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Bicentenaire de Waterloo : le capitaine et "la Cambuse" repartent au combat

Henri a gravi les échelons au sein de la communauté des passionnés d’histoire qui organisent des reconstitutions historiques. Avec Chantal, il sera évidemment au bicentenaire de la bataille de Waterloo, du 17 au 21 juin.

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Henri Caporali et ses camarades en uniformes du 18e régiment d'infanterie de ligne, sur un bivouac lors d'une reconstitution napoléonienne. (DR)

C’est une vieille bâtisse en pierres, perdue entre champs et bois, près de Limoges (Haute-Vienne). Elle a connu la Révolution française et l’Empire. Les murs sentent le feu de cheminée. Les poutres sont noircies par la suie. Dans une petite pièce, envahie d’un bric-à-brac, Chantal Mazabraud s'affaire. Henri Caporali l'a rejointe. Il a parcouru plus de 250 km depuis sa maison en pleine campagne, non loin de Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne). Ces passionnés d'histoire sont des "reconstitueurs". Dans une semaine, ils seront en Belgique pour participer aux reconstitutions grandeur nature de la bataille de Waterloo, la dernière livrée par Napoléon, à l'occasion de son bicentenaire.

L'uniforme de voltigeur du 18e régiment d'infanterie de ligne de l'armée napoléonienne de Chantal Mazabraud et ses accessoires, le 11 juin 2015 à Saint-Gence (Haute-Vienne). (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

A 55 ans, Chantal est tantôt vivandière, tantôt cantinière de l’armée impériale. Elle y est surnommée "la Cambuse". Avec sa charrette et son âne, elle suit les troupes sur tous les fronts, soit pour leur vendre de quoi améliorer leur ordinaire, soit pour les nourrir dans son auberge itinérante. Comme ses "aïeules", elle a besoin d'une autorisation : une plaque de cuivre numérotée et une lettre patente soigneusement roulée dans un étui en cuir. En prévision de la prochaine campagne de Belgique, elle empaquette des rations de biscuits. Elle a déjà rempli des fioles de miel, d'huile, de vinaigre et d’eau-de-vie.

A l’occasion, Chantal est aussi femme soldat dans le 18e régiment d’infanterie de ligne. Elle a son uniforme de voltigeur, son fusil, sa baïonnette, son sabre, son shako, son havresac, sa giberne. "On a très peu d'exemples, mais c'est une réalité historique", assure-t-elle, précisant aussitôt que "le sujet est un peu tabou pour certains reconstitueurs". Alors pour ne pas froisser les susceptibilités, elle se fait discrète sur les photos.

"C'est la passion jusqu'au bout"

Chantal tenait une auberge médiévale dans la grande salle attenante. Elle a arrêté pour "le motif du siècle : trop de charges". Son cuisinier a repris l’affaire. Elle se déplaçait dans toute la France pour servir des repas historiques - surtout médiévaux - lors de spectacles. Il y a deux ans, elle a participé à une reconstitution Premier Empire et a commencé à y prendre goût. "En reconstitution pure, on peut faire comme à l'époque : cuire les aliments dans des chaudrons en cuivre, s'enthousiasme-t-elle. Quand je cuisine au feu de bois, j'ai des cendres plein les cheveux. On fait du vrai. C'est la passion jusqu'au bout. En tant que professionnelle, je ne pouvais pas faire ça."

Quand elle n'officie pas sur les champs de bataille, "la Cambuse" se consacre à la confection de répliques d’uniformes en drap de laine et d’accessoires comme des jeux de l'oie, de cartes ou de dés, copies parfaites de modèles anciens. Elle déplore qu'il ne soit "pas facile de trouver les matériaux". Pourtant, "l'histoire peut faire vivre l'artisanat, j'en suis convaincue", prêche-t-elle, citant en exemple trois grandes nations de reconstitueurs, l'Allemagne, l'Angleterre et la République tchèque. Son mari élève des vaches limousines. La ferme est juste derrière les cerisiers, à l'autre bout du champ.

Chantal Mazabraud fait briller les boutons de son costume de voltigeur du 18e régiment d'infanterie de ligne du Premier Empire, le 11 juin 2015 à Saint-Gence (Haute-Vienne). (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Henri, lui, se passionne depuis quinze ans pour les reconstitutions historiques. A 53 ans, celui qui se fait appeler "Cyprien Baranchou" a le grade de capitaine dans le 18e régiment d’infanterie de ligne de l’armée de Napoléon. A l’arrière de sa voiture, le casque de chantier et les chaussures de sécurité trahissent l’ingénieur hydrogéologue. Les temps sont durs. Petit patron depuis vingt-deux ans, il a dû mettre la clé sous la porte et travaille désormais comme consultant. Dans le coffre, un gros sac noir attire le regard. Henri l’ouvre et en sort avec d'infinies précautions son uniforme. Si le sabre est une réplique fabriquée en Afghanistan, le bicorne et les bottes des copies modernes, le hausse-col - cette pièce métallique portée autour du cou - est, elle, authentique.

"On fait une activité un peu curieuse", reconnaît Henri, qui parle avec l'accent du Sud-Ouest, les traits tirés mais le sourire aux lèvres. "On représente des soldats alors qu’on est loin d’en être." Pour perfectionner sa science militaire, Henri a créé avec Chantal l’association Guides généraux, un groupe de travail et de recherche sur les tactiques de combat de l’infanterie du Premier Empire.

"Un milieu de super puristes"

En bon officier, Henri potasse "le fameux règlement de 1791". L’ouvrage enseigne les postures attendues du soldat, le maniement du fusil, la marche au pas, la formation des rangs ainsi que les déplacements de troupes. Henri récuse le titre d’historien. Il se voit plutôt comme "un archéologue expérimental". Il est aussi "un peu collectionneur". Surtout de nécessaires de voyage et de meubles Empire qu'il aime restaurer. Son association organise des stages de formation. Il y a l’école du soldat, puis celle du peloton et enfin celle du bataillon. Les reconstitueurs y apprennent à devenir de parfaits petits soldats et peuvent même monter en grade en suivant les formations successives.

"La reconstitution, c'est comme à l'armée, c'est très structuré", souligne Chantal. Sur le champ de bataille, un reconstitueur au grade de maréchal ou de général en chef orchestre la reconstitution. Les ordres descendent le long de la chaîne de commandement. Et quand ils lui parviennent, le capitaine Henri les applique à son unité. Pour rejouer à l'identique la bataille, il est essentiel que chacun de ses 100 à 300 soldats possède les bases du règlement de 1791. "On est dans un milieu de super puristes", relève Chantal. "Un grand jeu", comme dit Henri, auquel Chantal et lui se sont pris.

Henri Caporali pose avec son bicorne, ses épaulettes et son sabre de capitaine du 18e régiment d'infanterie de ligne du Premier Empire, le 11 juin 2015 à Saint-Gence (Haute-Vienne). (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

"On se bat avec des armes, comme à l'époque. C'est risqué, ça apporte de l'adrénaline. On fait partie d'un régiment, on est comme un bloc, on fait les choses ensemble, il y a une sorte de fraternité, expose Chantal. On a encore plus l'impression de réalité, de refaire l'histoire, c'est vraiment incroyable."

Les reconstitueurs font tout de même quelques entorses à la réalité. Les uniformes noircis par la poudre et tachés de boue partent au pressing. "Quand le teinturier nous voit débarquer la première fois, ça le surprend", s'amuse Chantal, qui ajoute qu'"à l'époque, les soldats ne les lavaient jamais, seuls les officiers avaient les moyens de s'offrir les services de la blanchisseuse".

"Une passion de gamin"

Henri connaît son empereur sur le bout des doigts et retrace en quelques phrases l’épopée napoléonienne et ses répercussions sur toute l’Europe. "Il a voulu forcer le destin. Il a pété les plombs. C'était trop de puissance." Ou encore : "Napoléon, héros malheureux, garant des acquis de la Révolution, père de notre République, image antiroyaliste, est entré dans la légende en mourant 'crucifié' à Sainte-Hélène." "En France, on aime bien les histoires tristes", s'amuse le passionné.

Napoléon, "c’est une passion de gamin : j’avais 8 ans en 1969, l’année du bicentenaire de sa naissance, se souvient l’ancien scout. Napoléon était partout. A la télévision, dans les stations-service, à l’école, sur les boîtes d’allumettes." Il y avait aussi sa grand-mère qui racontait l’épopée napoléonienne à son petit-fils, qui a "toujours adoré l’histoire".

Henri Caporali en uniforme de capitaine du 18e régiment d'infanterie de ligne du Premier Empire, lors d'un voyage sur les traces de la bataille de Russie en 2012. (HENRI CAPORALI)

Il y a aussi eu ce libraire provençal. "Quand j’avais 16 ans, à Aix-en-Provence, il y avait un mannequin de hussard dans la vitrine d’une librairie. Le patron participait à des compétitions de tir historiques en Angleterre, il nous en parlait." Puis il y a eu le déclic. "En 1996, je me suis retrouvé par un pur hasard en pleine reconstitution médiévale, logé avec les troupes qui participaient au 650e anniversaire de la bataille de Crécy." Il a créé une compagnie de spectacles médiévaux. Lorsque les amateurs se sont pris pour des professionnels, il a "posé l’épée".

En 2002, il trouve sur internet une nouvelle troupe dans la région toulousaine. Premier Empire cette fois. Quelques semaines après, il part pour l’île d’Elbe prendre part à une reconstitution. Une plongée dans le grand bain. "Au bout d’une semaine d’entraînement, on se retrouve en pleine bataille au milieu d’un peloton qui marche au pas, en rangs serrés, avec un fusil, sans trop savoir quoi faire", se remémore-t-il.

Iéna, Austerlitz, Waterloo… "J’y étais"

Depuis, il est de tous les bicentenaires : Friedland, Iéna, Austerlitz, Waterloo, Wagram, Moskowa… "Ça fait bizarre de le dire, mais j’y étais", sourit-il. Il raconte cette mémorable attaque du mont Saint-Jean lors d’un précédent Waterloo. "Pendant quelques secondes, quand 300 à 400 hommes partent à l’assaut, que toute la colonne fait feu et s’ébranle et que vous en sentez toute la puissance, on n'est pas très loin de la réalité."

"C’est prenant physiquement", assure Henri, qui garde en mémoire un combat à l’épée "viril" en 2013 avec un Anglais, "mais rien d’incorrect". "Il y a parfois des coups d’épée qui glissent", confie-t-il. En général, "on évite le corps à corps. Les gars croisent leurs baïonnettes, poussent avec le corps en bois du fusil." La mêlée ne dure jamais très longtemps, les officiers sifflent la fin de la partie et chaque camp reforme les rangs pour l'assaut suivant. Chantal, elle, a rendez-vous chez le dentiste. "J'ai perdu une dent à la dernière bataille", rougit-elle.

Henri Caporali et ses camarades en uniformes du 18e régiment d'infanterie de ligne, à couvert lors d'une reconstitution napoléonienne. (DR)

Henri aime son héroïque 18e de ligne, "un régiment qui a fait toutes les guerres d’Empire, parcouru toute l’Europe, s’est illustré à Iéna, a eu son heure de gloire à Austerlitz, est mort au combat à la bataille de Krasnoï sous les ordres du maréchal Ney." En 2012, il a commémoré les 200 ans de la Moskowa en rendant un hommage en costume aux morts de son 18e de ligne, lors de la campagne de Russie. Lui et ses camarades ont déposé une gerbe au milieu de nulle part. "C’était important pour nous." Ils ont aussi visité un site de fouilles archéologiques. Des boutons d’uniformes de leurs "ancêtres" et des ossements, notamment un crâne perforé par une balle, avaient été exhumés de la tourbe. Il montre les photos.

"On est moins pris pour des dingues qu'auparavant"

Les voyages réservent parfois des surprises. A l’aéroport de Düsseldorf, un policier allemand a eu la surprise de voir une centaine d’hommes épauler leurs fusils. Il a relevé tous les numéros de série. A Varsovie, un douanier "un peu obtus" voulait faire expertiser toutes les armes, donc les garder. "On a eu chaud." Le transport des armes est toujours délicat. Les reconstitueurs n’ont pas besoin d'autorisation de port d’arme, mais ils doivent pouvoir présenter un document attestant de leur participation à une reconstitution historique.

"Une année, à Iéna, des pacifistes étaient venus habillés en morts, dire : ‘On ne joue à la guerre'. Mais c’est en train de changer, on est moins pris pour des dingues qu’auparavant, se réjouit Henri. Et même si on nous prend pour des illuminés, ce n’est pas grave. On est bien dans nos têtes. On est détachés de nos personnages. C'est juste que le môme de 14 ans ressort de temps en temps." Henri aime reprendre à son compte un aphorisme qu’il attribue aux Monty Python : "La clé du bonheur, c’est trouver des amis avec la même déficience mentale que toi."

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