Pouvoir d’achat : chez Marion, 36 ans, "depuis un an et demi, il n’y a pas un mois où on n’a pas fini dans le rouge"

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Marion, dans son salon, à Saint-Etienne (Loire), le 8 octobre 2021. (MATHILDE GOUPIL / FRANCEINFO)

Avec un peu moins de deux smic par mois, Marion vit avec son mari et leurs deux enfants à Saint-Etienne (Loire). Si, en moyenne, le pouvoir d'achat des Français s'est accru constamment depuis 2014, cette famille continue de "tout compter, tout le temps".

"Je l'ai vexé." Marion s'éloigne du vieil ordinateur poussiéreux posé sur la table basse, profite du temps de chargement de la bécane noire pour aspirer une gorgée de thé, puis revient au clavier. Elle décale l'appareil d'un pouce – le câble du chargeur est capricieux. Patiente de nouveau. Ça y est ! Le solde de son compte bancaire apparaît enfin à l'écran : 631 euros. "Pas si mal", pour la fin de la première semaine d'octobre, conclut la trentenaire, tatouage sur l'arrière du bras et cheveux relevés en un chignon flou.

Marion consulte son relevé bancaire en ligne, le 8 octobre 2021, dans son appartement de Saint-Etienne (Loire). (MATHILDE GOUPIL / FRANCEINFO)

Ce rituel se répétera encore deux fois dans le mois, pour garder un œil sur les finances familiales. Pourtant, cette brune dynamique tient surtout les comptes dans sa tête. Avec deux salaires, l'un de 1 500 euros net (le smic est à 1 258 euros) et l'autre de 908 euros (pour un temps partiel), le budget de Marion et de son époux, Julien, parents de deux filles âgées de 6 ans et 8 ans, ne tolère aucun écart.

"Il n'y a pas un mois où on ne finit pas dans le rouge"

Côté logement, le couple dépense 302 euros chaque mois pour rembourser le prêt d'accession sociale sur vingt-cinq ans qui lui a permis de devenir propriétaire, en 2012, du premier étage d'une maison en lisière de Saint-Etienne (Loire). La localisation de la bâtisse, coincée entre l'autoroute et la voie ferrée dans un quartier modeste, n'est pas "idéale", concède Marion. Mais les mensualités du crédit pour cette "ruine" au charme de l'ancien (grandes fenêtres, parquet et cheminée dans le salon) étaient moins élevées que le loyer d'un T3. Et tant pis s'il faut tout refaire au fil des ans : électricité, isolation, peinture, sol de la cuisine, salle d'eau... Il y a deux ans, Julien et Marion ont d'ailleurs contracté un deuxième prêt pour remédier aux infiltrations de la façade – pour 130 euros par mois. Ils s'accommodent en revanche du lambris vert pomme qui orne l'escalier, ou du mur rouge du salon laissé par les anciens propriétaires. 

Il faut ajouter à ces premières dépenses 284 euros mensuels de crédit, encore, pour la voiture achetée il y a deux ans ; 167 euros de gaz et d'électricité ; 160 euros de mutuelle ; 240 euros d'essence pour Julien, qui parcourt chaque jour en voiture 50 km aller-retour pour rejoindre la ludothèque où il travaille dans une commune du département ; 60 euros d'assurances diverses ; 107 euros de taxe foncière ; 44 euros pour la box internet et 28 euros de forfaits téléphoniques ; 450 euros de courses et 32 euros de cantine, 134 euros de périscolaire pour garder les enfants car le couple travaille le soir et le samedi… "Depuis un an et demi, il n'y a pas un mois où on n'a pas fini dans le rouge", soupire Marion, elle aussi ludothécaire.

"On se lève tous les matins pour aller travailler"

Du fait de son budget, la famille a banni les "achats plaisir" comme les livres ou les vêtements pour adultes, se prive de soins médicaux (dentiste pour lui, psy pour elle, qui se décrit pourtant en "burn-out"), renonce à changer avant Noël le frigo qui lâche après quinze ans de services, ne part en vacances que dix jours par an, l'été, en camping, et n'a jamais pu financer d'activités extrascolaires aux filles. Alors quand Marion voit les ministres défiler sur les plateaux télé en fanfaronnant sur la hausse du pouvoir d'achat, elle bout de rage.

"Il est où le pouvoir d'achat, pour nous ? On n'est jamais dans le plaisir, toujours dans l'utilité."

Marion

à franceinfo

Pourtant, la taxe d'habitation (96 euros mensuels) a disparu, le chèque énergie les soulage chaque année de 175 euros de factures, tout comme la chaudière offerte par les parents de Marion à Noël 2018 et qui a fait baisser leur consommation de 10 euros par mois. Le couple bénéficie de l'allocation de rentrée (740 euros par an pour leurs filles), des allocations familiales (130 euros par mois) et de la prime d'activité (346 euros mensuels). Marion et Julien ont aussi gagné une centaine d'euros mensuels en arrêtant de fumer – "davantage pour les économies que pour raisons de santé" , une vingtaine d'autres en fabriquant tous leurs produits ménagers, quelques dizaines d'autres encore en profitant des talents de couturière et de jardinière de Marion, qui permettent de limiter les achats. 

Marion et Julien vivent avec leurs deux filles au premier étage de cette maison de Saint-Etienne (Loire), ici le 8 octobre 2021. (MATHILDE GOUPIL / FRANCEINFO)

Mais les prix du gazole, de l'alimentation et de l'énergie n'ont eux cessé d'augmenter, réduisant d'année en année la part des revenus "disponibles" du couple. Et l'arrivée de leurs deux filles les a astreints à une frugalité plus grande encore. "On fait des efforts, on se lève tous les matins pour travailler et on a l'impression d'être dans une situation de plus en plus difficile", s'emporte Marion, qui se demande de quoi la famille pourra bien encore "se priver" avec la hausse annoncée des tarifs de l'électricité. 

La honte, "chevillée au corps"

Marion se dit "en colère". En colère contre le gouvernement, pour qui le couple n'a pas voté  cette ancienne militante communiste et son mari ont soutenu Benoît Hamon au premier tour de la présidentielle de 2017, puis se sont abstenus au second tour. En colère contre ceux qui, comme eux, flirtent avec le seuil de pauvreté (moins de 1 063 euros mensuels pour un adulte seul), mais votent pour "un banquier" ou l'extrême droite "qui n'en a rien à faire de nos intérêts". En colère, enfin, contre ceux qui "crachent sur les pauvres" et dont il faut "se taper les leçons de morale, entendre qu'on gère mal notre budget ou qu'il faudrait trouver un travail qui paie plus".

"J'ai l'impression d'être méprisée en permanence par ceux qui nous gouvernent."

Marion

à franceinfo

Et puis il y a l'épuisement, "de tout compter, tout le temps" et "d'arbitrer entre les dépenses", soupire Marion. Elle appelle ça "la charge mentale du pauvre". Pourtant, elle sait bien qu'elle n'est pas "la plus à plaindre". Lorsqu'elle était étudiante en histoire de l'art, puis jeune travailleuse, la ludothécaire de 36 ans a connu la "dèche", la vraie, celle qui la poussait à voler un bout de pain tous les matins au kebab de sa rue pour déjeuner. Désormais, elle a un toit à elle, dans une famille où "jamais personne n'avait été propriétaire", des repas dans son assiette, une séance de ciné à Noël, un livre neuf ou un rendez-vous chez le coiffeur les rares fois où la fin du mois n'est pas trop dure. En 2020, elle a même "fait péter le Champomy" pour célébrer la signature de son CDI à temps partiel (faute de mieux). Parce qu'elle a connu pire, Marion refuse l'aide d'associations pour nourrir ou vêtir sa famille. "On ne veut pas prendre à ceux qui ont moins", justifie-t-elle.

Mais en dépit de sa fierté, la trentenaire confesse être rongée par la honte. La honte de la pauvreté, qu'elle a d'abord connue "chevillée au corps" de sa mère  une secrétaire de mairie qui a élevé seule ses deux filles  avant de devenir sienne. La honte de sauter un repas, sans le dire à personne, quand le compte bancaire vire au rouge. La honte de devoir choisir entre le cadeau d'anniversaire du grand-père et l'achat de nouvelles chaussures pour Thaïs, sa cadette. La honte d'envier sa belle-famille, qui peut partir plus de dix jours en vacances dans l'année. La honte de dire la vérité à ses proches – "Je n'ai pas envie de passer pour celle qui se plaint, ni qu'on me regarde avec pitié". La honte de transmettre sa honte à ses filles, à qui on ne cache pas les difficultés financières tout en essayant de les en protéger. Et, puis, finalement, la honte d'avoir honte d'être pauvre, puisqu'"on est heureux".

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