Bac 2021 : à quelques semaines de l'épreuve, professeurs et lycéens se préparent tant bien que mal au grand oral

L'épreuve centrale du nouveau baccalauréat doit se tenir en présentiel à partir de la fin du mois de juin, et ce, malgré les critiques formulées par de nombreux lycéens et professeurs.

Article rédigé par
Charlotte Causit - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Des lycéens se sont rassemblés le 5 mai 2021 devant le lycée Montesquieu à Bordeaux pour demander l'annulation des épreuves en présentiel du baccalauréat. (STEPHANE DUPRAT / HANS LUCAS / AFP)

A moins d'un mois des dates fixées pour le baccalauréat 2021, l'incertitude plane encore. Le ministre de l'Education nationale a confirmé le 5 mai que l'épreuve écrite de philosophie et le grand oral se tiendraient bien en présentiel en juin, et a annoncé des aménagements. "Mais on n'a toujours pas reçu nos convocations", s'inquiétait fin mai Gabrielle*. Dans le groupe d'amis de cette lycéenne parisienne, l'appréhension règne à propos du grand oral, qui doit avoir lieu pour la première fois cette année. Il y a ceux qui n'ont préparé qu'une seule des deux questions demandées, ceux qui n'en ont commencé aucune, et ceux qui espèrent encore que l'épreuve soit annulée.

"On a l'impression d'être une génération sacrifiée, même si les profs font le maximum pour apaiser nos angoisses", lâche la jeune fille. Elle étudie dans un lycée privé du 16e arrondissement, et n'a pas participé au mouvement d'opposition au maintien des épreuves nommé #Bacnoir. Mais elle partage avec ces lycéens mobilisés le sentiment de ne pas être suffisamment préparée pour passer cette épreuve.

"C'est du bricolage"

Le grand oral, "c'est l'épreuve phare de la réforme", explique Annie, professeure de sciences et techniques sanitaires et sociales dans un lycée d'Albi (Tarn). L'examen sera découpé en trois parties : après une préparation de vingt minutes, l'élève devra présenter pendant cinq minutes une des deux problématiques qu'il aura travaillées pendant l'année, en fonction de ses deux enseignements de spécialité. Suivront dix minutes de questions-réponses, et enfin cinq minutes d'explication de son projet professionnel. L'épreuve comptera pour 10% de la note finale pour la voie générale et 14% pour la voie technologique. "C'est un coefficient énorme", souligne l'enseignante.

Toutefois, si les grandes lignes de l'examen sont connues, des précisions se font encore attendre, regrettent des enseignants. Annie explique par exemple ne pas savoir sur quoi pourront porter les questions prévues dans la deuxième partie de l'oral ou encore la date à laquelle elle devra faire remonter les sujets choisis par ses élèves. "C'est compliqué car nos profs ne savent parfois pas répondre à nos questions, regrette Nathan, lycéen à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). On ne leur en veut pas, on sait qu'ils n'en savent rien." 

"C'est du bricolage, on n'a vraiment pas l'impression de faire du bon boulot, ça c'est clair", lâche Sylvie Cluzel, professeure de sciences économiques et sociales (SES) dans un lycée public de Gaillac (Tarn). 

"C'est déstabilisant pour les élèves car nous ne sommes pas en mesure de leur dire vraiment ce que ça va être, alors que c'est notre rôle."

Sylvie Cluzel, professeure dans un lycée tarnais

à franceinfo

Les consignes qui arrivent au compte-gouttes ont beau être décortiquées en salle des professeurs et sur les réseaux sociaux, "on n'est jamais sûr d'avoir bien compris", relève Mathilde*, professeure de mathématiques dans un établissement parisien. D'autant plus que les consignes reçues par ses collègues lors de formations étaient "totalement contradictoires", assure-t-elle.

Elle, par exemple, a utilisé un groupe Facebook intitulé "Grand oral", créé par un collègue, pour tenter d'en apprendre plus. Là, des dizaines de posts ont nourri la réflexion générale. "On a essayé de voir si ensemble on comprenait la même chose", explique-t-elle. Pour Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du syndicat Snes-FSU, les remontées des enseignants sont formelles : "A un mois de l'épreuve, on est encore dans le grand flou", accuse-t-elle.

Impréparation quasi générale

Ce manque d'informations ajouté "au confinement et au distanciel" ont entraîné un retard de préparation important, explique Annie. "Cette année, on a vraiment tout fait au dernier moment, admet l'enseignante. Ce n'est vraiment pas simple pour les élèves, mais pour nous non plus." Car aucune heure n'a été allouée au grand oral dans le programme, ce que regrettent unanimement les professeurs contactés par franceinfo. "C'est un non-sens", fustigent les syndicats enseignants. "Cela demande du temps de valider les questions de 24 élèves et de regarder leur plan", pointe Annie. D'autant plus que sa priorité est de finir le programme, "très chargé cette année".

"Aussi bien côté professeurs que côté élèves, c'est la grande débrouille, ce grand oral !

Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du Snes-FSU

à franceinfo

Les élèves sont donc censés avancer seuls sur ces questions. Mais ce type d'oral ne leur est pas familier, ni même aux professeurs. "On n'est pas formés dessus. On nous demande de préparer les élèves et de les évaluer sur des compétences orales qu'on n'évalue normalement pas du tout", s'inquiète Sylvie Cluzel. De plus, cette préparation doit normalement s'étendre sur plusieurs années, et non pas seulement en terminale, comme c'est le cas cette année.

"Je reçois tous les jours des messages d'étudiants en panique", rapporte Davood Parnak, professeur de mathématiques dans un lycée public parisien. L'enseignant tient une chaîne YouTube et a réalisé une vidéo pour répondre aux inquiétudes des lycéens. "Ils sont complètement perdus. Parfois, le dimanche à 23 heures, je me retrouve à leur répondre. Je n'avais jamais autant travaillé pour aider les élèves", relate-t-il. Des enseignants lui ont également écrit pour le remercier et reprendre la méthodologie qu'il a mise au point pour aider les terminales à trouver leurs sujets et construire en autonomie leur présentation.

Des inégalités entre établissements

Certains lycéens ont tout juste entamé la préparation de ce grand oral mi-mai, car leurs professeurs attendaient que les épreuves de spécialité, prévues en mars, soient passées. Elles ont été annulées en janvier par le ministère. Depuis, le grand oral se fait plus concret, mais pas pour tous. "J'ai des amies qui attendent le dernier moment pour se préparer car dans notre lycée, il y a des professeurs qui n'y croient pas du tout et qui nous disent que ce n'est pas possible, que cela ne va pas être maintenu", raconte Gabrielle. Un seul de ses deux sujets a été arrêté. "J'ai un prof qui est très motivé pour faire le grand oral, et un qui n'y croit pas du tout", explique-t-elle. Son professeur d'économie souhaite ainsi finir le programme avant d'aborder la question du grand oral. 

Les restrictions sanitaires et les confinements ont également joué dans la balance, souligne Sophie Vénétitay, du Snes-FSU. A chaque passage en cours à distance, du retard était pris sur le programme, entraînant un report du début de la préparation de cette épreuve. Et sur cette question, l'inégalité règne : certains lycées ont opté dès novembre pour un fonctionnement hybride quand d'autres ont pu continuer le présentiel jusqu'au confinement du printemps.

"Dans la dernière ligne droite, on voit que c'est encore très différent et inégal en fonction des établissements."

Sophie Vénétitay, du Snes-FSU

à franceinfo

Par ailleurs, certains lycées se sont organisés plus tôt que les autres pour préparer cet oral : dans un lycée privé situé dans la périphérie de Lille, une "responsable grand oral" a été désignée. Clémentine Caudmont, professeure de lettres et de théâtre, a formé l'équipe pédagogique sur les notions indispensables à la prise de parole et a mis au point un programme spécial : "Les élèves avaient depuis septembre une heure tous les quinze jours dédiée à l'oral", précise-t-elle. Dans le lycée privé d'Annie, ce sont des professionnels de la prise de parole qui sont intervenus pendant deux jours pour former les élèves. "C'était bien que ce soit des professionnels qui viennent les booster, se réjouit l'enseignante. Ça a permis à certains élèves de se rendre compte que la posture, les gestes et les mots connecteurs étaient importants."

Un soutien impossible dans d'autres établissements : "Nous n'avons pas du tout le budget pour cela", regrette Sylvie Cluzel. Recours à une préparation privée, oraux blancs ou non, les modalités de préparation diffèrent grandement et creusent les inégalités, pointe Mathieu Devlaminck, président du syndicat lycéen UNL. "Nous espérons toujours que l'épreuve va être annulée, réagit le lycéen. On a l'impression de foncer totalement dans le mur. Cette épreuve va être basée sur des qualités oratoires sans qu'on ait été préparés." Le ministère a beau mettre en avant des consignes de "bienveillance", cela ne suffit pas à rassurer le jeune homme. "On va être encore plus gentils que gentils, bienveillants, comme dit le ministre, mais à mon avis, cette épreuve sera quand même hard pour nous", conclut Annie.

* Les prénoms ont été modifiés.

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