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Comment un prêtre haïtien a dû quitter sa paroisse de Bretagne "à cause de ses origines"

Article rédigé par Elise Lambert - Envoyée spéciale dans les Côtes-d'Armor,
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
L'Eglise de Callac (Côtes d'Armor) photographiée le lundi 21 mars 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCETV INFO)

Il a été déplacé dans la paroisse de Caulnes et Broons (Côtes-d'Armor), dimanche 13 mars.

A Callac (Côtes-d'Armor), quand on évoque le nom d'Olivier Mikerson, il y a ceux qui regrettent le jeune prêtre enjoué, et ceux qui coupent court à la conversation. Depuis quinze jours, le départ de cet Haïtien arrivé six mois plus tôt dans la commune a laissé sans voix de nombreux habitants. Sur la place déserte de l'église, où le père avait l'habitude de saluer ses fidèles par un éclat de rire, il ne reste que le murmure du vent, entrecoupé par le bruit des rares voitures qui passent par-là.

Dans le village de 2 200 habitants situé entre Carhaix et Guingamp, les paroissiens ont appris le départ du père Mikerson un dimanche, à la fin de l'eucharistie. Les autres l'ont lu le lendemain dans la presse locale. Le 16 mars, un article du Télégramme évoque l'inscription de tags racistes sur des murs de la commune, ainsi que des propos malveillants tenus à l'égard du prêtre par de "bons chrétiens du cru"

"Ses origines haïtiennes ne lui permettaient pas d'exercer sa mission"

Rapidement mis au courant de ces événements, le presbytère se refuse à tout commentaire : "Les médias en ont assez parlé. Je n'ai rien à dire", lance sèchement une employée de la paroisse de Callac. Pourtant, peu de temps après son arrivée, Olivier Mikerson évoque son mal-être à plusieurs reprises avec sa hiérarchie. "Il m'a fait part d'actes qui l'ont blessé. Ces actes se sont peu à peu transformés en souffrance insupportable", confie le vicaire général du diocèse.

Assis dans la salle à manger du presbytère de Guingamp, Gérard Nicole marque un silence puis poursuit : "Il a senti que ses origines haïtiennes ne lui permettaient pas d'exercer sa mission." 

Je découvre une Eglise qui doit encore approfondir son attitude à accueillir la différence.

Gérard Nicole, vicaire général

Francetv info

"Dehors, sale noir"

"Je ne peux pas croire qu'il soit parti à cause du racisme. Vraiment, je tombe des nues", confie Jean*, paroissien callacois d'une quarantaine d'années accoudé aux Marronniers, l'un des rares bistrots que compte la commune. "Ici, il n'y a jamais eu de problème de racisme. Les Anglais, les Africains qui vivent ici ont toujours été très bien intégrés." Et son voisin de renchérir : "C'était un prêtre très communicatif. Il saluait ma fille par un 'check' à chaque fois qu'il la voyait !" Aux dires des habitants, le père de 36 ans s'était même mis au breton et au football. Habitué du stade de Roudourou, il lui arrivait de conclure ses messes par le score de l’En Avant de Guingamp. "On a bien entendu parler de ces tags, mais personne ne les a vus", affirme une jeune Callacoise, de l'autre côté du zinc. "Ils ont été effacés tout de suite. On ne sait même pas si c’est vrai." 

A deux pas des Marronniers, derrière l'imposante église de Callac, Gwénolé* se souvient très bien de ces inscriptions, puisque c'est son équipe qui les a effacées. "C'était il y a environ deux mois, à l'arrière du bâtiment des services techniques", raconte l'employé municipal, en désignant le pan du mur repeint en blanc. "C'était écrit un truc du genre 'Dehors, sale noir'. On ne sait pas qui a fait ça… Les voies du Seigneur sont souvent impénétrables !", lance-t-il en riant. Alors, qui peut bien être l'auteur de ces insultes ? Qu'est-ce qui a pu pousser un prêtre — apparemment — apprécié de tous à quitter le village si brusquement ?

L'arrière du bâtiment des services techniques de Callac (Côtes-d'Armor), où des tags racistes ont été découverts en mars 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCETV INFO)

"Le racisme ne peut pas être l'explication"

Curé de Callac de 2006 à 2015, Hubert Forget, 78 ans, observe la situation avec tristesse : "Il y a certainement des explications, mais le racisme n'en est pas une. Aucun prêtre ne croit à cette hypothèse. La région est rude, mais pas raciste." Fin connaisseur du coin, le père Forget a sillonné les clochers du Centre Bretagne pendant plus de trente ans. "Ici, la terre est ingrate, elle ne rapporte rien. Pendant longtemps, les gens ont beaucoup lutté, ça durcit le caractère", raconte-t-il depuis son bureau à Saint-Brieuc. "Lorsqu'un nouveau arrive, il est observé, il doit faire ses preuves. Mais ensuite, il est profondément accepté." Pour le prêtre, le problème viendrait plutôt d'un fossé générationnel et d'une vision divergente de l'Eglise. Le père Mikerson n'avait d'ailleurs pas choisi de venir à Callac,"il envisageait de n'y rester qu'un an et ne s'en cachait pas".

Le père Olivier Mikerson (à gauche) et le père Hubert Forget (à droite), photographiés le 14 juin 2015. (ALAIN CADORET)

Comme partout en France, l'Eglise fait face à une crise des vocations. Tous les ans, des prêtres étrangers arrivent des Antilles ou d'Afrique pour offrir leurs services — avec plus ou moins de succès. Le père Mikerson était l'un d'eux. "Je pense qu'il manquait d'expérience pour pouvoir diriger une paroisse en Centre Bretagne", analyse le père Forget.

J'ai toujours pensé que si un jeune prêtre était amené à venir ici, il déprimerait au bout de six mois.

Père Hubert Forget

Francetv info

Olivier Mikerson aurait-il eu le mal du pays ? Contacté à de nombreuses reprises par francetv info, il n'a pas souhaité s'exprimer. D'autres évoquent des initiatives peu adaptées à certains fidèles. "Comme beaucoup de jeunes prêtres, il tenait à avoir une vie privée, quand les Callacois ont l'habitude que leur prêtre soit disponible à tout moment", témoigne Hubert Forget. Dès son arrivée, il lance aussi des travaux dans la maison paroissiale. Il fait remplacer la moquette, retapisser sa chambre…"Tout ça n'est peut-être pas bien passé."

Un clocher pour deux églises

Une carte des 14 communes que compte la paroisse de Callac (Côtes-d'Armor) affichée au presbytère de la commune, mardi 22 mars 2016. (ELISE LAMBERT/FRANCETV INFO)

Lors de ses prises de parole, le père Mikerson se positionne également pour une Eglise ouverte à tous, aux non-croyants, aux hésitants… Un discours qui hérisse certains membres de l'équipe d'animation pastorale, chargée de l'épauler. Rencontrée sur la place de l'église, une proche du groupe décrit une ambiance "de clan" "Il y a ceux qui veulent un catholicisme ouvert à tous, et ceux qui veulent une religion traditionnelle. C'est très inquiétant."

Le père Forget approuve : "Cette minorité ne sent pas notre époque, elle est déphasée. Certains préconisent un retour du latin à la messe." A son époque déjà, les mêmes avaient insisté pour le retrait d'un écran installé dans l'église et qui permettait de suivre les textes, sous prétexte qu'il "n'était pas beau". Un Noël, ils ont exigé deux messes : une pour les familles et une plus traditionnelle, sans enfants. "J'observe ce phénomène depuis plusieurs années", se désole le père Forget, "l'évolution vers une vision monastique de la religion, très éloignée de la majorité des catholiques."

Remplacé par un prêtre congolais

Dans quelques jours, après les célébrations de Pâques, Callac sera de nouveau exposée. La commune doit en effet accueillir son nouveau prêtre, Georges Mutshipayi, un Congolais d'une trentaine d'années qui s'occupe déjà de paroisses en Centre Bretagne, précise Le Télégramme.

Pourrait-il être la cible de nouveaux actes racistes ? "Le père Mutshipayi a été choisi pour sa proximité géographique et sa disponibilité", assure l'abbé Nicole. "Nous n'avons peut-être pas fait assez avec le père Mikerson, mais je suis persuadé que la communauté fera bloc pour le soutenir cette fois-ci." 

* Le prénom a été modifié

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