"C'est une fausse bonne idée" : pourquoi le congé menstruel fait débat

Le groupe Carrefour a annoncé mercredi qu'il permettrait bientôt à ses employées souffrant d'endométriose de poser un arrêt-maladie en cas de règles douloureuses. Une décision saluée, mais qui fait aussi naître des craintes, y compris chez les féministes.
Article rédigé par franceinfo
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L'endométriose touche "près de 10% des femmes en âge de procréer", selon le ministère de la Santé (photo d'illustration). (KETTY BEYONDAS / MAXPPP)

Une première pour une multinationale française. Si le dispositif existe déjà dans certaines petites et moyennes entreprises (PME), le congé menstruel va également être mis en place à l'été 2023 au sein de l'enseigne de grande distribution Carrefour. Son PDG, Alexandre Bompard, a annoncé, mercredi 19 avril, l'instauration d'un congé dédié aux salariées souffrant d'endométriose, leur octroyant le droit à douze jours d'absence par an, à condition qu'elles disposent d'un document "attestant d'une situation de handicap".

"Une prise de conscience s'opère", a salué sur franceinfo Yasmine Candau, présidente de l'association de lutte contre l'endométriose EndoFrance. La décision de Carrefour permet ainsi de "sensibiliser dans l'entreprise à l'endométriose, ses conséquences et son impact sur le quotidien professionnel", ajoute-t-elle.

Alexandre Bompard précise d'ailleurs dans Le Parisien que la mesure sera accompagnée d'une "grande campagne de mobilisation, car les managers ne savent pas toujours ce que les femmes peuvent endurer". Un livret de formation et de sensibilisation va notamment être distribué. Cette maladie gynécologique touche "près de 10% des femmes en âge de procréer", soit entre 1,5 et 2,5 millions de personnes, souligne le ministère de la Santé.

"Les femmes gèrent seules leur souffrance pour l'instant"

"Les choses avancent", s'est réjouie mercredi Sandrine Rousseau sur franceinfo. La députée écologiste rappelle que l'endométriose "provoque des douleurs parfois insupportables pour certaines femmes, qui vont même jusqu'à des paralysies".

Si l'obligation de fournir un certificat médical ou un document prouvant la situation peuvent paraître contraignants, cela peut par ailleurs les forcer à consulter leur médecin. C'est précisément ce que souhaite la sénatrice PS Hélène Conway-Mouret, qui a déposé mardi une proposition de loi "visant à améliorer et garantir la santé et le bien-être des femmes au travail", peut-on lire sur le site du Sénat.

Avec ce texte, la sénatrice entend instaurer un arrêt de travail qui peut aller jusqu'à deux jours par mois, et ce, pendant trois mois, pour les personnes souffrant d'endométriose ou de dysménorrhée. Cette courte durée doit permettre la mise en place d'un suivi médical pour les personnes concernées. "Il suffi[ra] d'appeler son médecin traitant pour le renouveler", affirme la sénatrice. "Les femmes se débrouillent toutes seules pour l'instant, gèrent seules leur souffrance", déplore-t-elle sur le site de BFMTV. En mars, l'Inserm regrettait que "cette maladie gynécologique demeure encore mal repérée", avec des "retards de diagnostic importants".

Le secret médical en question

Toutefois, cette mesure ne convainc pas tout le monde, y compris chez les féministes. "L'intention est bonne", mais "c'est une fausse bonne idée", expliquait ainsi sur franceinfo Fabienne El Khoury, porte-parole de l'association Osez le féminisme, le 17 février, alors que l'Espagne venait d'approuver l'instauration d'un congé menstruel. Bien qu'il soit positif que "ces douleurs soient reconnues", "les retombées pourraient être contre-productives".

"En fait, ce que cette loi dit, c'est qu'il est normal que certaines femmes aient d'intenses douleurs, et que la solution, c'est de rester à la maison et ne rien faire", tance Fabienne El Khoury. Parmi les craintes avancées, figure aussi la baisse des investissements dans la recherche médicale. "C'est à la société de mieux prendre en charge les femmes, investir dans la recherche pour faire cesser ces douleurs", souligne-t-elle.

La mesure pourrait aussi "augmenter le risque de discrimination à l'embauche", mais aussi sur les conditions de vie en entreprise, pointe la porte-parole d'Osez le féminisme. "On pense que ça peut éventuellement augmenter certains types de harcèlement", précise-t-elle.

Delphine Tharaud, enseignante-chercheuse à l'université de Limoges, spécialiste des questions d'égalité et de discriminations, partage ce constat. "Lorsqu'on embauche une femme, l'employeur se pose la question de la maternité, du congé maternité, des congés enfants malades, de la flexibilité des horaires de leur salariée... On risque de retrouver ces problématiques dans le congé menstruel qui va revenir régulièrement", détaille-t-elle auprès de France 3 Paris Ile-de-France.

Enfin, se pose la question du secret médical, qui, ici, n'est pas respecté, puisque "la salariée va être obligée de dévoiler l'objet du congé, ce qui n'est pas le cas dans un arrêt classique. Cette procédure spécifique va dire beaucoup de l'état de santé de la personne", regrette la spécialiste.

Le gouvernement botte en touche pour le moment

Du côté du patronat, l'instauration de ce congé supplémentaire est vue comme une contrainte qui pourrait entraîner une "désorganisation" au sein des petites entreprises, s'inquiétait auprès de l'AFP la Confédération des PME (CPME), le 10 avril. Pour le Medef, opposé au congé menstruel, une telle mesure "renverrait l'image que les femmes ne peuvent pas occuper les mêmes postes que les hommes".

Du côté des élus écologistes, la question de l'instauration d'un congé menstruel doit relever de l'Etat, et non d'initiatives individuelles. "Ce serait très bien que l'Etat avance" dans ce sens, a pointé mercredi Sandrine Rousseau, qui dit réfléchir "à proposer une loi sur un congé menstruel de 14 jours", avec ses collègues Sébastien Peytavie et Marie-Charlotte Garin. 

Le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, a affirmé mercredi qu'il regardait de près "la manière dont les choses se déroulent dans les entreprises et les collectivités qui mettent déjà en place" des dispositions particulières. Néanmoins, l'ancien ministre de la Santé n'est "pas sûr que la réponse doive être législative", préférant l'idée d'"encourager le dialogue social là où c'est possible". "Nous pourrons nous prononcer" lorsque les propositions auront été déposées "et que nous aurons une visibilité sur leur contenu", a pour sa part réagi Isabelle Rome, la ministre déléguée à l'Egalité entre les femmes et les hommes, dans une déclaration transmise à l'AFP, le 10 avril. 

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