millions de tonnes de minéraux, entre 2013 et 2016.

En janvier 2017, une longue enquête de Sandhya Ravishankar publiée par le site The Wire détaille ce contournement de la loi. Des enquêtes judiciaires et fiscales sont alors lancées contre V.V. Mineral. Dans une longue réponse écrite envoyée à Forbidden Stories l’entreprise explique qu’elle a déposé un recours contre cette interdiction d’exploitation du sable. V.V. Mineral considère n’avoir jamais été dans l’illégalité et conteste la moindre pression ou menace sur qui que ce soit.

Une corruption minimisée

De leur côté, les autorités indiennes cherchent à minimiser la corruption liée au sable. C’est ce qu’on comprend dans un rapport officiel du ministère des Mines révélé par Sandhya Ravishankar : "La commission d’enquête a constaté certains manquements de la part du Bureau des mines comme des autorisations antidatées, le feu vert pour miner sans contrôle sur le terrain, des quantités extraites sans déclaration officielle. Cependant, la commission a estimé que ces manquements n’étaient pas intentionnels et dus principalement à des initiatives personnelles et aux pratiques de l’époque."

Du sable indien illégal revendu en France

Pourtant, des éléments récupérés par Forbidden Stories permettent de douter du caractère isolé de ces dérives. Selon des documents confidentiels d’exportation du port indien de Tuticorin, dans le Tamil Nadu, de janvier 2013 à novembre 2016, des minéraux extraits du sable du Tamil Nadu ont été exportés illégalement, à travers le monde : en Chine, au Japon, aux Émirats arabes unis, aux États-Unis, en Allemagne, au Koweït ou en Arabie saoudite.

La France apparait également dans ces documents. On voit ainsi apparaitre le nom d’une société spécialisée dans la fourniture d’abrasif, c’est-à-dire tout ce qui permet de décaper des sols ou des murs ou de faire de la découpe de précision avec un jet d’eau à haute pression. Pour cela, il faut utiliser un minéral, le grenat, qu’on retrouve dans le sable indien exporté à cette période.

"Nous avons été trompés !"

La deuxième société française dont on retrouve la trace dans ces données est une PME qui existe depuis 1932 : le Comptoir de minéraux et de matières premières. La PDG de l’entreprise, Joëlle Briot, a accepté de nous ouvrir ses archives. Elle nous confirme qu’elle a bien eu V.V. Mineral comme fournisseur de zircon, un minéral extrait du sable indien, entre 2012 et 2016. Le zircon est utilisé notamment pour fabriquer des moules de pièces de moteurs automobiles ou de pièces aéronautiques qui doivent résister à de très hautes températures. On en retrouve également dans les plaquettes de frein, les prothèses dentaires ou les émaux de carreaux de céramique.

"Personne ne nous a alerté de la moindre illégalité à l’époque, explique Joëlle Briot. Ni le fournisseur, ni les banques, ni le port, ni les douanes… Nous avons été trompés. Tout se faisait avec l’apparence de la normalité." Ce n’est que fin 2016 que l’entreprise française dit avoir reçu un message de V. V. Mineral l’informant qu’il ne pouvait plus assurer ses livraisons. "C’est à ce moment-là que nous avons découvert dans la presse spécialisée qu’il y avait des problèmes de corruption avec cette société en Inde", ajoute la PDG de la société qui, depuis, a réorienté ses achats de zircon vers le Sénégal et vers l’Afrique du Sud.


Forbidden Stories est un réseau de journalistes d’investigation, créé en 2017 pour poursuivre le travail de reporters ­menacés ou assassinés. Après huit mois d’enquête, avec 40 journalistes, 15 médias (dont Radio France, France Télévisions et Le Monde pour la France) dans 10 pays différents, le réseau publie "Green Blood Project", une enquête collaborative mondiale sur les crimes de l’industrie minière. Elle révèle les pratiques opaques du secteur minier dans trois pays de trois continents : la Tanzanie, le Guatemala et l’Inde.