Covid-19 : la France se dirige-t-elle vers des faillites en cascade avec la fin du "quoi qu'il en coûte" ?

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Le nombre de défaillances d'entreprises a atteint son plus bas niveau en 2020 depuis 30 ans. (MAXPPP)

La levée progressive des aides aux entreprises durant l'été fait craindre à certains une vague de faillites. Soucieux de limiter la casse, le gouvernement annonce mardi 1er juin une nouvelle rallonge de 15 milliards d'euros d'aides.

C'est le paradoxe de la crise du Covid-19 : alors que le PIB français a chuté de plus de 8% en 2020, le nombre de faillites a lui considérablement diminué. D'après un décompte réalisé par franceinfo, quelque 24 000 procédures pour défaillances d'entreprises (c'est-à-dire placées en redressement ou en liquidation judiciaire) ont été ouvertes en France en 2020 – un seuil au plus bas depuis 30 ans – contre environ 40 000 en 2019 et en 2018.

>> INFOGRAPHIES. Quelles sont les entreprises sauvées de la faillite par les aides de l'Etat ?

Comment expliquer ce phénomène ? "L'accompagnement de l'Etat a été fort, il a fait ce qu'il fallait" pour permettre aux entreprises de traverser la crise, souligne Thierry Millon, directeur des études du cabinet Altares. Aujourd'hui, le coût des aides aux entreprises (prêt garanti par l'Etat, fonds de solidarité, activité partielle...) est en effet estimé par Bercy à 11 milliards d'euros par mois. Mais si le faible nombre de dépôts de bilan est "une bonne nouvelle pour tous les salariés et les chefs d'entreprise qui ont été épargnés", il s'agit d'un "trompe-l'œil" puisqu'"il ne reflète pas la santé des entreprises", relève Thierry Millon. 

Environ 63 000 entreprises "zombies"

Avec la levée progressive des aides entre juin et août, les sociétés qui ont tenu bon en 2020 ne survivront pas toutes. Selon une note d'Altares publiée en mars, 63 000 entreprises, déjà affaiblies avant la crise, "résisteront (...) difficilement à l'arrêt des aides". Ces structures, dénommées "zombies", ont pour point commun de survivre "grâce au soutien de l'Etat et à des taux d'intérêt bas". Avec l'arrêt des aides, elles verront leur risque de défaillances grimper, alors qu'il est déjà évalué, hors pandémie, comme étant "2-3 fois supérieur" à celui des autres sociétés commerciales.

"Les mesures d'aides ont permis aux entreprises touchées par la crise de ne pas déposer le bilan, mais elles ont aussi permis à des entreprises qui auraient dû faire défaillance en temps normal de rester en vie."

Julien Marcilly, économiste en chef de l'assureur-crédit Coface

à franceinfo

D'autres entreprises, qui ne rencontraient pas de difficulté majeure avant l'épidémie, risquent elles aussi d'être concernées, car elles ont dû s'endetter pour tenir, en ayant notamment recours aux prêts garantis par l'Etat (PGE). A tel point qu'un "mur de la dette" inquiète désormais certains économistes et chefs d'entreprises, qui craignent que les sociétés, prises à la gorge, soient finalement obligées de mettre la clé sous la porte.

Car avec la levée des aides, les entreprises auront de nouveau à charge l'intégralité des salaires, mais devront aussi payer les charges sociales repoussées depuis le printemps 2020, et bientôt commencer à rembourser les PGE. Tout ça, alors qu'il risque d'être plus difficile pour elles de se financer, compte tenu de leurs bilans en 2020 qui affichent souvent des pertes. Preuve parmi d'autres que la situation à venir s'annonce compliquée : huit entreprises sur dix passées devant le tribunal de commerce au premier trimestre 2021 ont été directement envoyées en liquidation judiciaire au regard de leur situation financière dégradée, contre deux tiers seulement en temps normal, note Altares.

Bercy affiche son optimisme

"A un moment donné, il faudra bien que la crise s'exprime"estime ainsi l'économiste Lionel Nesta, chercheur associé à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui table sur un "phénomène d'arrivées massives de faillites bien avant la fin de l'année si on déperfuse à la fin de l'été". De son côté, François Asselin, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME), craignait fin avril sur BFM Business "entre 65 000 et 100 000 défaillances" dans l'année suivant l'arrêt des mesures de soutien. Même la Banque centrale européenne a alerté les Etats sur "la menace d'une vague d'insolvabilité" des entreprises dans un rapport  (PDF en anglais) publié fin avril.

En dépit de ces alertes, la panique ne semble pas avoir gagné Bercy, qui est loin de partager la même analyse. "On nous avait annoncé 900 000 suppressions d'emplois, il y en a eu 300 000. On nous avait annoncé le 'mur de la dette', on l'attend toujours. On nous avait annoncé de nombreuses faillites, et il y en a eu moins que les années précédentes", glisse-t-on au cabinet de Bruno Le Maire.

"La réalité, c'est que tout le monde joue à se faire peur."

Le cabinet de Bruno Le Maire

à franceinfo

Même son de cloche du côté de la Banque de France. "Oui, une partie du soutien aux entreprises a créé de la dette supplémentaire pour elles, mais la moitié des entreprises ayant eu recours au PGE l'ont épargné, donc elles ont de la trésorerie disponible. Et le PGE permet aux entreprises de choisir un étalement de remboursement jusqu'en 2026", se félicite Frédéric Visnosvky, le médiateur du crédit. Il souligne également que plusieurs indicateurs de reprise économique depuis le début du mois de mai sont encourageants. Il se dit en revanche plus inquiet par la pénurie des matières premières et les difficultés de recrutement dans l'hôtellerie et la restauration, qui pourraient freiner le redémarrage.

Des aides qui arrivent encore

Hors de question néanmoins pour le gouvernement de risquer le scénario catastrophe. La nouvelle rallonge de 15 milliards d'aides annoncée mardi 1er juin a pour objectif d'éviter la coupe sèche dès cet été pour les entreprises en difficulté. Outre les aides existantes, un fonds de transition doté de trois milliards d'euros pour soutenir les entreprises rencontrant des besoins de financement et une facilitation de la restructuration de la dette pour les petites structures sont envisagés, ont annoncé Bruno Le Maire et Olivier Dussopt, le ministre chargé des Comptes publics, dans un entretien aux Echos. Un bilan du dispositif global d'aides doit être dressé fin août. Mais sur France 2, le ministre chargé des Petites entreprises, Alain Griset, a jugé "envisageable" que les secteurs les plus touchés bénéficient d'un soutien jusqu'à la présidentielle en avril 2022. 

Si la pérennisation des aides est saluée par les économistes interrogés par franceinfo, ils insistent néanmoins sur la nécessité de réduire la voilure en les restreignant aux entreprises qui étaient viables avant la crise. "Idéalement, il faudrait que le gouvernement n'aide que les entreprises qui seront à terme concurrentielles et qui vont amener de la croissance économique", souligne Lionel Nesta. Une tâche loin d'être aisée, car elle induit un coût d'analyse très important. Là aussi, le gouvernement doit préciser mardi son dispositif. Il devrait notamment mobiliser les cotations réalisées par la Banque de France, mais aussi le dispositif Signaux faibles, dont l'algorithme est censé permettre de détecter précocement les entreprises en difficulté.

La prudence désormais de mise

Alors, doit-on s'attendre à des faillites en cascade ? Difficile d'être définitif. "On est dans une période de grande incertitude", reconnaît Julien Marcilly, économiste en chef de l'assureur-crédit Coface. Comme d'autres, l'institution prévoyait, dans une note du 16 juin 2020, "une vague de défaillances (...) inéluctable au cours du second semestre 2020". Mais la vague n'est jamais arrivée, les aides de l'Etat étant montées en puissance sur la même période.

"Notre travail est de faire des prévisions, et on s'attache à le faire. Quand on constate que nos modèles de prévisions ne fonctionnent pas, on essaie de revoir nos approches."

Julien Marcilly, économiste chez Coface

à franceinfo

Depuis, Coface a changé son modèle de prévisions et tient désormais compte des mesures d'aides de l'Etat. Selon ses nouveaux calculs, 22 500 dépôts de bilan "manquants" en 2020 "devraient se matérialiser progressivement d'ici à 2022", majoritairement dans le secteur de la construction (8 600), de l'hôtellerie-restauration (3 000), du commerce (1 800) et de l'industrie manufacturière (1 500).

"Il y aura à la fois moins de défaillances qu'on ne le craignait il y a un an et elles interviendront plus progressivement qu'anticipé", résume Julien Marcilly. Plus qu'une "vague" de faillites, Thierry Millon, du cabinet Altares, estime désormais que la France fera face à "une houle durable" qui va obliger les chefs d'entreprises à "rester attentifs (...) parce que le retournement dans de meilleures dispositions n’est pas attendu avant 2023". Mais tous sont désormais très prudents : pas question d'être de nouveau les annonciateurs d'une mauvaise nouvelle qui ne vient pas.

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