Attentat à "Charlie Hebdo" : Sigolène Vinson raconte "sa vision d'horreur"

La jeune femme, chroniqueuse judiciaire pour l’hebdomadaire satirique, a livré son récit de la matinée du mercredi 7 janvier au "Monde" et à "Marianne".

Sigolène Vinson, le 17 mars 2012, lors de la 32e edition du Salon du livre à Paris.
Sigolène Vinson, le 17 mars 2012, lors de la 32e edition du Salon du livre à Paris. (BALTEL / LAMACHERE AURELIE / SIPA)

Agée de 40 ans, Sigolène Vinson a d'abord été avocate, puis elle a abandonné ce métier pour se consacrer à l'écriture. En 2012, elle est devenue chroniqueuse judiciaire à Charlie Hebdo. Elle était présente à la conférence de rédaction, le 7 janvier, lorsque les frères Kouachi sont entrés dans les locaux de l'hebdomadaire satirique et ont tué 12 personnes.

Le Monde et Marianne ont recueilli son témoignage et l'ont mis en ligne, mardi 13 janvier. Elle a tenu à donner sa version des faits pour, selon Le Monde, "ressusciter ce qu'était Charlie Hebdo, la joie de vivre et les morts". Mais aussi pour rétablir la vérité, selon Marianne. "Des choses ont été dites qui ne sont pas exactes", a-t-elle confié à l'hebdomadaire. Voici des extraits de son récit, issus de ces deux articles.

Le moment de l'attaque : "Ça a fait 'pop pop'"

Le 7 janvier, Sigolène Vinson, la "préposée habituelle aux chouquettes", a apporté un gâteau marbré de la boulangerie du coin. Autour de la grande table rectangulaire sont assis, de gauche à droite à partir du seuil de la porte : Charb, Riss, Fabrice Nicolino, Bernard Maris, Philippe Lançon, Honoré, Coco, Tignous, Cabu, Elsa Cayat, Wolinski, Sigolène Vinson et Laurent Léger. L'invité, Michel Renaud, est assis sur une chaise dans un coin de la pièce. Luz et Catherine Meurisse, une autre dessinatrice, sont en retard.

Ce jour-là, les échanges tournent autour du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, auquel est consacrée la une du jour. Un jeu de mots traverse la pièce. A cet instant précis, raconte Sigolène Vinson au Monde, "on a entendu deux 'pop"'. Ça a fait 'pop pop'". "Luce [Lapin, la secrétaire de rédaction] a demandé si c'était des pétards. On s'est tous demandé ce que c'était. (...) Je me suis jetée au sol. 'Pop pop' dans Charlie, je comprends que ce ne sont pas des pétards. (...) Je suis sûre que je vais mourir."

Son face-à-face avec Said Kouachi : "Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux"

"J'étais au sol, j'ai rampé et j'ai senti que le type s'approchait. Il était au-dessus de moi et me braquait avec sa kalachnikov. Je l'ai regardé. J'ai vu sa cagoule, et son regard. D'abord, il avait l'air sûr de lui. Il était parti pour me tuer. Je n'ai pas baissé les yeux", poursuit Sigolène Vinson.

Cet homme, c'est Said Kouachi. Il lui dit : "N'aie pas peur. Calme-toi. Je ne te tuerai pas. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes", lui assure le frère aîné des Kouachi, alors qu'Elsa Cayat, chroniqueuse au journal, est tuée dans l'attaque. "Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t'épargne, et puisque je t'épargne, tu liras le Coran." Elle se souvient de chaque mot.

Sigolène Vinson garde les yeux plantés dans le regard du tueur. "Je ne veux pas perdre son regard car Jean-Luc est sous la table, il ne l'a pas vu, et j'ai bien compris que s'il ne tue pas les femmes, c'est qu'il tue les hommes."

La découverte des corps : "C'est 'Charlie', venez vite, ils sont tous morts"

Sigolène Vinson retourne dans la salle de rédaction après le départ des deux tueurs. Sa "vision d'horreur". "Je vois les corps par terre. Tout de suite, j'aperçois Philippe, le bas du visage arraché, qui me fait signe de la main. Il y a deux corps sur lui. C'était trop." Elle enjambe les corps de Cabu, d'Elsa, de Wolinski et de Franck, le policier, pour récupérer son portable dans son manteau. Elle appelle les pompiers. La conversation dure 1 minute et 42 secondes. "C'est Charlie, venez vite, ils sont tous morts", lance-t-elle.

La silhouette de Patrick Pelloux, autre collaborateur au journal, apparaît dans l'embrasure de la porte. "Je l'ai vu se pencher sur le corps de Charb. Il lui a pris le pouls au niveau du cou. Puis il lui a caressé la tête et lui a dit : 'Mon frère.'"