Présidence d'Interpol : l'élection du général Al-Raisi serait "une tache indélébile sur cette institution internationale", selon l'avocat William Bourdon

"Il y a des allégations très convaincantes et extrêmement documentées" contre le général, a affirmé ce jeudi sur franceinfo, William Bourdon, avocat notamment d’Ahmed Mansoor, activiste émirati, et du Gulf Center For Human Rights. 

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Bâtiment d'Interpol à Lyon, le 19 octobre 2007. (FRED DUFOUR / AFP)

L'élection du général Ahmed Naser Al-Raisi à la présidence de l'organisation internationale de police criminelle Interpol serait "une tache indélébile sur cette institution internationale", a alerté jeudi 7 octobre sur franceinfo William Bourdon, avocat notamment d’Ahmed Mansoor, activiste émirati, et du Gulf Center For Human Rights. L'avocat dénonce le silence "assourdissant et pénible" d'Emmanuel Macron sur le sujet. "Qui ne dit mot, consent."

franceinfo : Vous avez porté plainte contre le général Ahmed Naser Al-Raisi. Pour quelle raison ?

William Bourdon : Cette plainte est déposée parce qu'il y a des allégations très convaincantes et extrêmement documentées par de très nombreux rapports qui n'ont jamais été contestés. Ce général n'est pas simplement au cœur du dispositif sécuritaire et répressif aux Emirats, mais il était un des patrons au moment où mon client Ahmed Mansoor, une des grandes voix du Mouvement des droits humains dans cette région du monde, a été incarcéré le 10 mars 2017, puis placé dans un isolement quasi total, assimilé par tous les travaux des Nations unies, à la torture. Cet homme, Ahmed Naser Al-Raisi, concourt aujourd'hui à la présidence d'Interpol. C'est évidemment impensable. C'est un peu comme si on élisait comme président de l'Organisation mondiale de la santé, le patron d'un grand laboratoire privé connu pour avoir commercialisé des produits toxiques et mortifères. Ces grandes institutions, au moment où il y a de grandes attaques contre le multilatéralisme, ont besoin de respectabilité et de légitimité. Comment imaginer Interpol, dont les acteurs, tous les jours, à la demande des Etats, facilitent la chasse aux plus grands bourreaux, parfois des responsables de torture, soit présidée par quelqu'un à l'encontre duquel pèsent des allégations d'avoir participé à la mise en place d'une politique de torture et de n'avoir rien fait pour l'arrêter ?

La France, pour l'instant, ne s'oppose pas à cette candidature. Est-ce que vous y voyez une dimension diplomatique, politique ? Le député Julien Laferrière dit que les ventes d'armes de la France expliquent en grande partie le silence des autorités françaises.

Les indignations éthiques ou morales de nos présidents successifs ont toujours été à géométrie variable. La France n'a pas le monopole de ses sincérités et de ses indignations successives. Mais là, on atteint un sommet dans le cynisme. Il faut espérer qu'en 2021 l'argent n'achète pas tout, spécialement une grande institution comme Interpol. Il faut espérer que les logiques d'intérêts stratégiques de la France - qu'il faut entendre, qu'il faut écouter - ne conduisent pas à ratifier, à encourager une présidence qui va être une tache indélébile sur cette institution internationale. Il faut lire la charte d'Interpol. Il faut se souvenir que les fonctionnaires qui y travaillent s'obligent à rendre des décisions et à étudier les dossiers dans le respect du droit international et des droits humains. C'est donc totalement aberrant. C'est absurde. C'est un très mauvais coup porté aux institutions internationales. Et si, effectivement, derrière tout ça, il y a une faveur et une complaisance à l'égard des Emirats, c'est un calcul court-termiste. Parce qu'aujourd'hui, la société civile, les acteurs détournent les yeux sur le fait que dans ce pays, comme bien des pays de la région, se commettent sous les palmiers et dans les sous-sols des beaux hôtels, qui font l'objet de tellement d'affection de la part de nos hommes politiques et nos hommes d'affaires, le pire des crimes internationaux qui s'appelle la torture.

Le général Ahmed Naser Al-Raisi bénéficie d'une immunité. Est-ce que vous pensez qu'il peut être arrêté ?

La plainte que l'on a déposée est sur le fondement de la compétence universelle, c'est-à-dire de démontrer sa présence sur le territoire français. Il semble que l'oiseau, prudemment, se soit économisé dans ses déplacements vers la France. Ensuite, si cet homme, par malheur, est élu, est-ce que tout va s'arrêter ? La réponse est non. Teodoro Obiang avait fait valoir sa qualité de vice-président pour échapper aux poursuites pénales. Il a été condamné. La Cour de cassation a balayé des dizaines de pages d'avis de juristes internationaux. Parce que la tendance aujourd'hui, c'est de considérer que les immunités, notamment l'immunité conférée à un président d'une organisation internationale, peuvent et doivent céder face aux violations les plus graves des droits humains. C'est ça aujourd'hui l'exigence internationale. Et c'est ça aujourd'hui l'exigence citoyenne, parce qu'il n'est plus acceptable que ceux qui ont plus de responsabilités se cachent derrière leurs mandats pour être le plus irresponsable.

Aujourd'hui, est-ce que vous demandez au chef de l'Etat français de s'opposer à cette candidature ?

Le silence d'Emmanuel Macron est quand même assourdissant et pénible. Qui ne dit mot, consent. Effectivement, cela trahit un grand embarras du côté de Paris. On ne veut pas gêner le pouvoir émirati. On ne fera rien pour empêcher cette désignation. Mais je crains fort que si cela arrivait, on s'en morde les doigts. Parce que la France a besoin de la coopération d'Interpol, a besoin de la crédibilité d'Interpol, parfois sur la recherche de fugitifs, que ce soit de droit commun ou des terroristes. Donc c'est un calcul court-termiste. C'est une complaisance faite au régime qui est un régime dont il faut dire que, derrière l'apparence de la modernité, s'y passe et s'y joue les pratiques les plus archaïques et les plus méprisantes des droits des gens.

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