Lakshmi Mittal est-il si méchant ?

En pleine crise sur l'avenir du site de Florange, le patron d'ArcelorMittal a (très) mauvaise presse. Mérite-t-il sa réputation de patron sans scrupules ? 

Le président d\'ArcelorMittal, Lakshmi Mittal, le 31 mars 2010 à Londres (Royaume-Uni).
Le président d'ArcelorMittal, Lakshmi Mittal, le 31 mars 2010 à Londres (Royaume-Uni). (OLI SCARFF / GETTY IMAGES)

FLORANGE - Fossoyeur de la sidérurgie française, patron sans scrupules, "main de fer dans un gant d'acier"... Lakshmi Mittal est accusé de tous les maux depuis qu'il a annoncé sa volonté de fermer les hauts-fourneaux de Florange (Moselle). Alors que le gouvernement prétend avoir trouvé deux repreneurs potentiels, le patron d'ArcelorMittal a rencontré mardi 27 novembre François Hollande pour tenter de trouver un accord sur les conditions d'une éventuelle cession. Le chef de l'Etat "a demandé que les discussions se poursuivent entre l'Etat et l'entreprise", selon un communiqué de l'Elysée.

Tandis qu'Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, tire à boulets rouges sur sa stratégie, Lakshmi Mittal va présenter ses arguments au président de la République. Les 650 salariés mosellans dont l'emploi est menacé ne sont pas convaincus et avec eux, une bonne partie de l'industrie française. Nabab irresponsable ou industriel sous pression, francetv info s'est interrogé : Lakshmi Mittal est-il vraiment un patron si contestable ? 

Oui : il trahit ses engagements

Pour faire main basse sur Arcelor en 2006, l'industriel indien n'avait mégoté ni sur les fonds - 27 milliards d'euros pour racheter le fleuron de la sidérurgie européenne - ni sur les promesses. Première d'entre elles : maintenir ouvertes les aciéries de Gandrange et de Florange.

Six ans après, c'est peu dire que le compte n'y est pas : Gandrange a officiellement fermé le 31 mars 2009, et Florange menace de suivre le même chemin. Aujourd'hui, la colère des salariés est à la mesure des espoirs qu'avait suscités l'arrivée de l'industriel qui emploie à l'heure actuelle 20 000 personnes en France, principalement sur des gros sites comme ceux de Fos-sur-mer, Dunkerque ou Florange.

"Les engagements ne sont plus à la hauteur de ce qu'on espérait, à savoir la mise en place d'une véritable dynamique industrielle", explique à francetv info Serge Graffard, cofondateur du Groupe de réflexion sur l'avenir de la métallurgie en France (GrameF) et ancien d'Arcelor.

Beaucoup reprochent à Lakshmi Mittal de ne pas s'être donné les moyens des ambitions affichées. Comme le souligne le rapport du Conseil géneral de l'économie sur le site de Florange remis au gouvernement en juillet, "le site n’a connu [depuis 2006] que très  peu d’investissements de transformation ou de croissance", pourtant promis par Mittal.

Non : il a sans doute péché par excès d'orgueil

Une circonstance plaide en faveur du patron du groupe : visiblement, il y croyait. En juillet 2008, alors que la demande d'acier mondiale connaît depuis deux ans une belle envolée, le patron du numéro un mondial du secteur déclare en une du Figaro : "Le monde va manquer d'acier."

Quelques mois plus tard, la crise douche les espoirs du secteur et lui apporte un douloureux démenti. En 2009, la demande mondiale d'acier chute brutalement. Et la reprise laborieuse de l'après-crise, documentée par WorldSteel (PDF en anglais), l'association internationale des producteurs d'acier, ne permet pas vraiment de redresser la barre.

Les multiples acquisitions réalisées par Mittal dans les années fastes se retournent contre lui. "Il y a une problématique conjoncturelle, liée au marché, mais il y a aussi une problématique [propre à] ArcelorMittal, qui est celle de l'endettement", explique Serge Graffard.

Trop gourmand, Lakshmi Mittal n'a pas toujours su accompagner la croissance effrénée de son groupe d'une stratégie cohérente, souligne L'Usine nouvelle. Ses finances s'en ressentent : sa dette s'élève aujourd'hui à 23,2 milliards de dollars (18 milliards d'euros), "supérieure à sa capitalisation boursière", souligne Serge Graffard. "ArcelorMittal vient de subir une décote des agences de notation, en particulier Moody's et Standard & Poor's qui l'ont relégué en catégorie spéculative."

Oui : il veut le beurre et l'argent du beurre

Pour justifier la fermeture des hauts-fourneaux lorrains, ArcelorMittal met en avant leur manque de compétitivité : à entendre les dirigeants du groupe, les actifs hérités d'Arcelor seraient un boulet pour l'entreprise.

Pourtant, celle-ci a su profiter à plein des atouts d'Arcelor, en premier lieu sa position de force sur les activités à forte valeur ajoutée. Ainsi, la famille Mittal entend bien conserver coûte que coûte les activités "aval" du site de Florange, à savoir la transformation de l'acier brut en plaques minces. Les marques automobiles européennes les plus prestigieuses en sont notamment clientes. 

Sans compter que le groupe bénéficie des généreuses politiques de soutien portées par la France et l'Europe. "ArcelorMittal fait de la recherche sur les hauts-fourneaux en partie financée par notre crédit impôt recherche, lui permettant d'améliorer la rentabilité de ses hauts-fourneaux partout dans le monde", souligne Serge Graffard, qui évoque également les mesures de chômage partiel ou encore l'attribution de quotas d'émissions de CO2 gratuits au niveau européen. "Comme retour sur investissement pour notre pays, nous avons aujourd'hui la fermeture de hauts-fourneaux."

Oui : il est sans scrupules sur la méthode

Qu'il soit de bonne ou de mauvaise foi, Lakshmi Mittal ne s'embarrasse pas de bons sentiments pour atteindre ses objectifs. Arnaud Montebourg s'est peut-être emporté en déclarant qu'on ne "voulait plus de Mittal en France", mais il avait de quoi défendre son point de vue quand il a parlé "du chantage et des menaces" de l'aciériste.

En déclarant que le forcer à vendre les activités aval de Florange "mettrait en péril la viabilité du reste des activités d'ArcelorMittal en France, où le groupe emploie 20 000 salariés", ArcelorMittal livre une menace à peine voilée à l'encontre des autres sites industriels français du groupe.

Quant à ses méthodes de management interne, les salariés dénoncent une mise sous pression permanente. "ArcelorMittal [tente] de peser sur nos salaires en nous donnant en exemple nos collègues espagnols d’Avilés qui, victimes de la crise qui ravage leur pays, viennent d’accepter de baisser leurs rémunérations pendant trois ans", raconte par exemple Sébastien Thomas, délégué CGT de Fos, à l'hebdomadaire Marianne

Les cadres et les familiers du secteur, eux, dénoncent une gestion ultracentralisée, où les cadres des aciéries sont mis sur la touche. Or, comme le résume Serge Graffard,  "s'appuyer sur un seul homme est dangereux, d'autant plus qu'il peut se tromper."