Témoignages Emploi : six chômeurs racontent leurs difficultés à retrouver un travail malgré leurs démarches

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Eloignement des métropoles, âge, discriminations, horaires impossibles... Six demandeurs d'emploi racontent à franceinfo pourquoi ils peinent à trouver un travail. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Bassins d'emploi trop éloignés, discriminations de tout ordre, licenciements qui débouchent sur une "descente aux enfers"... Des demandeurs d'emploi racontent à franceinfo les difficultés qu'ils rencontrent. 

Le travail, une denrée abondante ? "Je traverse la rue et je vous en trouve !" avait lancé Emmanuel Macron à un jeune chômeur, le 15 septembre 2018. La phrase est restée en travers de la gorge de nombre de chômeurs, qui multiplient en vain les démarches sans parvenir à décrocher un emploi. Plusieurs d'entre eux ont répondu à l'appel à témoignages lancé par franceinfo sur le sujet, alors qu'entre en vigueur, vendredi 1er octobre, la réforme de l'assurance-chômage qui va diminuer, selon l'Unedic, l'allocation mensuelle de plus d'un million de personnes.

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Ces chômeurs racontent les multiples raisons qui les éloignent du marché du travail. Parmi les plus citées : leur éloignement des métropoles (dont le prix du logement est dissuasif), leur âge (trop vieux, donc trop chers), des discriminations jamais explicites ("c'est peut-être parce que je m'appelle Mohamed", nous a écrit l'un d'eux), des horaires impossibles. Et surtout, des CDD à répétition qui ne débouchent jamais sur un emploi stable. 

Franceinfo revient sur le parcours de six d'entre eux.

Michaël Fache, 36 ans, Valenciennes : "Je n'ai pas de véhicule"

"Malgré mon courage, ma volonté d'y arriver, je ne trouve pas", écrit depuis Valenciennes (Nord) Michaël Fache, 36 ans, un "papa séparé avec trois enfants", dont il a la garde un week-end sur deux. Joint par franceinfo, il retrace son histoire. "J'ai bossé dix ans et demi pour 1 250 euros net par mois au rayon fruits et légumes d'un hypermarché, sans évolution", explique-t-il. Jusqu'en 2018, lorsqu'un litige avec son employeur débouche sur son licenciement, qu'il attaque aux prud'hommes. Le bouche-à-oreille circulant rapidement entre patrons locaux, ses "CV restent sans réponse", affirme-t-il. Il enchaîne alors "les emplois de cariste". "Mais c'est uniquement des contrats d’intérim, irréguliers", déplore-t-il.  

Il choisit alors de changer de voie et "solde" ses "3 000 euros de droits acquis à formation".  Il y a dix mois, il passe un diplôme "d'auxiliaire ambulancier", avant de découvrir que "l'on demande des ambulanciers, pas des auxiliaires !" Et lorsqu'un "grand groupe à Valenciennes" publie une offre, il n'est pas pris, faute d'expérience. Il se dirige alors vers une formation d'agent de sécurité incendie,  toujours pas suffisante pour décrocher un emploi.  "Les employeurs m'ont appelé, mais ils veulent un agent de sécurité avec la carte professionnelle. Et là, il y a du travail tout de suite ! Mais pour avoir la carte, il me faut une formation supplémentaire de cinq semaines. J’attends désormais qu'il y en ait une qui se libère." Un autre obstacle l'empêche d'accéder au travail : "Je ne suis pas véhiculé, donc, avec mon seul vélo et ma trottinette électrique, je suis limité dans mon rayon kilométrique."

"Comment voulez-vous que je prenne un crédit pour une voiture alors que je n'ai pas d'emploi et que tout augmente de façon affolante, sauf les salaires payés une misère ?"

Michaël Fache, demandeur d'emploi

à franceinfo

Et pas question pour lui de s'éloigner de ses enfants :  "Je les vois peu et je ne veux pas réduire davantage." Il vit désormais avec 900 euros d'allocation chômage par mois. Il "ne pense pas être impacté" par la réforme, puisqu'il était au chômage avant qu'elle n'entre en vigueur.

Leila, 36 ans, Montfermeil : "Les entreprises sont frileuses"

Leila (le prénom a été changé, à sa demande) habite Montfermeil  (Seine-Saint-Denis) et vit en couple. Elle a 36 ans, trois enfants, et peine aussi à trouver un travail, malgré son BTS d'assistante trilingue français-anglais-allemand. "Je cherche depuis un peu plus de deux ans, et j'arrive au bout de mes droits. Mon nom freine peut-être dans ma recherche d'emploi. Mais c’est une impression, on ne peut pas savoir. " Elle a pourtant accumulé de l'expérience : "Educatrice, conseillère principale d'éducation, secrétaire, assistante, conduite d'atelier, communication transversale... Mais les entreprises sont frileuses", note-t-elle.

"Les employeurs ne cherchent pas à connaître vos compétences. Ils vous expliquent : 'On n'a pas le temps de vous former, il faut vraiment que votre dernier emploi ressemble trait pour trait au poste à pourvoir.'"

Leila, demandeuse d'emploi

à franceinfo

Il y a quelques mois, elle avait retrouvé du travail "dans une société de transport de marchandises. Les affaires repartaient après le Covid, et ils m’ont recrutée. Puis leurs commandes ont baissé à nouveau, et leur personnel était devenu trop nombreux." Elle s'obstine. A force de chercher "toute seule sur internet, sans l'aide de Pôle emploi", elle trouve enfin une piste sérieuse dans un secteur qui lui plaît, la lutte contre la fracture numérique, avec un possible CDD de deux ans renouvelable. "Avec le plan de relance, il va y avoir des emplois de conseillers numériques. Les démarches pour postuler sont indiquées sur le site du gouvernement." 

Encore faut-il franchir les étapes. La première, "un test de positionnement", ne lui a pas posé de problème. A l'exception du temps qu'il lui a fallu pour aller de Montfermeil à "Paris 20e" : 16 km à vol d'oiseau, mais pas loin de "deux heures" en transports en commun. Elle attend maintenant que le contrat promis par une commune se concrétise. "Les mairies ont un budget pour ça, mais elles ne savent pas comment lancer le truc. C’est trop nouveau. Pourtant, tout est indiqué en ligne !" Tant que le contrat n'est pas signé, elle "ne peut pas commencer la formation certifiante". Mais elle a bon espoir : "Ça pourrait se décanter." Après deux ans de chômage, entrecoupés d'une période d'activité, elle touche 1 200 euros d'allocation chômage par mois. Sera-t-elle touchée par la réforme ? "Je ne sais pas !" constate-t-elle, faisant état de courriers de Pôle emploi "vraiment pas clairs".

Anne Segers, 32 ans, Nancy : "Les employeurs  veulent des jeunes pour toucher les aides"

Depuis Nancy (Meurthe-et-Moselle), Anne Segers, jeune trentenaire qui cherche un emploi dans le monde de la culture, décrit ainsi sa difficulté à accéder au marché de l'emploi : "Mon âge... Aussi fou que ça puisse paraître, de nombreuses entreprises cherchent à embaucher des personnes de moins de 26 ans pour pouvoir toucher des aides. A 32 ans, je ne fais pas le poids face à un tel critère, même avec des diplômes et de l'expérience." En 2014, elle a passé "un DUT Métiers du livre et du patrimoine", qui ouvre la voie au métier de bibliothécaire. Mais elle s'aperçoit vite que le diplôme ne suffit pas. "Il n’ouvre la porte qu’à des concours de bibliothécaires très difficiles, avec très peu de postes offerts."

Faute d'être ainsi titularisée, elle enchaîne les contrats courts dans des collectivités locales. "Le pire, se souvient-elle, ça a été des contrats renouvelés tous les mois sur une période de trois ans. Ces contrats pourraient être transformés en poste de fonctionnaire territorial, mais ça n’est jamais fait. Ça leur coûte moins cher de reprendre un contractuel. Honnêtement, je le vis très mal." Elle se heurte à des portes fermées, sans voir le bout du tunnel. "Pôle emploi ne me propose aucune formation, sinon comme électricien, ou encore cariste alors que je suis toute petite et que je n’ai pas le gabarit." La crise sanitaire ayant contribué à fermer bibliothèques et espaces culturels, elle est depuis deux ans au chômage, avec une allocation de 1 000 euros par mois. La réforme va-t-elle la toucher ? "Je suis dans le flou", répond-elle. 

Sophie, 46 ans, Aix-en-Provence : "J'ai suivi plein de formations"

Près d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), Sophie préfère qu'on ne donne pas son nom de famille. A 46 ans, elle affiche une expérience de deux décennies en marketing "dans des entreprises tournées vers l’international", précise-t-elle. En 2020, le Covid chamboule sa vie professionnelle. Elle travaille dans une PME de près d'une centaine de salariés "qui n'est pas cool sur le confinement : pas de télétravail, des valeurs rétrogrades..." Elle y voit une opportunité et recourt à la rupture conventionnelle, aussi pour garder un œil sur ses deux fils collégiens. 

Au début, tout va bien, retrace-t-elle. "J’ai suivi plein de formations, j’ai positivé le truc." Et la reprise la rend optimiste. Elle envoie donc "plein de CV" en direction du gros tissu de PME de la région. Mais les réponses se font attendre, "même pour un CDD de neuf mois à Marseille, où je vois l'annonce reparaître sur LinkedIn après mon entretien". "On me donne la réponse passe-partout : que mon profil ne correspond pas aux attentes." Mais elle "se pose la question de l'âge".

"Aujourd'hui, dans la région d'Aix-Marseille, ils cherchent des stagiaires alternants, mais pour des vrais postes ! Les étudiants, il faut pourtant être derrière."

Sophie, demandeuse d'emploi

à franceinfo

Depuis, elle commence à "déchanter". "Pour un poste mi-Allemagne mi-France,  on ne me prend pas en me disant : 'Vous n’êtes pas assez internationale'. Je suis pourtant trilingue français-allemand-anglais !" Elle oriente aujourd'hui ses recherches vers Paris, aux salaires plus attractifs ("ici, c'est 25% de moins !"), en espérant pouvoir bénéficier du télétravail. Avec ses 1 900 euros d'allocation chômage mensuels, elle ne sait pas si elle va "être touchée par la réforme" alors qu'elle devait "avoir des nouveaux droits en novembre".

Jean-Christophe Mojard, 50 ans, Tarbes : "Trop vieux et trop cher"

Une "descente aux enfers". Ainsi Jean-Christophe Mojard, 50 ans, résume-t-il sa trajectoire professionnelle. "Pourtant, j'ai changé de trottoir plusieurs fois", ironise-t-il, en une allusion acide à ce qu'a dit le président de la République. Sa carrière, pourtant, avait plutôt débuté sous de bons auspices. En cinq ans, il grimpe et obtient un poste de "directeur régional dans la promotion pharmaceutique". Il poursuit donc sa carrière dans un secteur médical qui lui sourit, jusqu'à ce que l'entreprise où il travaillait ferme. 

Il monte en 2010 sa "boîte, comme photographe indépendant. Mais j'ai fermé en 2017. Qu'est-ce que vous pouvez faire face à quelqu'un qui fait des photos de mariage à 200 euros au black ?" En juillet de la même année, il quitte les Bouches-du-Rhône, où vivent toujours ses trois enfants, pour devenir conseiller pour un opérateur téléphonique à Tarbes (Hautes-Pyrénées), puis conseiller premium pour les clients classés VIP. Mais en 2020, il est licencié. Et depuis, il ne parvient pas à retrouver du travail. "A 50 ans, je suis jugé trop vieux et trop cher. Mais ça, on me le dit à l'oral, jamais par écrit."

Pôle emploi lui suggère même "de mettre des trous dans son CV" pour rendre son parcours plus anodin. Divorcé, il vit aujourd'hui dans un hébergement social, sans guère de perspectives. Il touche 1 000 euros par mois d'allocation chômage. "Tant que je suis inscrit, rien ne change. Mais après, si je retrouve un CDD mal payé, ce qui est le cas le plus courant, l'indemnisation fera très mal. Elle sera vraiment revue à la baisse."  

Andréa, 35 ans, Strasbourg : "Etre mère m’empêche d’entrer dans la population active"

Mère de famille de 35 ans, Andréa (qui ne veut pas donner son nom de famille) vit à Strasbourg avec sa fille de 4 ans et son fils de 2 ans. "Bientôt divorcée, j’ai l’essentiel de la garde de mes deux enfants", synthétise-t-elle. "Bénéficiaire du RSA", elle est inscrite depuis six mois à Pôle emploi. Mais "le fait d'être mère m'empêche d'entrer dans la population active, d'autant que je n'ai pas de famille ici pour garder mes enfants", affirme-t-elle.

"Quand je cherche, je ne dis pas toujours que j’ai deux enfants, sinon on ne me rappelle pas."

Andréa, demandeuse d'emploi

à franceinfo

C'est d'autant plus compliqué que cette titulaire d'"une licence en langues appliquées et d'un bachelor en communication" a surtout travaillé, depuis une décennie, dans l'hôtellerie, aux côtés de son ex-mari. "Un business familial qui ne m'a rien rapporté", remarque-t-elle avec un soupçon d'amertume. Et dans un secteur où on manque de bras, "mais dont les horaires ne sont pas compatibles avec la garde de mes enfants". Elle songe désormais à s'orienter vers un poste de ressources humaines dans une agence d'intérim, en espérant conjuguer les horaires avec ses contraintes de mère de famille. La réforme de l'assurance-chômage ne la concerne pas, puisqu'elle ne touche que le RSA, soit le minimum des revenus sociaux.

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