Enquête franceinfo Un militaire français accusé d’espionnage à l'Otan : entre la France et la Russie, des liaisons dangereuses

L’arrestation l’été dernier d’un militaire français dans une base de l’Otan soupçonné d’espionnage au profit de la Russie relance les interrogations : pourquoi les Russes s’intéressent-ils à l’Alliance atlantique ?

Article rédigé par
Franck Cognard - Cellule investigation de Radio France - Philippe Reltien
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
De 2014 à 2016, le lieutenant-colonel "Marc" est attaché militaire au Kazakhstan, où il aurait pu tisser des liens avec la Russie. (NICOLAS DEWIT / RADIO FRANCE)

Le 21 août 2020, un lieutenant-colonel français en poste dans une base de l’Otan près de Naples a été mis en examen pour intelligence avec une puissance étrangère, collecte et livraison de renseignements. Plus d’une année d’enquête et de filatures ont permis au renseignement français et italien de soupçonner la Russie d’avoir recruté ce lieutenant-colonel. Selon les services italiens, le français rencontrait un officier du GRU, le renseignement militaire russe. Mais pourquoi la Russie cherche-t-elle à obtenir des informations de première main sur l’Otan ?

>> VIDEO. Qui est le militaire français soupçonné d’espionnage avec la Russie

Pour les Russes, l’Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan, aussi appelée Alliance atlantique, qui regroupe la plupart des pays d’Europe, ainsi que la Turquie, les Etats-Unis et le Canada) est désormais perçue comme "une machine de guerre" au service des Américains. Ces derniers ont gagné du terrain après la dissolution de l’URSS, en intégrant dans l’Alliance des pays de l’ancien bloc de l’Est, comme la Bulgarie, la Roumanie ou les pays baltes.

Pourtant, vers la fin des années 90, les Russes ont cru pouvoir travailler en bonne intelligence avec l’Organisation. "On essayait de créer des mesures de confiance avec la Russie, se souvient Alain Richard, ministre de la Défense français de 1997 à 2002. Lorsqu’il y avait des réunions ministérielles de l'Otan, on faisait une réunion supplémentaire le lendemain avec le ministre russe."

Cette relative bonne entente et ce partage du renseignement vont être ébranlés par deux évènements, en 1999 : l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, et le bombardement de Belgrade (Serbie) par l’Otan. Résultat : la confiance s’évapore, et l’antagonisme refait surface. "Cet espionnage russe, nous l'avons provoqué à la fin de la guerre froide, analyse estime Éric Denécé directeur du Centre français de recherche sur le renseignement. Les ouvertures, les tentatives de rapprochement faites par Moscou étaient bien réelles. Du coup, il y a eu de leur part une déception très forte vis-à-vis de l'attitude de l'Occident, notamment sous impulsion américaine. À partir de ce moment-là, ils ont décidé de redévelopper le renseignement et leur action de déstabilisation de l'Occident. Aujourd'hui, les Russes multiplient tous azimuts les tentatives de recrutement et les attaques informatiques. Ils le font parce que nous n'avons pas su répondre à leurs demandes."

Ces dernières années, plusieurs évènements ont encore aggravé les choses : la guerre civile en Ukraine et l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, l’avion de la Malaysia Airlines abattu par un missile russe en mai 2018... La Russie est peu à peu écartée d’assemblées parlementaires comme celle de l’Otan, ou du G8, le club des dirigeants des pays les plus riches, devenu le G7, sans la Russie.

Vladimir Poutine arrive au palais de l’Elysée, le 9 décembre 2019, pour un sommet sur l’Ukraine. (ALEXEY NIKOLSKY / SPUTNIK / AFP)

L’espionnage russe comme à l’époque de la guerre froide

C’est à partir de ce moment-là que l’espionnage Russe va s’intensifier, comme le révèle une note de 2015 du contre-espionnage français qu’a pu consulter le journaliste Nicolas Hénin : "On constate une remontée en puissance du dispositif russe, notamment au fil des conflits, que ce soit après les interventions en Géorgie, en Ukraine, et en Syrie. Globalement, à chaque fois que l'armée russe s'engage sur un terrain d'opération, on observe une offensive informationnelle dans l'ensemble du monde, notamment chez nous."

La note indique que le niveau d'activité du renseignement russe est aujourd'hui revenu à ce qu'il y avait au moment de la guerre froide, aussi bien en termes d'effectifs que de moyens consacrés.

Nicolas Hénin, journaliste

En pratiquant l'espionnage à grande échelle, les Russes recherchent toutes sortes d’informations sur les activités militaires de l’Otan en Méditerranée (projets, notes, organigrammes, courriels, contacts…). D’où l’intérêt pour eux, à travers le présumé recrutement du lieutenant-colonel français, de cibler la base de Naples, qui permet d'avoir une vision globale sur les activités militaires de l’Alliance dans l’Europe du Sud, au Proche et au Moyen-Orient.

Les services secrets français, une "passoire" pour le KGB

Sur le sol français, les Russes s'intéressent également de près à l'un des lieux les plus stratégiques du pouvoir européen : le Conseil de l’Europe, à Strasbourg, où siège la Russie (contrairement au Parlement européen, où siègent les députés élus de l'Union européenne). Le Conseil de l’Europe est une assemblée placée sous immunité diplomatique qui regroupe 47 pays. Près de 2 300 employés y travaillent (traducteurs, attachés militaires, diplomates, etc.). "C'est un lieu de rencontre et un carrefour dans lequel on sait qu'il y a des visites officielles, mais surtout des rencontres non-officielles", explique encore Éric Denécé. Un véritable "vivier" pour les espions du monde entier...

Le Conseil de l’Europe, situé à Strasbourg, serait un véritable "vivier " pour les espions du monde entier. (FREDERICK FLORIN / AFP)

Les Russes ciblent d’autant plus les Français qu'ils ont la réputation d’être assez faciles à retourner. Parmi les cas célèbres, on peut citer l’ambassadeur de France à Moscou dans les années soixante qui aurait fait l’objet d’une tentative de recrutement, ou bien l’ancien ministre de la Défense (de 1981 à 1985) Charles Hernu, catalogué parmi les contacts privilégiés des Russes. "Selon les généraux du KGB, les services secrets français étaient une passoire, estime l’historien Andrei Kozovoi auteur du livre Les services secrets russe (Tallandier, 2020). Depuis l'affaire Farewell, l'expulsion en 1983 de 47 soi-disant diplomates, je crois que les Français ont commencé à prendre conscience de la pénétration soviétique sur le territoire, et depuis ce jour, je ne doute pas qu’ils ont amélioré leurs systèmes de sécurité."

Aujourd'hui, lorsqu'un poste est vacant à l’Otan, le ministère des Armées informe tous les gradés comme les diplomates qu’ils risquent d’être approchés par des espions étrangers et des conséquences graves qu’ils encourent. En juillet 2020, deux anciens espions de la DGSE ont été condamnés à 8 et 12 ans de prison pour avoir monnayé des secrets avec la Chine.

Certains officiers français fascinés par la "Grande Russie"

Qu’est-ce qui peut pousser un militaire français à transmettre des informations à la Russie ? Au-delà des motivations pécuniaires ou du chantage, on observe au sein d’une partie du commandement de l'armée française une forme de russophilie et d'admiration qui semble assez marquée pour son président actuel. "Poutine exprime une force qui incarne l'autorité, il est respecté dans son pays, analyse Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice LR des Français de l’étranger. Il existe une certaine fascination pour cet empire auprès de certains officiers français, avec l'idée que la France et la Russie devraient avoir un avenir commun au sein de l'Europe, qu'il faudrait absolument qu'il y ait une alliance entre eux."

Pour Alain Chouet, ancien directeur du renseignement à la DGSE, "Vladimir Poutine veut apparaître comme l'ami sur lequel on peut compter, qui ne trahit jamais, contrairement aux Français et aux Américains. La Russie veut se présenter comme un allié fiable, durable et qui tient ses engagements dans le temps."

Dans ce contexte, l’une des hypothèses (sous réserve que la justice le confirme) est que le lieutenant-colonel français aurait pu agir non pas contre son pays, mais pour défendre une certaine idée de la France et de sa relation particulière avec la Russie. Avec une possible frustration personnelle en toile de fond : le militaire soupçonné est toujours lieutenant-colonel après 28 années de service, alors que certains de ses anciens camarades de l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr sont devenus colonels ou généraux.

Illustration des officiers de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr. (NICOLAS DEWIT / RADIO FRANCE)

Le mystérieux "Code Jour"

Les exemples ne manquent pas de militaires sensibles à l’idée de la grande Russie, mais aussi de la Serbie, et qui ont donc transmis des secrets militaires ou diplomatiques. Ainsi, le commandant Pierre-Henri Bunel, ancien officier de l’Otan arrêté en 1998, a livré à un officier serbe des informations sur des bombardements planifiés par l’Alliance atlantique.

Autre exemple emblématique, celui de Georges Pâques, un fonctionnaire recruté à Alger en 1943. Résistant gaulliste, il travaille dans des cabinets ministériels, puis à l’Otan. Pendant 20 ans, il livre de nombreux documents confidentiels aux Russes. L’homme explique avoir agi par idéalisme, pour éviter un conflit nucléaire. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, avant d’être gracié par Georges Pompidou en 1970.

Une autre opération d'infiltration beaucoup moins connue s'est déroulée au sein du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), l'ancêtre de la DGSE pendant plusieurs dizaines d’années. Un agent employé au ministère des Affaires étrangères aurait livré au KGB les clés de cryptage nécessaires à la lecture des dépêches diplomatiques entre Paris et ses ambassades à Moscou et à Washington. Décoré par les Soviétiques en 1957, cet agent, baptisé Code Jour, serait resté actif jusque dans les années 80. On le sait grâce au contre-espionnage britannique et grâce à la source de cette histoire, un espion russe passé à l’Ouest. L’opération n’a été révélée qu’en 1992, mais l’identité de l’espion n'a jamais pu être formellement établie.

Le bâtiment du SDECE (service de contre-espionnage français) boulevard Mortier, à Paris, France, le 28 décembre 1968. (KEYSTONE-FRANCE / GAMMA-KEYSTONE / GETTY IMAGES)

Tout le monde espionne tout le monde

Le message envoyé par la France à la Russie en saisissant la justice au sujet du lieutenant-colonel qui travaillait pour l'Otan est-il susceptible de faire bouger les Russes ? L’ancien officier de la DGSE, Alain Chouet, n'y croit pas : "Le GRU [le renseignement militaire russe] est un service extrêmement offensif et discipliné. Ils ne s'arrêteront pas là. Tout dépendra du message politique qui leur sera donné par le pouvoir russe."

Cela dit, il n’y a pas que les Russes qui s’intéressent de près à l’armée française. Les Chinois et les Américains sont eux aussi très actifs. Chacun est espionné et espionne l'autre, par tous les moyens possibles : renseignements électronique, satellitaire, et bien sûr humain. D'après Olivier Mas, ancien officier traitant au sein de la DGSE, "tous les services de renseignement, essayent de recruter des personnes qui trahissent leur pays. C’est leur travail. Si on a l’occasion de le faire, on ne va pas s’en priver. Par exemple, on serait ravi de recruter un officier Russe en poste en Syrie…"

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.