Lancement du commandement militaire américain de l'espace : "On n'est pas encore dans une guerre spatiale" mais "les tensions s'accroissent"

Xavier Pasco, spécialiste des questions spatiales, réagit vendredi à l'annonce par Donald Trump, le président des Etats-Unis, du lancement d'un commandement militaire américain de l'espace.

Donald Trump et le vice-président Mike Pence, à la Maison Blanche le 29 août 2019.
Donald Trump et le vice-président Mike Pence, à la Maison Blanche le 29 août 2019. (SAUL LOEB / AFP)

"On n'est pas encore dans une guerre spatiale, [...] mais on voit bien que les tensions s'accroissent", observe vendredi 30 août sur franceinfo Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et spécialiste des questions spatiales, alors que Donald Trump a annoncé jeudi  le lancement d'un commandement militaire américain de l'espace.

franceinfo : Donald Trump parle d'un "moment historique" : l'espace est-il le nouveau terrain de guerre ?

Xavier Pasco : Moment historique oui et non, parce qu'il s'agit d'une re-création d'un commandement qui existait dans les années 1980 et qui avait été aboli par Donald Rumsfeld [alors secrétaire à la Défense] à l'époque de la présidence de George W. Bush, parce qu'on estimait qu'il fallait mieux intégrer l'espace dans le reste des forces. On re-crée le US Space Command, essentiellement d'abord pour des raisons symboliques. Il y a un fort aspect intérieur à tout cela. Et puis, il y a une nouvelle perception par les militaires américains d'affrontement possible dans l'espace qui devrait les conduire à se préparer. Le US Space Command s'inscrit là-dedans. 

Il y a dans l'espace - mais depuis très longtemps en réalité - des activités militaires. Et les Américains se reposent beaucoup sur l'espace pour leurs activités militaires au sol. Ils perçoivent depuis une quinzaine d'années le fait qu'ils peuvent avoir un talon d'Achille avec les moyens spatiaux donc ils veulent les protéger. En 2007, la Chine a procédé à un test antisatellite en détruisant un de ses vieux satellites pour démontrer qu'elle était capable d'agir dans l'espace. Ça a vraiment déclenché quelque chose d'assez nouveau chez les Américains avec un discours à la dimension dissuasive et puis des programmes "contre-spatiaux" de plus en plus financés, pour des systèmes qui pourraient éventuellement intervenir dans l'espace. On n'est pas encore dans une guerre spatiale, même s'il y a des satellites qui se rapprochent les uns des autres. Mais on voit bien que les tensions s'accroissent.

Y a-t-il une course aux armements dans l'espace ?

Parler d'une course aux armements, c'est quand même un peu excessif. Mais on a effectivement depuis la fin de la guerre froide l'idée que l'espace n'est plus aussi sanctuarisé qu'avant. L'espace avait été un peu la condition de l'équilibre stratégique entre l'Union soviétique et les États-Unis, si bien que personne n'avait intérêt à trop déstabiliser l'espace. Aujourd'hui, le sentiment chez les grandes puissances est que l'espace devient un élément du système de défense des uns et des autres et donc possiblement une cible. On voit bien qu'il y a des programmes nouveaux qui apparaissent, mais pas dans une course à l'armement. On voit des satellites qui sont de plus en plus maœuvrant, et les technologies ont changé aussi. On peut faire des choses dans l'espace aujourd'hui qu'on ne pouvait pas faire hier.

Quelles sont les menaces principales ?

Il y a par exemple des brouillages de communication. Ce sont des menaces soft, un peu douces. On va gêner les communications des uns et des autres, on va essayer d'éblouir les satellites éventuellement. Il y a des gens qui font des expérimentations avec des lasers depuis le sol. Et puis il y a eu ces interventions antisatellites qui ont été faites par la Chine en 2007 et par l'Inde au printemps, un pays qui souhaite montrer sa force spatiale. Cela inquiète beaucoup, d'autant plus qu'on essaie de dire qu'on est tous interdépendants et que ce serait bien qu'on ait une sécurité collective. Mais cela peine à trouver son chemin aujourd'hui, il y a des blocages au niveau des discussions internationales sur des codes de conduite, sur des projets de rénovation de traités.

Ces brouillages de communication que vous évoquez arrivent-ils régulièrement ?

Oui, ce sont des choses qui arrivent et pas seulement sur les satellites militaires. Cela peut arriver sur des satellites de télécommunication civile. Par exemple vous avez des satellites qui vont diffuser de la télévision dans certains pays, et les gouvernements de ces pays ne vont pas apprécier le fait que les citoyens de ce pays aient accès à certaines chaînes d'information par exemple. Il va y avoir des brouillages, cela s'est fait pour la société européenne Eutelsat qui a été brouillée dans certains pays. C'est assez récurrent. On voit qu'il y a des opérations de brouillage sélectif pour éviter que des armements soient guidés. L'espace devient partie intégrante du dispositif d'ensemble aujourd'hui. On a des munitions guidées, des munitions précises, on utilise beaucoup les satellites pour planifier les opérations, pour voir le résultat d'opérations militaires. Les Américains ont à peu près 150 satellites militaires en orbite. C'est la puissance militaire qui compte le plus sur l'espace pour ses opérations et donc ils se sont convaincus que les grandes puissances comme la Chine ou la Russie vont accentuer leur pression sur leur système.