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Tribune "A mes amis navigants" : un ancien pilote d'Air France met en garde contre la "spirale suicidaire de l'affrontement" au sein de la compagnie

Gérard Feldzer, consultant aéronautique et ancien commandant de bord, craint "la crise majeure" qui menace Air France. Il estime que "les postures et les batailles de chiffres doivent faire place à des solutions originales"

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Gérard Feldzer, ancien pilote, - franceinfo
Radio France
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Aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, en mars 2018. (IAN LANGSDON / EPA / MAXPPP)

Les salariés d'Air France sont appelés jusqu’au 4 mai à se prononcer sur l’accord salarial proposé par la direction, et rejeté par l'intersyndicale le 16 avril. Depuis le 22 février, des grèves par intermittence ont amené à annuler au moins un quart des vols à chacune des onze journées de grève, occasionnant une perte estimée à "près de 300 millions d'euros". Jean-Marc Janaillac, président d'Air France et PDG d'Air France-KLM, a mis son poste en jeu en cas de rejet du référendum.

Dans une tribune publiée sur franceinfo, vendredi 27 avril, Gérard Feldzer met en garde ses anciens confrères. "La compagnie reste fragile", assure-t-il. Sans des objectifs "ambitieux, clairs, partagés" et des "efforts équitablement répartis", Air France court à sa perte. Aujourd'hui consultant aéronautique et chroniqueur sur franceinfo, Gérard Feldzer est ancien commandant de bord-instructeur à Air France, membre de l’Académie de l’Air et de l’Espace, président honoraire de l’Aéroclub de France et directeur honoriaire du Musée de l’air et de l’espace.


En 30 ans aux commandes des avions d’Air France, j’ai volé avec beaucoup d’entre vous. J’ai partagé avec vous les peines et les joies de ce beau métier de navigant. Je sais vos craintes et vos interrogations sur l’avenir de ce métier, sur votre avenir. Je connais les contraintes, les heures de nuit, les décalages horaires, les contrôles, les visites médicales, les passagers quelquefois difficiles. J’ai assisté, comme dans toute entreprise, à des grèves, et même participé à certaines, parfois par conviction et souvent par solidarité.

Grâce à vos efforts et à ceux de tous les personnels, Air France a atteint un niveau de qualité et de sécurité qui la place au plus haut niveau. La compagnie a enfin renouée avec les bénéfices, Il est alors légitime que les efforts consentis par les personnels leur reviennent en partie. Au moins pour les plus faibles.

Mais notre compagnie reste fragile, car pour se maintenir au plus haut niveau, il faut investir lourdement (avions, acquisitions, lignes nouvelles…). Elle est d’autant plus fragile qu’elle n’a jamais été autant menacée par des concurrents redoutables : les low-cost moyen-courriers et maintenant long-courriers, les compagnies du Golfe ou asiatiques qui n’ont pas les même contraintes (taxes sur les salaires, impôts, taxes aéroportuaires…) sans compter que contrairement aux autres secteurs, le transport aérien supporte intégralement le coût de la sureté (près de 800 millions d’euros par an).

L’avenir d’Air France ne peut s’inscrire dans l’immobilisme face à ces nouveaux acteurs. Les salariés pressentent tous le danger qui est à leur porte.

Gérard Feldzer

à franceinfo

Les batailles de chiffres sur la compétitivité, la productivité des personnels relèvent du poker menteur tant les comparaisons avec les autres compagnies sont complexes. Nous héritons de dizaines d’années de méfiance réciproque, avec des accords de périmètres souvent non respectés. Nous savons tous que la confiance est la condition d’une cohésion sociale indispensable, si nous voulons maintenir Air France parmi les trois grandes "majors" européennes.

Il faut nous retrouver sur des objectifs ambitieux, clairs, partagés. Nous saurons alors trouver les voies des accords sociaux qui les accompagneront. Il faut pour cela que les efforts demandés soient équitables, surtout pour les hauts salaires d’où qu’ils viennent, direction comprise.

Dans les négociations en cours, on n’échappera pas à la présence indispensable d’Air France au travers de ses filiales (Joon, Transavia) sur le marché des low cost à l’instar de Lufthansa et IAG (British Airways) (Eurowings, Vueling) dont les salariés, y compris navigants, ont signé un contrat différencié avec leur maison mère afin de rester compétitives.

"Le fossé se creuse entre les personnels qui se trouvent divisés, découragés"

Il n'y a pas de secteur où l'appareil de production est aussi identique entre concurrents : mêmes avions, mêmes aéroports, kérosène à prix comparable... Ce qui montre que les résultats dépendent plus de facteurs exogènes subis qu'endogènes pilotables. Cela se traduit par des écarts de charges considérables, sans parler de concurrences déloyales de certaines compagnies low cost. Contrairement à la SNCF (par ailleurs largement subventionnée), une grève à Air France fait le bonheur des compagnies concurrentes, et il faut alors des mois ou des années pour reconquérir une clientèle passée ailleurs.

Le Nord de l’Europe a fait le choix de la régulation, en cogestion avec les syndicats. La France, et Air France en particulier, a opté pour une forme de dialogue social qui se cale sur une culture du conflit sans arbitrage possible. Avec une multitude de syndicats, qui font de la surenchère à l’approche des élections, la relation sociale s’en trouve fragilisée.

L’incompréhension mutuelle entre la direction et les syndicats ne date pas d’hier, mais les conséquences sont toujours les mêmes : la désaffection de nos passagers et des pertes financières qui pourraient atteindre in fine les 300 millions d’euros. Le fossé se creuse entre les personnels qui se trouvent divisés, découragés.

Ce qui paraît aussi incompréhensible c'est cette incapacité, employeur et employés, à s'entendre sur une formule progressive et conditionnelle de retour à bonne fortune qui permettrait de préserver les intérêts fondamentaux de cette compagnie et de ses personnels.

Le président Jean-Marc Janaillac, en mettant son départ dans la balance, en appelle à l’ensemble du personnel. Mais tout ne sera pas résolu sur une réponse binaire.

Gérard Feldzer

à franceinfo

Demander quels sont les ressentis, les dysfonctionnements, où propositions du plus bas au plus haut de la hiérarchie, permettrait de prendre en considération tous les personnels et renforcerait la cohésion et la confiance.

Un résultat positif de la consultation proposé à tous les salariés par la direction sur un accord salarial, devra, sous peine d’une victoire à la Pyrrhus, ouvrir la voie à une relation sociale inédite, basée sur la chose la plus difficile qui soit : une relation de confiance dans la transparence et le partage d’une stratégie débattue et partagée.

Un résultat négatif officialiserait la crise de gouvernance d’une entreprise, qui ferait perdre un temps précieux, sur la mise en place pourtant urgente d’un plan stratégique.

Une crise majeure à Air France, pourrait précipiter un divorce entre les deux compagnies. Air France et KLM en seraient alors réduits à passer sous la tutelle d’un acteur majeur ! Et Air France verrait s’éloigner ses chances d’être sur le podium des compagnies mondiales.

Les personnels navigants, ont l’habitude de voler sous plan de vol, et prennent en compte tous les paramètres du vol, surtout en situation dégradée. Il en est de même pour la compagnie car nous dépendons les uns des autres.

Il faut se sortir de cette spirale suicidaire de l’affrontement en cherchant des solutions soutenables et équitables.

Gérard Feldzer

à franceinfo

Une compagnie aérienne est jugée sur sa qualité de service, Air France a l’une des meilleures du monde, mais il n’y a rien de plus fragile ! La balle est aujourd’hui dans le camp de tous les personnels, direction, personnels au sol et navigants, qui savent qu’ils sont sur le même bateau qui risque de sombrer s’il persiste à garder le cap d’une confrontation suicidaire. Les postures et les batailles de chiffres doivent faire place à des solutions originales : "L’imagination est plus importante que le savoir" disait Einstein.

La notion d’équipage est plus que jamais d’actualité comme le préconisait Mermoz, le premier chef pilote à Air France.

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