"Il ne me reste pas grand-chose pour vivre" : quatre retraitées racontent leurs fins de mois difficiles

Alors que les retraités sont appelés à manifester contre la hausse de la CSG, quatre femmes à la retraite ont accepté de témoigner pour décrire leur quotidien.

Un manifestant retraité. Illustration.
Un manifestant retraité. Illustration. (MAXPPP)

Parmi les 16 millions de retraités français, Annie, Micheline ou Marie-France font partie de ceux pour qui la retraite se résume à vivre avec "pas grand-chose". Car si la pension moyenne des Français est de 1 376 euros brut par mois, selon les statistiques du ministère des Solidarités, celle des femmes est bien inférieure à celle des hommes, avec 1 050 euros mensuels contre 1 728 euros mensuels. 

Alors que neuf associations et syndicats appellent les retraités à manifester, jeudi 28 septembre, à Paris et dans toute la France, contre la hausse de la CSG (qui touchera tous ceux dont la pension est supérieure à 1 200 euros par mois), quatre retraitées ont confié à franceinfo leurs difficultés quotidiennes. 

Annie, 81 ans : "Il ne me reste plus que les sorties gratuites"

A bientôt 81 ans, Annie perçoit une retraite de 1 300 euros par mois, en grande partie grâce à la pension de réversion de son mari métallurgiste, mort il y a vingt-trois ans. Comme beaucoup de femmes de sa génération, l'octogénaire a eu une vie professionnelle courte et hachée, avant de s'arrêter à 30 ans pour élever ses quatre enfants. "Certains considèrent que 1 300 euros par mois, c'est très bien, mais ça dépend avec quelles lunettes on regarde", tempère la retraitée, qui surveille ses dépenses, une fois payés les 500 euros de loyer de son HLM d'Aulnoy-lez-Valenciennes (Nord).

"Il y a des charges inhérentes au grand âge", souligne-t-elle. Tous les deux mois, Annie a rendez-vous avec sa pédicure car elle ne peut plus s'occuper de ses pieds seule. La consultation lui coûte 25 euros et n'est pas remboursée. Il y a aussi l'aide ménagère, en partie financée par le département. "Je ne peux plus tout faire toute seule à la maison", déplore-t-elle. S'y ajoute la télé-assistance, qui la rassure, elle et ses enfants, mais qui lui coûte une dizaine d'euros par mois. 

Annie a donc dû renoncer à certains petits plaisirs. "Je ne vais chez le coiffeur qu'une fois tous les trois mois et je ne vais plus au cinéma depuis longtemps. Il ne me reste plus que les sorties gratuites : les balades avec les personnes de mon âge", résume-t-elle. "J'étais prête à accepter la hausse de la CSG si cela pouvait aider les jeunes à démarrer", assure la retraitée, qui n'a pas encore calculé combien elle allait perdre chaque mois. Mais en échange, elle aurait aimé que le gouvernement fasse un geste en sa faveur, comme le remboursement de certains soins.

On a l'impression qu'on est une tirelire dans laquelle on puise mais où l'on ne remet pas grand-chose.Annieà franceinfo

Micheline, 64 ans : "Il faudrait que je retrouve un emploi, tant que j'ai un peu la santé"

Micheline est à la retraite depuis un an et demi. "Je suis passée de 1 700 à 1 300 euros par mois. Je ne pensais pas subir une telle décote. Ça fait mal après quarante années de travail", reconnaît cette ancienne travailleuse sociale de 64 ans, qui vit à Louvroil, aux portes de Maubeuge (Nord). "Et encore, moi j'étais à temps plein. Je me demande ce que mes anciens collègues à mi-temps vont avoir comme retraite…"

Alors forcément, "on fait attention aux dépenses, on ne fait pas d'achats intempestifs, explique la retraitée. Après avoir payé les charges et le crédit de la voiture que j'ai dû remplacer, il me reste 400 à 500 euros par mois. Les courses, c'est chez Lidl ou Aldi. Mais même là, ça commence à coûter. Il ne reste pas grand-chose pour les loisirs ou le coiffeur. Et les voyages, c'est fini."

Comme 80% des ménages, selon le gouvernement, Micheline sera bientôt exonérée de la taxe d'habitation. Elle économisera 71 euros par mois, d'après ses calculs. Mais ce gain sera réduit de moitié par la hausse de la CSG, qui lui coûtera entre 30 et 40 euros mensuels. Pour compléter sa retraite, elle envisage de "retrouve[r] un emploi, tant qu['elle a] encore un peu la santé".

Faire le ménage, travailler dans un entrepôt... Il ne faut pas être difficile. Et il faut qu'ils acceptent des retraités.Michelineà franceinfo

Cette militante CFDT de longue date sera donc dans le cortège lillois. "C'est bien beau de taxer les plus pauvres et de faire des cadeaux aux plus riches, mais ce sont toujours les mêmes qui trinquent et les mêmes qui en profitent."

Marie-France, 61 ans : "A la fin du mois, il ne me reste plus rien"

A Anzin, près de Valenciennes (Nord), Marie-France a travaillé toute sa vie dans un atelier de confection de costumes pour hommes. "J'y suis rentrée en mars 1973 et j'ai été licenciée en mars 2011. Je n'avais que 38 annuités, mais je ne pouvais plus rester", affirme l'ancienne déléguée syndicale de 61 ans, "usée par les combats syndicaux contre les plans sociaux successifs". Pour bénéficier d'une retraite complète, elle a travaillé encore deux ans, d'abord dans un club de tennis, puis dans une cantine scolaire. "C'était fatiguant, mais que voulez-vous, il fallait bien travailler", souffle-t-elle. D'autant plus éprouvant qu'elle est diabétique depuis plusieurs années. 

Son invalidité reconnue, l'ouvrière a fini sa carrière professionnelle à mi-temps. Et elle y a perdu. "Mes quatre dernières années n'ont pas été comptabilisées. Si j'avais su que le montant de ma pension serait calculé en fonction de mon invalidité, j'aurais refusé le statut, explique-t-elle. J'aurais traîné la patte, mais au moins j'aurais eu 1 100 euros. Ce n'est pas beaucoup plus, mais ça joue."

Marie-France vit aujourd'hui avec 970 euros par mois. "Comme j'ai toujours eu un petit salaire, j'ai toujours fait attention. J'ai toujours tout acheté à crédit, mais un crédit à la fois", se souvient-elle. A la maison, c'est elle qui paie les charges. Son conjoint, qui travaille encore, s'acquitte des autres dépenses. Les chèques-vacances de son compagnon, achetés en économisant un peu tous les mois, paient la location de vacances chaque été dans le Midi. "On profite de la mer. Mais on ne va pas au restaurant, je fais la cuisine moi-même", insiste-t-elle, précisant avoir encore une fille de 20 ans à charge.

Une fois tout payé, il ne me reste plus rien. Quand on sera tous les deux à la retraite, nos revenus seront divisés par deux. On se débrouillera avec ce qu'il restera. On vivra petitement. Ce ne sera pas la folie des grandeurs.Marie-Franceà franceinfo

Marie-France n'aura bientôt plus à payer sa taxe d'habitation. "Ça nous fera 30 euros par mois en plus environ, ça fera du bien", glisse-t-elle. Mais elle redoute que ces quelques dizaines d'euros économisés ne s'évanouissent dans la hausse de la CSG lorsque son conjoint sera lui aussi à la retraite. 

Christiane, 67 ans : "Les voyages, ce n'est plus la peine d'y penser"

"Il ne me reste pas grand-chose pour vivre", confie Christiane. A Paris, cette ancienne gardienne d'immeuble de presque 67 ans vit seule avec sa retraite de 1 200 euros mensuels, qui fond de moitié quand elle paie son loyer. Ensuite, "ce sont les charges qui nous assomment", dénonce la retraitée. "La mutuelle, par exemple, est deux à trois fois plus chère pour les retraités que pour les actifs, parce qu'elle n'est plus prise en charge par l'employeur. Sur un petit budget, c'est énorme !"

J'ai l'impression de retourner au temps de l'après-guerre. Il me reste 200 euros par mois pour vivre, ce n'est pas énorme. Il faut faire attention.Christianeà franceinfo

La sexagénaire fait donc des sacrifices. "Les fruits et les légumes sont devenus très chers. Pour la viande, c'est pareil, on va chercher les petits prix. Je ne fais pas de folies. Le cinéma, les restaurants, les sorties... On ne peut plus se le permettre. Les voyages, n'en parlons plus, ce n'est même plus la peine d'y penser. Je reste enfermée." Mois après mois.

Christiane ne parle pas de ses difficultés à ses fils. Elle ne veut pas les inquiéter. "Je ne leur dis rien, je ne leur demande rien, tant que je peux m'en sortir toute seule. Je ne me suis jamais trouvée dans une situation dramatique, comme certains. Je touche du bois." Se disant "dégoûtée" de la politique, elle relativise : "Il y en a qui gagnent encore beaucoup moins que moi. Je ne sais pas comment ils peuvent s'en sortir. C'est honteux."