Avec l'autodestruction de son œuvre, "Banksy va marquer l’histoire de l’art pendant très longtemps"

Pour Nicolas Laugero Lasserre, spécialiste du street-art contacté par franceinfo, ce canular du mystérieux artiste britannique est un "coup de génie".

L\'oeuvre Girl with balloon de l\'artiste anglais Banksy, lors de l\'exposition \"Guerre, capitalisme et liberté\" au Palazzo Cipolla, à Rome (Italie) le 23 mai 2016. 
L'oeuvre Girl with balloon de l'artiste anglais Banksy, lors de l'exposition "Guerre, capitalisme et liberté" au Palazzo Cipolla, à Rome (Italie) le 23 mai 2016.  (VINCENZO PINTO / AFP)

"Il semblerait que nous venions d'être 'banksiés'." Dans un communiqué (en anglais), Alex Branczik, directeur du département d'art contemporain à Sotheby's, ne cache pas sa surprise face à l'incroyable mise en scène orchestrée par Banksy vendredi 5 octobre. Lors d'une vente aux enchères à Londres, une version sur toile de sa Fille au ballon est sortie de son cadre en passant par une déchiqueteuse, dissimulée dans celui-ci. Stupéfait, le public a mitraillé le dispositif, pour tenter d'immortaliser le moment. Pour Nicolas Laugero Lasserre, directeur de l'Icart et spécialiste du street-art, Banksy "va devenir l'artiste le plus coté au monde".

Franceinfo : Pour vous, est-ce un coup de pub réussi ?

Nicolas Laugero Lasserre : Ce n'est pas un coup de pub, c'est un coup de génie ! Cela fait quinze ans que Banksy mène une critique au vitriol du marché de l'art. La plupart de ses performances sont une satire du marché de l'art, dont il dénonce la marchandisation.

Ce marché est devenu incroyablement spéculatif. On se demande si on vend encore de l'art ou une marchandise comme une autre. L'art, c'est le seul marché non régulé, dans lequel le délit d'initié n'est pas prohibé mais recommandé.

Banksy contribue à casser cet ancien monde, avec un marché de l'art très spéculatif pour, enfin, considérer l'art pour ce qu'il est. C'est cela que Banksy dénonce à travers cet incroyable coup de maître.

La sidération était totale dans la salle…

Il faut imaginer la scène. Sa toile la plus iconique, Girl with balloon, vient d'être adjugée à un prix record : 1,2 million d'euros. Et d'un coup, une petite sirène retentit et broie la toile en lamelles : c'est fou. Les gens étaient stupéfaits ! Le commissaire-priseur a improvisé une déclaration en quelques mots : "Il semblerait que nous venons d'être 'banksiés'."

Banksy a construit cette mécanique plusieurs mois à l'avance. C'est drôle et c'est en même temps une véritable performance artistique. Il a littéralement intégré dans le cadre de la toile une broyeuse à papier comme celles que l'on trouve dans les bureaux, qu'il a ensuite déclenchée à distance par une télécommande. 

Beaucoup se demandent s'il n'était pas lui-même dans la salle à ce moment-là. On ne peut pas l'affirmer mais c'est tout à fait possible.Nicolas Laugero Lasserreà franceinfo

Banksy avait-il réalisé une performance comparable auparavant ?

Oui. Il y a trois ans, il avait mené une grande résidence à New York pendant un mois. Il avait produit une vingtaine d'œuvres originales estimées à des centaines de milliers d'euros chacune. A la fin de cette résidence, il a confié les œuvres à un vieux monsieur qui tenait une petite échoppe à Central Park. Personne n'avait été mis au courant, c'était une opération totalement secrète. En une journée, le monsieur a péniblement vendu quatre œuvres.

La vidéo de cette performance est devenue virale. Son message, c'était de dire : "Regardez bande d'imbéciles. Quand ça vaut 200 000 euros, vous vous battez pour acheter et quand c'est à la portée de tous, ça n'intéresse plus personne." Qu'est-ce qu'on achète dans l'art finalement ? Personnellement, cette prise de recul me donne une grande bouffée d'oxygène dans un monde où on perd la notion de la réalité.

Est-il vraiment possible que Sotheby's n'ait pas été mis au courant, comme la maison d'enchères l'affirme dans son communiqué ?

C'est certain : Sotheby's ne savait rien. Ce serait beaucoup trop de responsabilités à porter vis-à-vis des acheteurs. Le risque juridique est trop important pour la maison. Elle est cotée en bourse et le client, qui était prêt à dépenser plus d'un million d'euros, pourrait se retourner contre eux.

Banksy, c'est un anarchiste au départ. Il vient du graffiti vandale. Je n'ai aucun doute sur le fait qu'il ait préparé son action de manière totalement secrète pour prendre tout le monde de court.Nicolas Laugero Lasserreà franceinfo

Est-ce qu'il ne risque pas de devenir persona non grata des acheteurs ?

Non parce que le système est tellement bien huilé qu'à l'inverse, il va devenir l'artiste le plus coté au monde. Celui qui casse le moule est souvent celui qui devient la nouvelle référence. Si on voulait calculer le coup pour se faire le plus d'argent possible, on ne ferait pas mieux.

Ironiquement, cette satire de la spéculation va entraîner une spéculation encore plus forte sur son œuvre.Nicolas Laugero Lasserreà franceinfo

La grande question maintenant, c'est : l'œuvre est-elle considérée comme détruite ? Ou, au contraire, va-t-elle prendre plus de valeur encore ? La moitié est en lambeaux, l'autre est intacte puisque la déchiqueteuse n'a pas tout broyé. Est-ce que l'acheteur va la conserver ou renoncer ? Et si elle est remise aux enchères, à quel prix ? Clairement, Banksy va marquer l'histoire de l'art pendant très longtemps. C'est ce genre de coup qui crée une carrière, qui fait un artiste.