"Pesant", "stressant"... Quand les SMS et les e-mails professionnels minent la vie personnelle

Depuis le 1er janvier, les entreprises de plus de 50 salariés ont l'obligation d'ouvrir des négociations sur le droit à la déconnexion. Trois témoins racontent à franceinfo en quoi courriels, appels et SMS professionnels empoisonnent leur vie privée. 

Un homme utilise son téléphone portable dans le métro à Paris, le 25 août 2016.
Un homme utilise son téléphone portable dans le métro à Paris, le 25 août 2016. (BERTRAND GUAY / AFP)

"Mon entreprise fonctionne 365 jours par an. Je suis responsable d'un service de maintenance et très régulièrement sollicité la nuit, le week-end ou les jours fériés. Rien n'est formalisé, mais on vous reproche ouvertement de ne pas répondre au téléphone à n'importe quelle heure du jour et de la nuit". Voilà ce qu'écrit un internaute après l'appel à témoignages lancé par franceinfo. Cette situation n'est pas isolée, elle est au contraire le quotidien de milliers de salariés en France. Obligés d'être 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, disponibles pour leur travail, de manière souvent tacite. Les e-mails et SMS ont rendu possible ce nouvel esclavage des temps modernes. 

Mais cet état de fait pourrait changer. Le dimanche 1er janvier, l'article 55 de la loi Travail est entré en vigueur. Il dispose que les entreprises de plus de 50 salariés doivent ouvrir des négociations sur le droit à la déconnexion. Une première mondiale, même si le texte ne prévoit pas de sanctions si les sociétés n'ont pas entrepris de démarches. Néanmoins, le sujet sera au moins abordé dans les entreprises. Car nombreux sont les salariés à ne plus savoir faire la différence entre vie privée et vie professionnelle. Trois d'entre eux ont accepté de témoigner à franceinfo, à condition de rester anonymes. Leurs prénoms ont donc été modifiés. 

Pierre, salarié dans la banque : "C'est pesant"

Dans l'équipe de Pierre, ils sont quatre. Et chaque semaine, l'un d'eux est désigné pour être joignable n'importe quand, week-end compris. "On a un téléphone pro que l'on doit garder sur nous et un ordinateur portable que l'on doit ramener chez nous. Ce n'est pas une astreinte, on n'est théoriquement pas obligé de répondre. Mais, bien entendu, il est obligatoire de le faire", explique-t-il. Ces "fausses astreintes" sont rémunérées, mais faiblement, affirme ce salarié d'une grande banque parisienne. 

On reçoit fréquemment des appels entre 22 heures et minuit, voire quelquefois à 2 heures du matin, c'est pesant.Pierreà franceinfo

Pour le salarié, "l'objectif assumé de l'entreprise est de ne pas financer des astreintes qui devraient être bien mieux payées". Pierre espère que la nouvelle loi mettra un coup d'arrêt à ces pratiques. "Le droit à la déconnexion devrait inciter les entreprises à arrêter ce genre de pratiques frauduleuses", veut-il croire. 

Cécile, employée dans un média : "Le téléphone allumé en permanence"

Pour Cécile, 22 ans, la déconnexion n'existe pas. "Même si tu ne travailles pas, tu dois avoir ton téléphone allumé en permanence, que ce soit la nuit, le week-end ou pendant les vacances", raconte la jeune femme. "Mon patron n'accepterait pas que je ne réponde pas s'il essaye de me joindre", ajoute-t-elle. Contrairement à Pierre, dans son cas rien n'est officiel. "C'est ça qui est le plus pernicieux, personne ne m'a dit que je devais garder mon téléphone, je me l'impose, c'est une règle tacite". Difficile d'avoir la tête ailleurs, même quand on est en congés, dans ces conditions. 

Mes patrons ne m'appellent pas pour rien, mais je ne me sens jamais libre.Cécileà franceinfo

"C'est un sentiment très désagréable", poursuit encore Cécile. "Vous travaillez toujours plus ou moins, même sur votre temps perso". La jeune femme se fait peu d'illusions quant à l'efficacité de la nouvelle loi. "S'il n'y a pas de cadre strict et contraignant, je n'y crois pas du tout", conclut-elle. 

Marc, dans l'immobilier : "Ma messagerie professionnelle est sur mon téléphone personnel"

Marc, 32 ans, le reconnaît : il s'est un peu piégé lui-même. "J'ai installé ma messagerie professionnelle sur mon téléphone personnel, c'était plus pratique mais, de fait, je suis toujours connecté", dit-il. Ce trentenaire est régulièrement sollicité en dehors de ses heures de travail : "Le week-end, il m'arrive de recevoir des e-mails, des textos mais je ne réponds pas si ce n'est pas forcément urgent, sinon c'est l'engrenage"

On est dans des métiers où l'on n'a pas le sort de la France entre les mains, non plus.Marcà franceinfo

Pour Marc, "il faut que les entreprises comprennent que le soir, le week-end et les vacances, on retrouve sa famille". "Ça nous mine quand on y pense", réfléchit-il encore. "On fait une balade sur le front de mer, en famille, et quelque chose va vous faire penser au mail que vous avez parcouru vite. C'est un stress".