L'Alsace, mère de l'écotaxe, est-elle victime de sa suspension ?

Après le recul du gouvernement, la droite et les écologistes alsaciens réclament sa mise en place dans la région, à titre expérimental. Le retour d'une vieille proposition.

Des poids lourds sur l\'autoroute A35 à Schiltigheim (Bas-Rhin), le 23 octobre 2013.
Des poids lourds sur l'autoroute A35 à Schiltigheim (Bas-Rhin), le 23 octobre 2013. (MAXPPP)

Le gouvernement a suspendu l'application de l'écotaxe sur l'ensemble du territoire et pour une durée indéterminée, mardi 29 octobre. Un recul sous la pression des opposants bretons. Mais à un peu plus de 1 000 kilomètres à l’est de la Bretagne, en Alsace, un consensus politique existe pour mettre en place cette taxe sur les poids lourds. Et les élus alsaciens déplorent le renoncement de l’exécutif. Francetv info vous explique pourquoi.

Les routes alsaciennes pâtissent de l'écotaxe allemande

En Allemagne, l’écotaxe se dit "LKW Maut". Elle a été instaurée en 2005, rappelle Le Figaro, avec une conséquence immédiate sur l’Alsace, comme l'a signalé un lecteur de francetv info à la rédaction : les routiers qui ne veulent pas payer les 20 centimes d'euro par kilomètre, du côté allemand du Rhin, roulent sur la rive française, où un tel péage n’existe pas.

Un an après la mise en place de la "LKW Maut", l’Insee (PDF), l'Institut national de la statistique et des études économiques, constate une augmentation de 15% en moyenne du nombre de poids lourds sur l’axe nord-sud alsacien, dans les deux sens. Soit 1 700 poids lourds par jour en plus, calcule la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) d’Alsace (PDF).

La Dreal note toutefois que "la situation s’est stabilisée" dès 2006. "Au final, écrit-elle en 2009, on peut estimer que le report lié à la taxe allemande se situe entre 1 300 et 1 400 véhicules" chaque jour.

L'expérimentation alsacienne est passée à la trappe

C'est pour lutter contre ce report de trafic en provenance d'Allemagne que l'idée d'une taxe sur les poids lourds a germé en Alsace. Dès 2005, Yves Bur, alors député UMP du Bas-Rhin, a fait voter à l'Assemblée une loi prévoyant une taxe kilométrique à titre expérimental, racontent Les Echos. Cette taxe pour les plus de 3,5 tonnes côté français devait inciter les véhicules de moins de 12 tonnes, non imposés en Allemagne, à retraverser la frontière. Mais l'expérience a été abandonnée, éclipsée par le projet d’écotaxe, sorti du Grenelle de l’environnement en 2009. 

Après la suspension de l'écotaxe décidée par Matignon mardi, droite et gauche alsaciennes sont à l'unisson. Le président UMP du conseil régional d'Alsace, Philippe Richert, se dit "très déçu" sur France 3 Alsace. "Le gouvernement n’est pas allé au bout de la démarche", déplore-t-il dans un communiqué cité par Les Dernières nouvelles d’Alsace"C’est du gâchis", renchérit Jacques Fernique, président du groupe écologiste à la Région, joint par francetvinfo. Et même le socialiste Jacques Bigot, président de la communauté urbaine de Strasbourg regrette sur France 3 Alsace qu'elle soit "encore en suspens" et confie "l'attendre".

"Plus on a attendu, plus les camions allemands ont pris l’habitude de circuler sur le territoire alsacien", constate l’écologiste Jacques Fernique. Et "les camions allemands qui se sont installés dans la plaine d'Alsace ne la quitteront pas sans cette taxe", prévient l'UMP Yves Bur sur France 3 Alsace. L'élu Europe Ecologie estime lui aussi que ces "pratiques nuisibles" pourraient être "réduites" grâce à l'écotaxe. Et de faire une proposition : "Si le gouvernement veut montrer sa volonté à terme d’aboutir, qu’il permette, dès maintenant, l’expérimentation alsacienne. Tout est prêt."

Transporteurs et agriculteurs font pression

Les routiers alsaciens, eux, sont soulagés de ce revirement, mais restent prudents. "Il faudrait qu'ils évitent de faire des expérimentations en Alsace", prévient sur France 3 Alsace Christian Dupuy, président de l'Organisation des transporteurs routiers européens Alsace. "Nous ne sommes pas des cobayes. Et si on doit un jour se faire entendre au son des camions, on le fera." Le président de la Chambre de commerce et d'industrie du Bas-Rhin prend leur défense. Jean-Luc Heimburger promet dans L'Alsace de "poursuivre son lobbying" contre l’écotaxe. Quant aux agriculteurs, ils ne veulent pas se contenter d'une suspension. "Si elle passe, cette taxe coûtera 5 millions d’euros par an aux agriculteurs alsaciens", s'alarme dans L'Alsace Denis Ramspacher, de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles du Bas-Rhin.

L'écologiste Jacques Fernique se veut rassurant : "Ni la taxe allemande, ni la suisse depuis les années 90, n’ont détruit l’activité. Bien au contraire : elles ont permis d’optimiser les transports, de lutter contre les camions quasi vides, d’éviter les déplacements inutiles." Comme le député UMP du Bas-Rhin Antoine Herth dans L'Alsace, il fait aussi valoir que "l’écotaxe est indispensable pour financer la modernisation de l’offre de transports en Alsace"