VRAI OU FAKE Peut-on vraiment atomiser un ouragan avec une bombe nucléaire, comme l'aurait suggéré Donald Trump ?

Le président américain a démenti avoir fait cette suggestion, mais le journaliste auteur de l'article maintient sa version. Reste qu'une telle opération serait infructueuse.

La tempête tropicale Dorian approchant des Caraïbes, le 27 août 2019, sur une image satellite de l\'Agence américaine d\'observation océanique et atmosphérique.
La tempête tropicale Dorian approchant des Caraïbes, le 27 août 2019, sur une image satellite de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique. (NOAA / RAMMB / AFP)

Une drôle d'idée flotte dans l'air en pleine saison des ouragans. Alors que la tempête tropicale Dorian poursuit sa route aux Antilles, risquant de se changer en ouragan et de frapper Porto Rico et la République dominicaine, vous nous avez interrogés, dans le live de franceinfo, mardi 27 août, sur une suggestion déconcertante prêtée au président américain. Selon le site d'information américain Axios, Donald Trump a proposé de lâcher des bombes nucléaires sur les ouragans, afin de les atomiser avant qu'ils ne déferlent sur les côtes américaines. Mais le dirigeant de la première puissance mondiale a-t-il vraiment émis cette hypothèse ? Et une telle action aurait-elle des chances de succès ? 

"Pourquoi on ne les bombarde pas ?"

D'après Axios, qui dit tenir son information d'une source anonyme, c'est au cours d'un briefing sur les ouragans à la Maison Blanche, à une date non précisée, que Donald Trump a fait cette proposition. Le président américain aurait envisagé de larguer une bombe atomique dans l'œil du cyclone, alors qu'il est encore au-dessus de la mer, pour le neutraliser, avant qu'il n'atteigne les Etats-Unis, régulièrement dévastés par des ouragans meurtriers.

"J'ai compris. J'ai compris. Pourquoi on ne les bombarde pas avec une bombe nucléaire ?" aurait lâché le dirigeant. Et de poursuivre sa démonstration, selon le récit de la source d'Axios : "Ils commencent à se former au large des côtes africaines, alors qu'ils traversent l'Atlantique, nous lançons une bombe à l'intérieur de l'œil du cyclone et cela le perturbe. Pourquoi on ne fait pas ça ?" D'après la source d'Axios, les participants sont sortis de cette réunion abasourdis : "Vous pouviez entendre un pet de moucheron dans cette réunion. Les gens étaient sidérés. Une fois la réunion terminée, nous avons pensé : 'What the f... ? Qu'est-ce qu'on fait avec ça ?'"

Et ce n'est pas la première fois que Donald Trump propose de bombarder les ouragans pour les empêcher de toucher terre, affirme Axios. Selon le site, le président américain avait déjà caressé l'idée lors d'une conversation avec l'un des membres de premier plan de son administration. Un mémo du Conseil de sécurité nationale datant de 2017 le mentionne, assure Axios. Mais cette fois-là, il n'était pas question d'employer l'arme nucléaire.  

"Je n'ai jamais dit cela"

Alors qu'il se trouvait encore en France pour le sommet du G7 de Biarritz, Donald Trump a démenti l'information avec force. "L'histoire d'Axios selon laquelle le président Trump voulait souffler les grands ouragans avec des armes nucléaires avant qu'ils n'atteignent la côte est ridicule. Je n'ai jamais dit cela. Juste une FAKE NEWS de plus", a-t-il répliqué dans un tweet.

Le journaliste auteur de la révélation a réagi au démenti présidentiel, assurant sur Twitter que son article disait vrai : "Je maintiens chaque mot de l'histoire. Il a dit cela au moins lors de deux réunions au cours de la première année et quelques de la présidence, et l'une des conversations a été documentée."

L'idée d'employer l'arme nucléaire contre les ouragans est loin d'être nouvelle, comme le relate National Geographic. Elle remonte au tournant des années 1950-1960. A cette époque, les scientifiques américains et les agences gouvernementales envisageaient même cette théorie avec le plus grand sérieux.

Une vieille lune de l'opération Plowshare

En 1959, un météorologue des Laboratoires Sandia, l'un des principaux instituts de recherche du département de l'Energie, présente ses travaux de recherche au cours d'un symposium de l'opération Plowshare, un programme gouvernemental destiné à étudier les utilisations "pacifiques" de l'arme nucléaire, dont deux des principales propositions ont été le creusement d'un port artificiel en Alaska (le projet Chariot) et l'élargissement du canal de Panama à coups de bombes nucléaires.

Ce scientifique imagine le scénario suivant : un sous-marin se positionnerait sous l'œil du cyclone et tirerait un ou plusieurs missiles nucléaires. L'explosion atomique propulserait l'air chaud au cœur de l'ouragan dans la stratosphère. L'air chaud au centre de la tempête tropicale serait remplacé par un air plus froid et plus dense qui ralentirait et affaiblirait le phénomène météorologique. D'après les calculs du chercheur, des vents de 100 nœuds tomberaient à 50 grâce à l'explosion d'une bombe de 20 mégatonnes. 

En 1961, le patron du service météorologique des Etats-Unis évoque lui aussi cette théorie, au cours d'un discours devant le Club national de la presse. Il "imagine la possibilité de faire un jour exploser une bombe nucléaire sur un ouragan au large". Cette même année, au Texas, le Longview Daily News émet lui aussi l'hypothèse dans un éditorial, après que l'Etat a été frappé par l'ouragan Carla de catégorie 5, responsable de la mort d'un quarantaine de personnes et de plus de 300 millions de dollars de l'époque de dégâts. "L'idée selon laquelle des explosions artificielles peuvent avoir des effets sur les ouragans ne peut être rejetée", écrit l'éditorialiste, compte tenu de l'augmentation de la puissance des armes nucléaires depuis les premiers essais.

"Ce n'est pas une bonne idée"

L'option, trop coûteuse et en contradiction avec la volonté politique d'arrêter les essais nucléaires atmosphériques dans le désert du Nevada, n'a jamais été retenue. Mais cela n'empêche pas la théorie de refaire surface dans le débat public à chaque saison des cyclones. Afin de démontrer une bonne fois pour toutes son ineptie, l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA) a publié un article sur le sujet. "Inutile de dire que ce n'est pas une bonne idée", prévient d'emblée l'agence.

D'abord, une explosion nucléaire pourrait tout simplement ne pas altérer un ouragan, tant ce phénomène météo est puissant, d'après la NOAA. La chaleur générée par un ouragan est équivalente à l'explosion d'une bombe atomique de 10 mégatonnes toutes les 20 minutes, calcule l'agence. Ensuite, si une explosion nucléaire provoque une onde de choc qui peut se déplacer plus rapidement que la vitesse du son, cette propagation n'entraîne pas pour autant une variation de la pression atmosphérique, une fois passée.

Pour changer la pression atmosphérique au cœur d'un ouragan et ainsi le faire rétrograder d'une catégorie 5 à 2, il faudrait, calcule la NOAA, ajouter 500 kilos d'air par mètre carré dans l'œil du cyclone, soit 500 millions de tonnes pour un œil cyclonique de 20 km de rayon. L'agence américaine ne voit aucun moyen pratique pour y arriver.

Un risque de contamination

L'autre option serait d'attaquer la tempête tropicale quand elle se forme, avant qu'elle n'atteigne la puissance d'un ouragan, mais elle n'est pas plus réaliste, tranche la NOAA. Chaque année, 80 de ces perturbations atmosphériques se forment au-dessus de l'Atlantique, mais en moyenne seulement cinq deviennent des cyclones. Et il est impossible de prédire laquelle se changera en ouragan. De plus, même si l'énergie libérée par une tempête tropicale n'était que de 10% de celle d'un ouragan, elle resterait colossale et donc il serait inenvisageable de tenter de l'anéantir, d'après l'agence.

Il va sans dire qu'une explosion nucléaire à l'air libre répandrait sa radioactivité dans l'atmosphère et que les vents auraient tôt fait d'en propager les radiations, contaminant les terres et les hommes. Reste un dernier obstacle de taille : les traités internationaux sur le nucléaire. Le Traité sur les explosions nucléaires à des fins pacifiques, signé par les Américains et les Soviétiques en 1976 et ratifié par les Etats-Unis en 1990, interdit les explosions individuelles supérieures à 150 kilotonnes et les explosions multiples à 1,5 mégatonne. Soit des puissances insuffisantes pour freiner un ouragan.