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Comment dessiner après l’attentat contre “Charlie Hebdo” ?

"Comme avant", tranche Ali Dilem. Francetv info a interrogé ce caricaturiste algérien pour connaître les questions qui se posent aux dessinateurs de presse après l’attaque contre l'hebdomadaire satirique.

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Propos recueillis par - Julie Rasplus
France Télévisions
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Temps de lecture : 5 min.
Un dessin du caricaturiste algérien Dilem.  (DILEM)

Deux semaines que les survivants de l'attaque contre Charlie Hebdo ont déposé les crayons, le temps de souffler, après avoir réalisé le numéro 1 178. Le prochain est prévu pour février. Car il faut désormais trouver les ressorts psychologiques pour continuer l'aventure Charlie, sans Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et les autres. C'est ce qu'a expliqué en substance Riss sur France 2, le 20 janvier, en passe de prendre la direction de la publication de l'hebdomadaire. 

Comment continuer à exercer ce métier dans un tel contexte ? Pour tenter de répondre à cette question, et alors que le festival de la bande dessinée d'Angoulême rend hommage aux victimes de Charlie Hebdo, du 29 janvier au 1er février, francetv info a interrogé Ali Dilem. Le dessinateur de presse algérien, âgé de 47 ans, a connu une cinquantaine de procès et fait l'objet d'une fatwa, lancée en 2004 par toutes les mosquées d'Algérie.

Francetv info : Est-ce que l'attaque contre "Charlie Hebdo" va changer quelque chose dans le rapport qu'entretiennent les dessinateurs avec leur métier ?

Dilem : C'est clair. On pourra traiter les mêmes sujets, mais pas de la même façon. On est seuls, scrutés, surveillés, regardés et visés. Avec ce qui s'est passé, on ne se pose plus la question des menaces, puisqu'il y a eu des morts. Mais ça, ce n'est pas dans l'esprit du dessin. L'esprit de Charlie Hebdo, c'est la satire. Alors, ils pourront continuer à représenter Mahomet, mais pas de la même façon. Désormais, il faudra faire attention, comme je le fais depuis ma première condamnation en 1992, en Algérie.

Vous êtes resté discret concernant toutes les menaces que vous avez reçues. Pour quelles raisons ?

Par peur ou, que sais-je, j'ai évité de m'exposer. Ce fut d'ailleurs l'une de mes dernières conversations avec Tignous [un des dessinateurs de Charlie Hebdo tués le 7 janvier]. Je lui disais qu'il fallait éviter de parler des menaces dont on faisait l'objet. On n'est pas un meilleur dessinateur quand on est menacé de mort. Je ne veux pas qu'on parle de moi comme du "dessinateur menacé", qui a fait une croix sur une vie normale. Je veux être jugé sur mon travail. Et puis, je pense qu'on n'est pas là pour relayer la fatwa lancée par des terroristes.

Que conseillez-vous aux survivants de "Charlie Hebdo" ? 

Qu'ils continuent ! Déjà, pour leur salut personnel. Car, quels que soient les soutiens qu'ils ont reçus, les manifestations qui ont eu lieu, à la fin de la journée, vous êtes toujours seul. Vous allez vous souvenir des copains, vous rappeler la journée. Moi, à l'époque, quand les gens ont été assassinés dans les années 1990 en Algérie, des journalistes que je connaissais, parfois des amis proches, j'aurais pu lâcher. Mais je devais faire un truc. Ne serait-ce que pour honorer mon espace dans le journal Liberté. Je me suis dit : "Je ne peux pas prendre de risques dans ma vie, je ne peux sortir comme je le veux, mais du coup, je peux en prendre dans ce que je fais". En fait, le dessin m'a empêché de sombrer à certaines périodes. C'était presque une thérapie, car j'essayais d'exfiltrer toute ma tension, de l'évacuer dans des dessins, même graves et cyniques.  

Il faut continuer, d'accord, mais comment faire pour représenter ce qui fâche ? Dessiner sur l'islam, condamner les intégristes ou représenter Mahomet prend une autre dimension désormais...

On dessinera comme on l'a fait auparavant. La question qui s'est posée, se pose et se posera toujours, est celle de la responsabilité : "Ai-je le droit de représenter Mahomet alors qu'ailleurs dans le monde, des gens meurent à cause de cela ?" Je ne veux pas qu'il y ait une dualité entre ceux qui dessinent le prophète et les autres : ceux qui le dessinent ne sont pas plus courageux et ceux qui ne le font pas ne sont pas plus responsables. Mais il faut continuer à dénoncer ce qui est dénonçable. Ce n'est pas une question d'islam-pas islam, religion-pas religion. C'est massacre-pas massacre, méchants-pas méchants. Je ne détiens pas la vérité absolue, je ne porte pas la gravité du monde sur mes épaules. Je ne suis qu'un dessinateur.

Vous refusez d'être érigé en symbole...

Oui, car cela pervertit mon travail. Mes dessins doivent traduire certaines choses, comme ma colère, mais je dis souvent : "Ce ne sont que des dessins, les gars !" Ce n'est pas au dessinateur de porter le débat sur l'islam, de dire comment une société doit gérer le problème de la montée de l'islamisme, de trouver des solutions à tout ça. Les dessinateurs dessinent sur une actualité. Quand on n'a rien à dire sur Mahomet, on ne fait rien sur lui. S'il n'y avait pas eu le massacre à Charlie Hebdo, je n'aurais jamais parlé de barbarie ou de la liberté d'expression. J'aurais parlé du prix du baril de pétrole, de Sarkozy... C'est l'actualité qui nous impose les sujets. Et il faut continuer comme ça, sinon les Kouachi et Coulibaly auront gagné.

Reste qu'après l'attaque de Charlie Hebdo, vous devenez automatiquement des symboles d'une liberté bafouée. Quelque chose finit par vous échapper...

Bien sûr, ça nous échappe. Mais il vaut mieux que le dessinateur n'y fasse pas attention. Moi, on m'a décrit comme un porte-étendard de la liberté d'expression en Algérie. Mais je ne fais que dessiner. Ce n'est pas à moi de porter des messages sur lesquels d'autres personnes, comme les écrivains, les philosophes, les universitaires, sont plus crédibles.

Qu'est-ce que c'est, alors, d'être un dessinateur ?

Quand j'ai commencé, le dessin politique n'existait pas en Algérie. En 1989, j'ai dessiné le président algérien. J'étais jeune. Vous n'imaginez pas ce que ça a été. C'était presque un tremblement de terre. J'ai tenté de désacraliser le pouvoir alors que je venais d'un endroit où il était sacré. Mais je ne parlerais pas de courage, ça ne relevait pas de ça. Ni d'un acte militant. Ça le devient, par la force des choses, parce qu'on défend une idée. Mais on est d'abord là pour rire, de nos tares, de nos drames, de nos problèmes. On est là pour rire de tout. Aujourd'hui, la question est réduite à : "Est-ce qu'on peut tout dessiner ?" Mais attendez, ceux que ça défrise n'ont qu'à pas regarder ! Charlie Hebdo et ses lecteurs, c'est un accord entre adultes consentants.

Mais peut-on encore rire de tout avec ce qui vient de se passer ?

Ce n'est pas qu'on peut, c'est qu'on doit ! Dans quel monde vivrait-on sinon ? Dans un monde avec Daesh et Georges W. Bush ? On est indigne de vivre si on ne sait pas rire.

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