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Logements d'urgence : "La plupart des gens n'appellent même plus le 115, ils savent qu'ils n'ont aucune chance", déplore la fondation Abbé Pierre

Alors que les températures baissent sur tout le territoire, la ligne téléphonique est débordée et manque de places d’hébergement d’urgence.

Article rédigé par France Info
Radio France
Publié
Temps de lecture : 4 min
Des tracts de la fondation Abbé-Pierre, le 6 décembre 2017 à Paris. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

"La plupart des gens n'appellent même plus le 115, parce qu'ils savent qu'ils n'ont aucune chance", a expliqué vendredi 9 décembre sur franceinfo Manuel Domergue, directeur des études de la fondation Abbé Pierre et porte-parole du Collectif des associations unies (CAU). La ligne téléphonique est débordée et manque de places d’hébergement d’urgence, alors que les températures baissent sur tout le territoire. Tous les soirs, près des "6 000 personnes" qui appellent sont sans solution, dont "des centaines et des centaines d'enfants", indique-t-il. La situation ne devrait pas s'arranger dans les prochaines années, car "on n'a jamais aussi peu produit ces 20 dernières années de logements sociaux", a-t-il déploré.

franceinfo : Le manque d'hébergement d'urgence se vérifie sur tout le territoire ?

Manuel Domergue : Ça craque de partout ! Le problème n'est pas simplement de manquer de personnes pour prendre les appels. Même s'il y avait beaucoup plus de personnes, si c'est pour dire non aux personnes qui sont à la rue, ça ne servirait pas à grand-chose. On souffre en France du manque de places d'hébergement d'urgence. L'État est massivement hors la loi. Tous les soirs, il y a à peu près 6 000 personnes qui appellent et qui sont en 'demandes non pourvues', y compris des centaines et des centaines d'enfants. C'est absolument intolérable et scandaleux. Ça a des conséquences extrêmement douloureuses, vitales parfois. Il y a plus de 600 morts de la rue chaque année parce que cette politique n'est pas à la hauteur. Au-delà des places d'hébergement. Il y a aussi une crise du logement en général, parce que l'hébergement est censé être temporaire, d'urgence provisoire, en attendant de trouver un logement. Et, souvent, ce qui manque fondamentalement, ce sont des logements accessibles.

Un phénomène qui s'amplifie l'hiver ?

Le gouvernement a annoncé qu'il voulait sortir de la politique du thermomètre. C'est très bien de se dire qu'on ne va pas uniquement avoir une politique d'aide aux sans-abri parce qu'il fait froid l'hiver. Il faut le faire toute l'année. Sauf que, toute l'année, on manque d'hébergement. Il manque des milliers de places. On sait que dès qu'on ouvre des places supplémentaires, ça suscite des demandes supplémentaires parce que la plupart des gens n'appellent même plus le 115, parce qu'ils savent qu’ils n’ont aucune chance. Il y a une sous-estimation générale dans de nombreux territoires de la demande d'hébergement et de logement social de la part de personnes qui ne se manifestent même plus parce qu'elles savent qu'elles n'ont aucune chance. Il faut vraiment avoir une action volontariste pour produire davantage de logements et aider les personnes, y compris avec des APL pour aller vers des logements sociaux vraiment accessibles. Et puis, il y a une pénurie. Il faut multiplier les places d'hébergement parce qu'on ne peut pas laisser des personnes à la rue, c'est vraiment intolérable.

"Il faut quand même qu'on se réveille collectivement, parce que ça veut dire qu'il y a des gens qui vont mourir."

Manuel Domergue, de la fondation Abbé Pierre

à franceinfo

Peut-on espérer une amélioration dans les prochaines années ?

C'est inquiétant, car dans les années qui viennent, cette pénurie de logements ne risque pas de se résorber car on est sur de très mauvaises années de production de logements sociaux. On n'a jamais aussi peu produit de logements sociaux ces 20 dernières années. Cette espèce de creux dans la production va se payer sans doute très cher dans les années qui viennent. Donc, il faut tout déployer maintenant pour éviter que ces personnes soient à la rue.

Cela veut dire que des logements, même temporaires, sont indispensables ?

Évidemment qu'il faut maintenir un parc d'hébergement. C'est un pis-aller dans le sens où on préférerait que tout le monde soit logé. Mais tant que ce n'est pas le cas, l'État a l’obligation légale, c'est dans le code de l'action sociale, de proposer un hébergement à toute personne en situation de détresse de manière inconditionnelle. Il y a eu une instruction ministérielle de Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, il y a quelques semaines, qui demandait aux hébergeurs de refuser les personnes sous obligation de quitter le territoire français (OQTF). C'est en violation totale de la loi et de nos principes. On ne parle même pas d'avoir accès à des prestations sociales. On parle juste d'avoir un abri sur la tête pour ne pas mourir de froid à la rue. On en est là dans ce pays en termes d'intolérance, de discrimination, d'accepter et même de revendiquer, de demander à des acteurs locaux de la part d'un ministre de laisser à la rue des personnes parce qu'elles n'ont pas les bons papiers. Il faut quand même qu'on se réveille collectivement, parce que ça veut dire qu'il y a des gens qui vont mourir. Ce n'est pas une politique migratoire. On peut avoir des débats sur la politique migratoire. On devrait ne pas avoir de débat pour savoir si on peut laisser ou non mourir les gens dans la rue.

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