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Pellevoisin, 900 habitants, a hérité de 1,15 million d'euros : "On a respecté les volontés de notre donatrice à la lettre"

Faire d'une commune son légataire universel, c'est possible, mais peu pensent à cette démarche. Dans l'Indre, Pellevoisin a bénéficié d'un tel cadeau. Près de huit ans plus tard, qu'est devenu l'argent reçu en legs ? Reportage.

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France Télévisions
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Deux habitantes de la nouvelle résidence de logements sociaux Hélène-Louart devant l'une des maisons, à Pellevoisin (Indre), le 7 janvier 2015. (FRANCETV INFO/JEROMINE SANTO GAMMAIRE)

"On s'en amuse entre nous, on l'appelle 'la résidence des dames'. Le soir, avec les lumières au sol, on s'imagine à Versailles." Annie Méro a emménagé en septembre dans une petite maison de la résidence Hélène-Louart, à Pellevoisin (Indre). La centenaire qui a donné son nom à cet établissement est morte en juin 2007, léguant au village la quasi-totalité de sa fortune, soit 1,15 million d'euros. Pour la commune, qui compte près de 900 habitants, cela représente le montant de son budget annuel. En France, chaque année, des dizaines de localités héritent de leurs administrés. Un chiffre néanmoins difficile à établir avec précision, comme le note la Cour des comptes au sujet de Paris.

Hélène Louart souhaitait que son argent soit utilisé exclusivement pour créer des logements sociaux. Il a fallu cinq ans et demi à la commune pour réaliser cette dernière volonté. Pellevoisin a ainsi vu émerger, en face de l'ancienne habitation de la vieille dame, un hameau de huit maisons, quatre trois-pièces et quatre deux-pièces. "C'est esthétique, agréable, harmonieux, très éloigné d'une barre HLM", résume une Annie Méro très satisfaite.

La commune bouge, et les Pellevoisinois s'en réjouissent. Quand le maire de l'époque Claude Roux a découvert que la centenaire avait fait du village son légataire universel, la commune était très endettée et quasiment sous tutelle. Réunis dans le petit bureau du maire, l'actuel occupant des lieux, Gérard Sauget, son prédécesseur Claude Roux et un élu, ancien voisin de la vieille dame, s'étonnent encore aujourd'hui de ce don.

1 000 euros de retraite et pas d'impôts

Aux yeux de tous, la vieille dame possédait pour tout bien une petite maison sans cachet, au bord de la rue de la République, qui traverse le village. Claude Roux l'avait aidée plusieurs fois à remplir sa déclaration d'impôts. "Elle n'a jamais rien payé... Elle vivait uniquement avec sa retraite d'environ 1 000 euros. Elle ne faisait aucune dépense et se montrait même très radine. Elle avait d'ailleurs une devise : 'jamais je ne donne, ni ne pardonne'." "Est-ce qu'elle-même savait tout ce qu'elle possédait ?", s'interroge l'ancien maire.

La surprise, à sa mort, est donc totale. Avec le testament, la notaire trouve une petite clé, qui ouvre un coffre dans une banque parisienne. Elle entreprend alors d'évaluer le patrimoine de la défunte. En ouvrant le coffre, elle découvre des pièces d'or de différentes nationalités, un lingot, des bijoux et, sur un bout de papier, le numéro d'un compte bancaire, sans autre précision. Cent mille euros dans le coffre, 200 000 sur le compte, qu'elle parvient à retrouver en Suisse après de nombreux appels. Un montant complété par la vente de la maison et de l'argent qui dort dans des banques françaises.

D'où Hélène Louart tenait-elle tout cet argent ? "On n'a aucune certitude, confesse Claude Roux. Sûrement des activités de son compagnon, qui était tailleur place de la Madeleine [à Paris] et habillait une clientèle huppée."

Le maire de Pellevoisin (Indre), Gérard Sauget, assis à son bureau, sous les deux tableaux légués par Hélène Louart, le 7 janvier 2015.  (FRANCETV INFO / JEROMINE SANTO GAMMAIRE)
 

Les tableaux de son salon dans le bureau du maire

Mais la vieille dame émet dans son testament des conditions à l'utilisation de l'argent : la somme doit être entièrement consacrée à créer des logements sociaux ; sa maison doit être vendue exclusivement à des Parisiens ; elle demande à ce qu'une rue de la commune soit rebaptisée à son nom. Elle souhaite également que tous les Pellevoisinois soient informés du montant du legs et de l'avancement des travaux.

"On a respecté toutes les conditions à la lettre", assure Gérard Sauget, assis derrière son bureau. Au mur, au-dessus de lui, deux tableaux. Les femmes représentées semblent presque dialoguer à travers leur cadre de bois. "Hélène Louart a demandé à ce que ces tableaux soient accrochés dans le bureau du maire, précise-t-il. Elle devait penser qu'ils avaient de la valeur."

Le maire n'a alors pas vraiment le choix, même si le village a, à cette époque, d'autres besoins : remplacer un camion de pompiers qui date de la seconde guerre mondiale, restaurer les trottoirs et l'éclairage public... D'autant plus que la commune dispose déjà de suffisamment de logements sociaux. Mais ne pas respecter les dernières volontés d'Hélène Louart signifie exposer la commune à des poursuites judiciaires qui l'auraient dépossédée du legs au profit d'une association.

"Sans ces contraintes, nous aurions pu régler les dettes"

Un long processus s'engage. Le maire crée une "commission du legs", composée d'élus et de Pellevoisinois, chargée d'émettre des idées sur l'utilisation qui peut être faite de la somme dans le respect du testament. Il s'avère que pour obtenir l'appellation "logement social", la commune doit remplir plusieurs conditions, notamment réaliser des emprunts sociaux. L'autre problème est que, depuis la fusion des communes quelques années plus tôt, la création de logements est désormais une compétence qui relève de la communauté de communes et non plus de Pellevoisin. Le village lui avait alors vendu ses terrains libres. Des négociations s'engagent avec la préfecture pour récupérer cette compétence et racheter un terrain.

"Si nous n'avions pas eu ces contraintes, nous aurions pu régler les dettes, recommencer à zéro", reconnaît le maire. Dans un précédent testament, la vieille dame avait exprimé des contraintes encore plus strictes auxquelles a échappé la commune. "Elle voulait qu'on refasse le monument aux morts et qu'on inscrive le nom de son père tout en haut en lettres d'or...", soupire Gérard Sauget.

Un peu mégalo, la centenaire ? Elle l'avait promis avant sa mort : "'Vous vous souviendrez longtemps de moi', qu'elle disait", se rappelle Edith Gauthier, une voisine et amie, de vingt ans sa cadette, qui reçoit dans son salon tapissé de fleurs. Derrière elle, le sifflement d'un oiseau en cage. Edith Gauthier elle-même n'avait jamais entendu parler de sa fortune cachée, ni de sa volonté de créer des logements sociaux. "Mais elle voulait laisser une trace d'elle dans la ville, c'est sûr", confirme l'octogénaire.

L'ancien maire de Pellevoisin Claude Roux (G.), et son successeur Gérard Sauget, échangent avec Edith Gauthier, une amie d'Hélène Louart, leurs souvenirs de la donatrice, le 7 janvier 2015. (FRANCETV INFO / JEROMINE SANTO GAMMAIRE)

Susciter des vocations

Née dans la commune, Hélène Louart a habité toute sa vie à Paris. Elle n'avait plus guère de famille, tout juste deux nièces qu'elle ne voyait plus depuis plusieurs décennies et qu'elle avait déshéritées. Peu de Pellevoisinois la connaissaient, et elle sortait peu de chez elle. Edith Gauthier décrit avec amusement une femme butée et fière, qui parlait fort et critiquait à voix haute.

Mais aujourd'hui, les habitants du village retiennent surtout un geste d'attachement envers Pellevoisin. "Elle aurait pu donner au Secours populaire ou aider à construire un ashram en Inde, mais elle a pensé à son environnement", s'exclame Annie Méro ravie. Les nouveaux voisins espèrent faire profiter le village de ce don en créant une nouvelle dynamique. "Ça nous a donné un coup de fouet. On va créer une association, proposer des activités."

"Le bilan est positif, et j'espère que cela va susciter des vocations", sourit Gérard Sauget en précisant que les legs aux communes ne sont pas taxés. Les dons sont d'ailleurs de plus en plus fréquents. La mairie a reçu, quelques années plus tard, une maison. Elle l'a transformée en maison de santé, qui recherche toujours un médecin.

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