Nuit debout : cinq raisons qui expliquent pourquoi le mouvement s'est endormi

Un an après le premier rassemblement, le mouvement se retrouve une nouvelle fois place de la République. Au-delà de l'anniversaire, franceinfo a cherché à comprendre pourquoi le mouvement s'est essoufflé.

Un jeune homme fait du skateboard sur la place de la République, à Paris, le 28 mai 2016.
Un jeune homme fait du skateboard sur la place de la République, à Paris, le 28 mai 2016. (RODRIGO AVELLANEDA / ANADOLU AGENCY)

Nuit debout fête son premier anniversaire, vendredi 31 mars, place de la République, à Paris. Les membres de ce collectif et leurs sympathisants se retrouveront au lieu même où leurs luttes ont commencé, un an plus tôt. A l'époque, le 31 mars 2016, des manifestants contre la loi Travail ne sont pas "rentrés chez eux". Ils sont "restés debout", sous l'impulsion du journaliste François Ruffin, réalisateur du film "Merci patron" ou de l'économiste Frédéric Lordon. Puis, la contestation s'est élargie. Le mot d'ordre est devenu "La loi Travail, et son monde", alors que le texte était débattu puis adopté à l'Assemblée nationale.

Mais ces mois de rassemblements, de manifestations et d'assemblées générales, ont fini par perdre en intensité à l'arrivée de l'été, avant de s'arrêter. Depuis, ceux qui passaient la nuit debout, ne se sont plus relevés. Franceinfo s'est demandé pourquoi le mouvement a fini par s'endormir.

1Le timing n'était pas favorable

"Ce n'est pas parce que plus personne ne se rendait sur la place de la République que plus rien ne se passait, au contraire", pose Yann, un ingénieur membre de la commission "anti-pub" de Nuit debout. Après avoir atteint son sommet de participation le soir du 11 avril, quand 30 000 personnes s'étaient déplacées, rappelle RFI, la place s'est peu à peu vidée. Avec l'arrivée des vacances, la fatigue des militants, et l'imminence de l'Euro 2016, les rassemblements sont devenus plus sporadiques. L'adoption, pendant l'été, de la loi Travail à l'Assemblée, a été une première défaite.

"Quand vous venez passer vos soirées pour militer, souvent jusqu'à minuit, c'est parfois au détriment de votre vie familiale", explique Yann, qui comprend que les gens soient moins venus avec le temps. 

S'il affirme avoir continué, même après l'été, de s'investir dans la commission "anti-pub", qu'il avait rejoint "un peu par hasard avec une amie", il précise que l'arrêt de leurs rencontres à République est dû à l'arrivée de l'automne. "A partir d'octobre, il a commencé à pleuvoir et à faire froid, raconte-t-il. On a tout simplement décidé de se voir dans les locaux de l'association en banlieue parisienne, qui nous servait déjà à ranger du matériel pour nos actions à Nuit debout."

2La mobilisation ne s'est jamais greffée aux luttes syndicales

Certains regrettent que le mouvement ne se soit pas allié aux syndicats, notamment lors de la mobilisation de la CGT contre la loi Travail. Mais l'élargissement des débats à Nuit debout, "et le mode d’action de l’occupation par opposition au rapport de force en entreprise, a suscité une certaine méfiance des syndicats", rappelle un article du Monde. Une non-structuration qui a pu empêcher le mouvement de se relancer, alors que des dizaines de milliers de personnes manifestaient contre la loi Travail à l'appel des syndicats.

"On ne peut pas dire que le mouvement ne se soit pas impliqué dans les luttes syndicales, tempèrent auprès de franceinfo Alexandra Bidet et Manuel Boutet, chercheurs en sociologie et coauteurs, avec cinq autres personnes d'une étude sur les participants de Nuit debout, à retrouver sur Reporterre. Parmi les actions initiées sur la place de la République, à Paris, on compte le soutien de piquets de grève et d'autres mobilisations en lien avec des syndicats. [...] Les prises de parole de syndicalistes sur la place ont été souvent très appréciées." 

Cette volonté d'éviter le syndicalisme, voire la récupération politique, a peut-être aussi privé Nuit debout de structures qui auraient pu permettre au collectif de durer, à l'image des Indignés espagnols, qui a inspiré le mouvement politique Podemos. "Nuit debout n'avait pas vocation à créer un parti, au contraire, le mouvement était même hostile à toute création politique", rappelle dans le Point le philosophe Patrice Maniglier, qui a étudié le mouvement.

3Le soutien populaire et médiatique s'est estompé

Lors des premiers rassemblements, les médias se sont rapidement intéressés à Nuit debout. Le 11 avril, le mouvement flirte avec les 1 000 articles le concernant, rapporte Slate. Mais à partir du 2 mai, jusqu'au 23, le nombre d'articles sur le sujet tombe à 150 par jour. Puis la pénurie de carburant en France, liée à aux blocages des raffineries prend le dessus. Nuit Debout passe alors au second plan de l'actualité.

"En se disséminant à travers la France, mais aussi sur internet, Nuit debout a perdu la visibilité médiatique des rassemblements de place, mais n'en continue pas moins à semer des graines", analysent Alexandra Bidet et Manuel Boudet.

Des affrontements ont eu lieu avec les forces de l\'ordre le 28 avril 2016 sur la place de la République, à Paris.
Des affrontements ont eu lieu avec les forces de l'ordre le 28 avril 2016 sur la place de la République, à Paris. (BORIS ALLIN / HANS LUCAS)

La polémique sur la venue d'Alain Finkielkraut, chassé de la place de la République le 16 avril, a aussi entâché la popularité du mouvement dans l'opinion des Français. Selon un sondage Odoxa pour Le Parisien-Aujourd'hui en France publié le 15 mai 2016, le mouvement a perdu 11 points de popularité en un mois, pour atteindre 49% de soutien, contre 60% le 8 avril. Près d'un Français sur deux (47%) estimait que le qualificatif "violent" "s'appliquait bien" à Nuit debout. "On ne va pas se raconter d’histoire, le feu n’a pas (ou pas encore) pris", concédait Frédéric Lordon, figure de proue du mouvement, dans un entretien accordé au Bondy Blog début septembre.

4Les autorités ont empêché l'enracinement

La mobilisation s’est aussi heurtée à "des obstacles extérieurs", ajoutent Alexandra Bidet et Manuel Boudet. Les images de violences, notamment d'affrontement avec les forces de l'ordre lors des manifestations contre la loi Travail, se sont succédé dans les médias. "Les nouvelles manières de gérer les manifestations déployées, en favorisant les violences, notamment policières, ont contribué à décourager bien des participants", pointent les chercheurs. Des affrontements qui n'ont pas joué en faveur du mouvement abonde Yann : "Ça a donné une mauvaise imageÇa faisait le '20 heures'… Et ça, c’est super clivant." 

Des policiers interpellent un manifestant sur la place de la République, à Paris, le 28 avril 2016.
Des policiers interpellent un manifestant sur la place de la République, à Paris, le 28 avril 2016. (BORIS ALLIN / HANS LUCAS)

Dans le même temps, place de la République, la préfecture de police démantelait chaque soir les stands mis en place par les militants. "Ils ont empêché le passage à une logique de campement, analyse Alexandra Bidet. Ces installations ont pourtant été décisives dans d'autres rassemblements de place à l'étranger, comme par exemple en Espagne, pour attirer en masse la population et transformer de façon plus manifeste les termes du débat public."

5Certains militants n'attendaient rien de plus

Pour Yann, Nuit debout a été un moyen de faire converger les luttes. "Nuit debout ça a été un lieu de rencontre, explique-t-il. Ça a permis à plein de groupes militants qui n’ont pas de liens de se rencontrer, de créer des luttes communes, c’est devenu un réseau énorme. Il n'y a pas eu de gouvernement renversé, mais les luttes se sont soudées."

Des participants au mouvement Nuit debout sur la place de la République à Paris, le 15 mai 2016.
Des participants au mouvement Nuit debout sur la place de la République à Paris, le 15 mai 2016. (CHRISTOPHE PETIT TESSON / EPA)

"J'ai eu l'impression au bout de trois mois d'avoir fait le tour", estime, quant à elle, Inès Dethuy, une étudiante rouennaise, de passage à Paris à l'époque, interrogée par franceinfo. La jeune femme n'a pas participé aux commissions, mais est venue une dizaine de fois place de la République. "J’ai pris ce qu’on a pu me donner, ajoute-t-elle. C’est vrai que par rapport à Podemos, c’est un échec, mais ça a permis à des gens d’univers différents de se parler. Et ça, c'est déjà beaucoup". 

Si le philosophe Patrice Maniglier reconnaît "ce caractère éphémère" du mouvement, il ne veut pas pour autant y voir un "échec". Il ne s'agit pas d'un petit phénomène isolé dont on peut rire, assure-t-il. C'est le symptôme de la transformation de l'imaginaire de toute une génération, pour le meilleur ou pour le pire, mais il n'est pas sans conséquence."