Violences faites aux femmes : il faut se poser la question de "comment on éduque nos petits garçons et nos petites filles", selon une avocate spécialisée

"Ce qui se cache derrière tout ça, ce sont des questions éducatives", estime sur franceinfo Anne Bouillon, avocate au barreau de Nantes, après de nouvelles mesures du gouvernement contre les violences faites aux femmes.

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Une marche #NousToutes à l'appel de nombreuses associations, le 20 novembre 2021 à Paris. (SADAK SOUICI / LE PICTORIUM / MAXPPP)

"La première des choses à faire, c'est éloigner le conjoint violent et instaurer un périmètre de sécurité autour de sa victime", souligne jeudi 25 novembre sur franceinfo, Anne Bouillon, avocate au barreau de Nantes, spécialiste en matière de violences faites aux femmes, à l'occasion de la Journée pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes. Le Premier ministre Jean Castex a annoncé de nouvelles mesures pour "renforcer la protection des victimes" et notamment le lancement d'une "semaine de l'égalité entre les filles et les garçons" dès l'an prochain à l'école.

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Pour Anne Bouillon, "un accent" doit être effectivement "donné à l’éducation". "Comment est-ce qu'on éduque nos petits garçons ? Comment est-ce qu'on éduque nos petites filles et comment les sensibiliser et les éduquer strictement en égalité permettra" selon elle, "une atténuation, si ce n'est une disparition des phénomènes de violence."

franceinfo : Un dispositif experimental a été testé en Seine-Saint-Denis, le dispositif AGIR, pour évincer les auteurs de violence du domicile. Ils sont ensuite pris en charge dans un centre pendant six mois pour un suivi psychologique. Est-ce une bonne idée ?

Anne Bouillon : Je pense qu'il est urgent d'associer les auteurs de violences conjugales à des processus qui les amènent à réfléchir sur leurs actes et sur les conséquences. En Loire-Atlantique, à Nantes, là où je travaille essentiellement, il y a beaucoup d'initiatives prises en ce genre. Il y a des stages de sensibilisation aux violences sexuelles et sexistes. Et puis, il y a une expérimentation en matière de "justice restaurative" où on invite, sur la base du volontariat, des auteurs de violences et des victimes, à réfléchir sur leur condition et à pouvoir, par un processus d'empathie, prendre la mesure des actes. C'est intéressant, mais c'est sur la base du volontariat. Et je constate qu'il y a encore beaucoup d'auteurs qui sont dans le déni des violences conjugales, qui peuvent parler, par exemple, de disputes et mettant leur responsabilité à équivalent avec celle de la victime. Ces dispositifs sont intéressants, ils sont nécessaires, mais ils ne peuvent pas s'adresser à tous les auteurs de violences conjugales.

Ce genre de dispositif a t-il un impact sur la récidive ?

Je ne suis pas sûre qu'on puisse à ce stade mesurer l'impact sur la récidive. C'est un peu prématuré pour le dire, mais ces dispositifs permettent de donner des mots lorsqu'il n'y en a plus. Lorsque les auteurs de violences sont débordés par leurs émotions, le premier outil auquel ils ont recours, c'est la violence. C'est là qu’ils cognent, frappent, insultent, humilient. La question, c'est pourquoi est-ce qu'ils font ça ? Pourquoi est-ce qu'ils ont recours aussi facilement à des processus de violence ? Et comment l'endiguer et leur proposer des alternatives ? Et c'est précisément ce qui est fait dans ces stages. Mais la question qu'il faut se poser si on veut vraiment travailler sur la question des violences conjugales, c'est "pourquoi ?" Pourquoi est-ce qu'il y a cette propension aussi importante des hommes à avoir recours à des processus violents ?

"Il y a des moments où les femmes n'ont plus de mots non plus et sont submergées par leurs émotions. Et pour autant, elles ne basculent pas dans des processus violents comme ça."

Anne Bouillon, avocate au barreau de Nantes

à franceinfo

Est-ce une question d'éducation ?

Cela me paraît essentiel, c'est le cœur du problème. Les violences conjugales, c'est la face émergée d'un rapport de domination entre les hommes et les femmes. C’est un rapport inégalitaire qui se joue entre les hommes et les femmes où les hommes se sentent autorisés, à avoir recours à la violence, les femmes subissent, considérant parfois même que ça fait partie de l'ordre naturel des choses que de subir un certain degré de violence. Ce qui se cache derrière tout ça, ce sont des questions éducatives. Comment est-ce qu'on éduque nos petits garçons ? Comment est-ce qu'on éduque nos petites filles et comment les sensibiliser et les éduquer strictement en égalité permettra, je l'espère en tout cas, une atténuation, si ce n'est une disparition des phénomènes de violence. Donc oui, un accent doit être donné à l'éducation, c'est primordial.

Mille nouvelles places d'hébergement d'urgence seront ouvertes en 2022, ce qui fera un total de 9 000 places d'hébergement. 5 000 téléphones "grave danger" seront également rendus disponibles l'année prochaine, un dispositif qui a fait ses preuves, Matignon. Qu'en pensez-vous et est-ce qu'il y en a assez ?

Il n'y en a jamais assez, mais c'est vrai que le téléphone "grave danger" est un dispositif qui a fait ses preuves. L'Espagne s'est dotée de cet outil-là bien avant nous et elle a vraiment une longueur d'avance sur notre législation et sur les moyens mis en œuvre. Et l'Espagne constate qu'il n'y a plus eu aucune femme tuée alors qu'elle était équipée de ce dispositif. Quant aux places d'hébergement, vous avez sans doute pris connaissance d'un rapport qui a été rendu par la Fédération nationale solidarité femmes, la semaine dernière, et qui dit que quatre femmes sur dix venant chercher des places d'hébergement sont refoulées parce que les dispositifs sont saturés. Donc, 1 000 places d'hébergement en plus, c'est évidemment nécessaire, mais je crains que ce ne soit pas du tout suffisant. Et puis, j'ai envie d'ajouter que proposer des places d'hébergement aux victimes, c'est bien, mais la première mesure, c'est d'éloigner le conjoint violent. C'est-à-dire que quand vous subissez des violences chez vous, que vous êtes avec vos enfants et que vous devez en plus faire vos valises, déménager, changer les enfants d'école, vous cacher, c'est un peu une double peine, alors que la première des choses à faire, c'est éloigner le conjoint violent et à instaurer un périmètre de sécurité autour de sa victime.

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