Pouvoir d'achat : "Le reste à vivre, notamment pour les familles les plus modestes, se contracte", selon un professeur d'économie

"On devrait revenir à une situation normale à la fin de l'année 2022" estime Philippe Moati, professeur d'économie à l'université de Paris. 

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Une personne fait des courses au supermarché. Photo d'illustration. (JEAN-LUC FLEMAL / MAXPPP)

L’indice des prix à la consommation a augmenté de 2,8 % en 2021, notamment en raison de l’explosion du coût de l’énergie. Le pouvoir d’achat est en berne pour les Françaises et les Français. "Le reste à vivre, notamment pour les familles les plus modestes, se contracte et donc on le vit particulièrement mal", analyse sur franceinfo Philippe Moati, professeur d’économie à l’université de Paris, cofondateur de l’ObSoCo (l’observatoire société et consommation). Mais selon lui, "on devrait revenir à une situation normale à la fin de l'année 2022".

franceinfo : Les hausses de prix ces derniers temps sont incontestables. Est ce qu'elles vous ont semblé particulièrement fortes ou brutales ces derniers mois ?

Philippe Moati : Brutales, oui. Fortes, non. Si on en croit l'Insee, on termine l'année avec 2,8% d'inflation. C'est assez peu. En 2018, on était à 1,9%, donc on n'est pas très loin. J'ai connu des décennies avec une inflation à deux chiffres. C'est modeste mais on en avait perdu l'habitude. Dans le détail, c'est certes 2,8% sur l'ensemble du panier de la consommation des Français mais l'énergie, elle, a pris 18%. Et au sein de l'énergie, le gaz 50%.

Et puis, depuis la deuxième partie de l'année, on a commencé à voir les prix des produits alimentaires monter. Donc, en fait, ce sont des postes de dépenses très sensibles qui touchent beaucoup plus les familles modestes que les ménages aisés. C'est ce qu'on appelle des dépenses contraintes. C'est-à-dire que nous, on a tendance à évaluer notre niveau de vie, notre pouvoir d'achat, sur la base de ce qui nous reste une fois qu'on a payé les dépenses contraintes. Le reste à vivre, notamment pour les familles les plus modestes, se contracte et donc on le vit particulièrement mal. Notre ressenti dépasse de beaucoup la réalité du chiffre, qui n'est que de 2,8%.

Le paradoxe c'est qu'on nous dit régulièrement que le pouvoir d'achat des Français augmente malgré les apparences. Forcément, beaucoup de gens ont du mal à l'entendre.

Oui, pas plus tard que cette semaine l'Insee a donné des chiffres provisoires pour l'année qui vient de s'écouler et nous serions sur une croissance du pouvoir d'achat par tête de 1,7%. Ce n'est pas un chiffre mirobolant, mais c'est quand même une croissance positive qui fait suite à une année 2020 qui a été une année blanche sur le plan du pouvoir d'achat. C'est quand même spectaculaire de faire 0 de croissance du pouvoir d'achat alors que le PIB a chuté de 8%. Ça réintroduit l'idée qu'il y a un décalage entre la mesure et le ressenti.

Est-ce que vous diriez que c'est un calcul qui est mal fait ?

C'est plus compliqué que ça. La croissance du pouvoir d'achat tient compte à la fois de l'augmentation des revenus, bien sûr, mais surtout de l'augmentation des prix. Si votre revenu augmentait de 10% mais que les prix augmentaient de 20%, en fait, vous avez perdu du pouvoir d'achat. Ensuite, il y a un problème au niveau de la manière d'appréhender le revenu, c'est-à-dire que l'Insee mesure le revenu des ménages, et chaque ménage a une dynamique de revenus qui lui est propre. Donc, on peut ne pas se reconnaître dans un indicateur qui porte sur l'ensemble des Français. Par ailleurs, on évalue notre pouvoir d'achat sur la base du revenu qui nous reste une fois qu'on a payé les dépenses contraintes alors que l'Insee prend en considération l'ensemble du revenu.

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Mais le gros du problème porte sur les prix et la manière de mesurer les prix. Nous, on a tendance à dire que l'indice des prix, c'est l'indice du coût de la vie, c'est faux. L'indice des prix cherche à mesurer la dépréciation de la valeur de la monnaie et ce n'est pas du tout un indicateur de l'évolution du coût de la vie. Quand un produit voit son prix augmenter parce que la qualité du produit augmente, l'Insee considère qu'il n'y a pas eu d'augmentation de prix. Mais pour les gens qui achètent le produit, il y a eu une augmentation.

Est-ce que vous diriez que cette inflation sera limitée dans le temps? Christine Lagarde, la patronne de la BCE, la Banque centrale européenne, parle d'un recul de l'inflation dans les mois à venir sur les prix de l'énergie et même dans les autres filières. Qu'en pensez-vous?

Il faut rester modeste. Personne ne l'avait prévu. Soyons clairs les économistes voyaient une crise économique, pas un retour de l'inflation. J'ai sous les yeux les prévisions de la Banque de France qui sont convergentes avec celles de Mme Lagarde. Les experts nous disent qu'en principe, on devrait revenir à une situation normale à la fin de l'année 2022. Ce qui n'empêche pas qu'on aura eu une augmentation de prix et elle sera bien installée. Mais tout dépend du contexte sur les marchés des matières premières parce que ça vient en grande partie de là. Malgré tout, soyons modestes. Il y a énormément d'incertitudes, notamment la situation géopolitique. Si un conflit devait se déclencher en Ukraine, les conséquences seraient incalculables.

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