Cinq questions sur le scandale de violences sexuelles dans le patinage artistique

Les révélations du journal "L'Equipe" sur des violences sexuelles commises par des entraîneurs sur des sportives secouent la fédération des sports de glace, accusée d'avoir fermé les yeux pendant des années. 

Les patins de la Suisse Alexia Paganini, lors des jeux olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud), le 21 février 2018.
Les patins de la Suisse Alexia Paganini, lors des jeux olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud), le 21 février 2018. ((KIRILL KUDRYAVTSEV / AFP))

Plusieurs médias, dont L'Equipe (article payant) et L'Obs, ont publié, mercredi, les témoignages édifiants de sportives de haut niveau. Les anciennes patineuses Hélène Godard, Anne Brunetaux, Béatrice Dumur et Sarah Abitbol révèlent avoir été victimes de violences sexuelles de la part de leurs entraîneurs. Elles dénoncent aussi le silence coupable du milieu sportif. Les viols et agressions sexuelles qu'elles décrivent se sont déroulés entre la fin des années 1970 et les années 1990. "J'ai été violée à 15 ans", assène la Nantaise Sarah Abitol, championne de patinage artistique en couple, dans son livre Un si long silence, publié jeudi 30 janvier.

1Que dénoncent ces sportives ?

Sarah Abitol, aujourd'hui âgée de 44 ans, accuse ainsi son ancien entraîneur Gilles Beyer d'agressions sexuelles et de viols entre 1990 et 1992, alors qu'elle était âgée de 15 à 17 ans. "C'était un cauchemar", a témoigné l'ancienne patineuse au micro de France Inter. Dans un journal, elle a consigné les gestes subis jusqu'à ses 17 ans, et sa rencontre avec son partenaire de patinage, Stéphane Bernadis.

Gilles Beyer est également mis en cause par Hélène Godard. L'entraîneur se serait notamment invité dans la chambre de l'adolescente à l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (Insep). Il avait huit ans de plus qu'elle. "Lui était adulte et consentant. Moi, j'étais mineure", raconte-t-elle à L'Equipe. L'ancienne athlète témoigne également de l"emprise" sexuelle qu'aurait exercé sur elle un autre coach renommé, l'ancien champion Jean-Roland Racle. Dans une vidéo de L'Obs, elle raconte avoir été violée par les deux entraîneurs.

Deux autres patineuses artistiques, Anne Bruneteaux et Béatrice Dumur accusent un autre professionnel, Michel Lotz, de violences sexuelles, dans les années 1980, alors qu'elles avaient moins de 15 ans. Les faits dénoncés présentent des similarités : les victimes étaient mineures au moment des faits, les entraîneurs étaient des hommes plus âgés, figures du patinage artistique français. Deux d'entre eux ont occupé le poste de directeur des équipes de France. Les trois hommes mis en cause ont nié ou n'ont pas souhaité répondre à L'Equipe ni à L'Obs.

2La fédération était-elle au courant ?

Au-delà de l'accusation des entraîneurs, c'est l'ensemble du milieu du patinage artistique qui est visé. L'ex-championne Sarah Abitbol dénonce au micro de France Inter "un véritable système", qui a passé les faits sous silence. Dans une vidéo de L'Obs, elle dit avoir évoqué, après l'arrêt de sa carrière, le cas de Gilles Beyer avec le ministre des Sports d'alors, Jean-François Lamour. Il lui aurait rétorqué : "Oui, on a un dossier sur lui, mais on va fermer les yeux." L'Equipe révèle que la Fédération des sports de glace (FFSG) était "officiellement au courant des comportements de Gilles Beyer avec certaines jeunes patineuses depuis 2000". Les parents d'une athlète avaient informé par courrier le président de la FFSG, Didier Gailhaguet, d'un "incident" survenu lors d'un stage.

3Pourquoi le scandale éclate-t-il à présent ?

"Comment expliquer une chose si horrible, si effrayante ?", a interrogé Sarah Abitol, sur France Inter. Les victimes racontent le poids du silence, de la culpabilité et de la honte. "Il ne faut pas se sentir coupable. C'est ce qui m'a empêchée de parler pendant 30 ans", confie Sarah Abitbol. C'est 30 ans après, alors que toutes se sont retirées de la compétition, que les sportives parviennent à briser le silence. Une prise de parole qui s'inscrit dans le contexte de la vague planétaire #MeToo.

"Les institutions sportives n'ont pas pris la mesure du problème", résume Jérôme Cazadieu, dans son éditorial publié dans L'Equipe mercredi. "Il y a pourtant eu des alertes claires", selon lui, dès les années 1990. A la faveur des enquêtes de journalistes, ces affaires éclatent et la parole des victimes trouvent un écho. A côté de ses révélations sur le milieu du patinage artistique, L'Equipe publie aussi une enquête sur des violences sexuelles dans le monde de la natation (article payant). Fin 2019, une enquête d'"Envoyé spécial" avec le média Disclose a révélé des "dysfonctionnements majeurs" à différents échelons – fédérations, clubs, collectivités locales, Etat, justice – dans 77 affaires ayant fait au moins 276 victimes, en majorité des enfants de moins de 15 ans, et dans 28 disciplines sportives différentes.

Dans le tennis, l'ancien entraîneur Andrew Geddes a été condamné par la cour d'assises des Hauts-de-Seine à 18 ans de prison, vendredi 24 janvier, pour des viols sur quatre de ses anciennes élèves mineures, entre 2000 et 2014.

4Les faits sont-ils prescrits ?

Les faits dénoncés par les anciennes stars du patinage artistique remontent aux années 1970 à 1990. Ils sont donc à présent prescrits. En effet, la loi de 2008, qui instaure le délai de prescription à 30 ans, n'est pas rétroactive. "C'est un problème. Je pense qu'il faut qu'il y ait une non-prescription des crimes sexuels, comme ça existe en Suisse, au pays de Galles et en Californie", clame Sarah Abitbol, qui "espère que la loi pourra changer".

5Quelles peuvent être les suites ?

Si la Justice ne peut être saisie, le ministère des Sports a demandé, mercredi soir, des "explications" du président de la fédération des sports de glace (FFSG), Didier Gailhaguet. Ce dernier va être convoqué "très prochainement" par la ministre des Sports, Roxana Maracineanu. Il devra expliquer comment Gilles Beyer, accusé en 2000 d'agressions sexuelles, a continué sa carrière au sein du club parisien des Français volants et a effectué plusieurs mandats au bureau exécutif de la FFSG jusqu'en 2018. "Là, visiblement, il y avait une espèce de réseau qui n'a jamais rien dit et qui accepte en sous-main des choses inacceptables. C'est à mon avis intolérable", a commenté Roxana Maracineanu, dans un entretien à L'Equipe.