"Intrusifs" ou "tranquilles à la maison" : comment vit-on un entretien d'embauche en visioconférence à l'ère du Covid ?

Depuis un an, les recrutements se déroulent souvent à distance en raison du Covid-19. Contraintes techniques, rapport à l'image, fiabilité... La vidéo bouscule les habitudes des candidats et des managers.

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"Intrusifs" ou "tranquilles, comme à la maison" : à quoi ressemblent les entretiens d'embauche en visioconférence ? (VALENTINE JOUBIN / RADIOFRANCE)

"Je suis une personne qui aime le contact", insiste Myriam, 43 ans, avant de nous raconter son expérience malheureuse d'entretien d'embauche en visioconférence en juin dernier. Un exercice qui s'est généralisé en un an en raison de l'épidémie de Covid-19. "Je me suis retrouvée face à mon ordinateur à répondre à des questions sur l'écran. Il n'y avait personne en face de moi", se souvient cette ancienne maîtresse d'hôtel reconvertie en commerciale. En face d'elle, un simple questionnaire automatique auquel elle a dû répondre en étant filmée.

Myriam, qui avait acheté son tout premier ordinateur pendant le premier confinement, a été totalement déstabilisée : "C'était moi dans toute ma splendeur, j'ai dit 'Ils sont fous'. J'ai ri à une question parce que je m'étais plantée. Je ne sais même plus sur quelle question j'ai buggé, j'ai tout zappé en fait." Quelques mois après sa déconvenue sur Zoom, Myriam a finalement décroché un emploi grâce à un recrutement en présentiel cette fois.

Problèmes de connection et de décor

Qu'il s'agisse de Skype, Zoom ou encore Teams, l'utilisation d'un logiciel de visioconférence est "une source de stress supplémentaire" pour les demandeurs d'emploi, constate Michelle Gay, consultante en évolution professionnelle dans le Lot-et-Garonne. Il y a la peur de ne pas entendre les questions ou de ne pas maîtriser les différentes fonctions vidéo, audio... D'autant que certains recruteurs profitent de cet exercice filmé pour tester les compétences informatiques du candidat.

"On demande de plus en plus de faire du partage de document par écran, de montrer son CV notamment, de faire du multitâches. Ceux qui sont limite par rapport à l'outil informatique sont écartés".

Michelle Gay, coach professionnelle

à franceinfo

Que dire alors des postulants qui vivent en zone blanche ? Dans le Lot-et-Garonne ou la Dordogne, le cas n'est pas rare, explique Michelle Gay. "J'ai fait un bilan de compétences avec un monsieur qui vit dans le secteur de Périgueux. Il a dû aller chez des amis parce que la conversation était totalement hachée". Autre contrainte : le lieu du tournage. Avec le retour de l'école à la maison les options sont parfois très limitées. "L'ado qui vient se servir dans le frigo en arrière-plan ou le chat qui vient vous faire un câlin, ça ne fait pas très sérieux en entretien", doit parfois rappeler la coach.

Au jeu de la mise en scène, les candidats ne jouent pas à armes égales. Morgane, 35 ans, responsable RH en région parisienne, voit bien le malaise de certains jeunes diplômés filmés dans leur petit logement : "Je sens que c'est gênant pour eux. Ils sont entourés de toutes leurs affaires, de leur bazar. Il y a parfois des posters d'ados qui traînent encore au mur." Tout en assurant que ce décor n'a pas d'influence sur son choix, elle estime que l'entretien virtuel est "intrusif" pour celui ou celle qui postule.

"On est à la maison, à l'aise"

Partager son intimité, ses goûts esthétiques, peut aussi avoir du bon, témoigne Marie 25 ans. Au mois de décembre dernier, cette habitante du Lot-et-Garonne a eu un entretien d'embauche avec une avocate pour un poste d'assistante juridique : "J'ai fait un espace à la Noël avec le sapin derrière moi, comme ça, ça faisait un peu ambiance tranquille, chouette". Une audace savamment calculée : "On m'avait dit que c'était une personne qui était cool, qui aimait être dans des relations de confiance."

Marie préfère même le virtuel à l'entretien physique : "J'ai passé un entretien en présentiel trois semaines après, et j'étais vachement plus à l'aise à l'écran. Je n'avais pas ce truc stressant de 'Je vais arriver en retard à mon entretien. Il faut que j'arrive en avance, que je trouve une place'. On est à la maison, à l'aise, pas dans un milieu qu'on ne connaît pas." Pas le temps de cogiter et de remettre en doute ses capacités.

"Il y a certaines choses que tu ne décèles pas"

L'intérêt de cette rencontre à distance, en temps de Covid-19, c'est aussi que l'on n'a pas besoin de porter un masque. Fanny, 47 ans, responsable d'un centre socioculturel municipal en Seine-Maritime se souvient de sa frustration lors d'une série d'entretiens sur site au mois de juin. "C'est quand même compliqué de ne pas voir le visage, les mimiques", souligne-t-elleSurtout quand on cherche un animateur dont on veut évaluer les qualités humaines.

Cinq mois plus tard, Fanny a participé à une autre session de recrutement, en vidéo cette fois. Une technique qui, selon elle, "permet une relative fiabilité" : "Finalement, je trouve que les personnalités transparaissent quand même beaucoup dans la gestuelle."

"On voit tout de suite les gens qui parlent avec leurs mains. J'ai revu deux candidats par la suite et c'était exactement les personnes que j'avais vues en vidéo."

Fanny, responsable d'un centre socioculturel

à franceinfo

"Ne faire que du visio, ce n'est pas suffisant, estime Jules Drique, 33 ans, responsable de l'agence Grand Ouest au sein de la société de conseil en développement durable Vizea. Il recrute ses collaborateurs en deux temps : un entretien virtuel pour cerner les motivations, puis un entretien physique pour vérifier "l'adéquation du profil". "Il y a certaines choses que tu ne décèles pas en visio comme des comportements, des manières d'agir. J'ai une personne, par exemple, qui est venue en entretien et au lieu d'attendre à l'accueil, il est tout de suite venu dans les bureaux et il a cherché à me trouver." Selon le manager, basé à Nantes, cela dénotait d'une tendance "à sortir un petit peu des règles".

Pour Morgane, dont l'entreprise est implantée dans une zone d'activités peu avenante, si le processus de recrutement doit impérativement inclure une rencontre en chair en os, c'est surtout par respect pour le salarié lui-même : "Même si je suis sûre que c'est un bon candidat, avec la visio lui n'a pas tous les éléments pour prendre sa décision. Il faut qu'il découvre les locaux où il va travailler, savoir s'il s'y sent bien." D'autant qu'avec le télétravail, que le gouvernement souhaite amplifier, ce n'est pas seulement l'embauche qui se fait souvent à distance mais également les premiers mois dans un nouveau poste.

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