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"Entre les élites politiques et les Français, un gouffre s'est créé"

Les "Bonnets rouges", verts ou jaunes sont toujours plus nombreux à montrer leur mécontentement dans la rue. Le sociologue et sondeur François Miquet-Marty analyse cette tension croissante.

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Propos recueillis par - Hervé Brusini
France Télévisions
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Temps de lecture : 4 min.
Des manifestants portant le bonnet rouge huent le président François Hollande à son passage lors du défilé commémoratif du 11-Novembre, à Paris. (LCHAM / SIPA)

Mobilisés contre la mise en place de l'écotaxe, les "Bonnets rouges" ont fait des émules. Les bonnets jaunes, verts ou bleus veulent faire entendre leurs voix sur le modèle de la fronde bretonne, et apparaissent dans de multiples mouvements de mécontentement.

Le sociologue et sondeur François Miquet-Marty vient de publier Les Nouvelles Passions françaises (Ed. Michalon) : un an de périple à la rencontre de ceux qui en ont gros sur le cœur, mais aussi ceux qui sont encore plein d’espoir. Pour francetv info, il analyse cette période de tension dans la société.

Francetv info : Entre politiques et citoyens, il semble qu'il soit toujours plus difficile de s'entendre...

François Miquet-Marty : Certes, et cela ne date pas d’hier. La crise économique qui s’est amplifiée depuis septembre 2008 nourrit deux interprétations différentes, et donc deux types de solutions elles aussi très divergentes. D'un côté les élites politiques privilégient une approche économique et financière, de l'autre, une majorité de Français posent davantage les questions en termes de valeurs et d'évolution de la société.

On est donc sur un même enjeu, à savoir la crise telle que la vivent les Français avec chômage et diminution du pouvoir d’achat, mais avec des grilles de lecture très différentes. Il y a là une difficulté majeure de compréhension entre France d'en haut et France d'en bas.

Face à cette tension grandissante, le politique apparaît impuissant. Pourquoi ?

Cela tient à deux facteurs. D'abord, en 2008-2009, la crise était attribuée au dévoiement du système financier, au comportement des traders, aux banques américaines. Aujourd'hui, les difficultés économiques et sociales persistent et s’est installée cette idée que la crise n'est plus due à l’extérieur, mais qu'elle serait bel et bien en nous.

Ainsi, de plus en plus de gens désignent comme causes de la crise les comportements qu'ils réprouvent autour d’eux. Pour les uns, ce serait le manque de valeur travail. Pour d'autres, le manque de solidarité entre les gens, ou la disparition de l'ordre au profit du chaos… Il y a là des valeurs de gauche, d’autres appartiennent à la droite, mais la valeur "respect", par exemple, est assez transversale.

Face à cela, les dirigeants politiques et économiques raisonnent encore une fois de façon très globale et très théorique. Dans cette vision macro économique, ils pensent en termes d'endettement de l'Etat, de PIB, de productivité… C'est la résultante du parcours de formation des élites qui repose sur la connaissance approfondie des théories économiques, des évolutions contemporaines. Or, face au quotidien des Français, le gouffre apparaît considérable.

Devant ce qui apparaît comme un divorce politique, quel est votre sentiment ? Le dernier chapitre de votre livre s’intitule "promesses et menaces"…

C'est vrai qu'aujourd’hui, on est plus dans un contexte de menaces que de promesses. La situation globale se dégrade à mesure que se détériore la situation économique de chacun. On est en terrain périlleux, il peut y avoir des explosions de colère avec mouvements spontanés ou surexploités. Tout cela parce que les canaux d'expression des mécontentements se réduisent : les partis politiques sont largement discrédités, et les représentants syndicaux sont jugés trop en décalage avec le reste de la société.

L'autre risque, c'est la montée en puissance des mouvements protestataires, avec des individus qui prétendent parler au nom du peuple, ou le comprendre mieux que personne. Certes, le contexte général est inquiétant, mais on est aussi dans une phase où la société française se recompose, se réinvente. De nouvelles tendances émergent, sous la forme de secteurs économiques ou de modes de dialogue inédits. Mais ça c'est à moyen terme. Or, les Français sont en ce moment dans l’urgence compréhensible de leurs impatiences.

Il faudrait que le discours politique tienne compte de la vie quotidienne des gens, qu'il s'y intéresse vraiment. La valeur travail n’a pas une définition académique. Cela consiste à s’interroger sur la mobilisation de chacun : vivons nous le travail avec la même intensité ? Faut-il aider les gens modestes ? Il y a dans toutes ces questions des déclinaisons très pratiques, et c'est au politique de le faire vivre.

Y a-t-il une responsabilité des médias dans une telle situation ?

Je ne parlerais pas d’une "responsabilité". Le développement du journalisme économique dans le sillage de la crise de 2008 est particulièrement significatif. Cette approche a tendance à devenir prépondérante. Et je crois que là, il y a un élément qui manque. Cette clé d'explication est indispensable, mais pas suffisante. Elle a du mal à entrer en résonnance avec la vie quotidienne des Français, leurs conditions matérielles, leurs relations familiales…

Si vous pouviez rencontrer François Hollande, que lui diriez vous ?

Je n'ai pas de conseil à lui donner. Je constate seulement qu'on est dans une société frappée par une très grande solitude individuelle. Beaucoup de ceux que j'ai rencontrés sont très contents de parler. Le besoin de dire ce qu'on est, ce qu'on fait, est considérable. La nécessité d’échange et d'écoute est manifeste. C'est cela, à mes yeux, la première pierre à poser pour les politiques ou les dirigeants économiques. Par exemple face à des salariés souvent malheureux dans le travail, ou à la motivation déclinante.

Cette écoute est-elle encore possible ? N'est-ce pas trop tard ?

Vous connaissez le dicton : mieux vaut tard que jamais.

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