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Récidive : finir sa peine à l'extérieur, "ça change tout"

Alors qu'un rapport sur la récidive a été remis mercredi à Jean-Marc Ayrault, francetv info s'est rendu à Amiens, où des détenus purgent la fin de leur peine dans une association.

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France Télévisions
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André (à gauche) pose avec son chef Benoît, le 13 février 2013, dans le restaurant d'insertion où il travaille à Amiens (Somme) depuis sa sortie de prison en octobre 2012.  (YANN THOMPSON / FRANCETV INFO)

S'ils sont là, c'est qu'ils l'ont voulu. Là, ce n'est pas la prison, mais le placement à l'extérieur, à Amiens (Somme). Mehdi (le prénom a été changé) et Anthony ont été condamnés à huit et deux ans d'incarcération pour de multiples faits de petite délinquance. Aujourd'hui, ils font partie de la vingtaine de détenus accueillis par l'association Aprémis pour purger la fin de leur peine. "Il y en a plein qui aimeraient être à ma place", confie Mehdi, 26 ans, qui a dû batailler "grave" auprès de l'administration pénitentiaire pour obtenir cet aménagement de peine.

La palette des aménagements est large : libération conditionnelle, semi-liberté, placement sous surveillance électronique, placement à l'extérieur… Ce dernier reste confidentiel : 976 condamnés se trouvaient sous ce régime au 1er janvier 2013, sur un total de 76 798 personnes sous écrou, selon les chiffres du ministère de la Justice. A en croire Mehdi et Anthony, cette formule mérite d'être développée, notamment pour prévenir la récidive, objet d'un rapport remis mercredi 20 février au Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, et à la garde des Sceaux, Christiane Taubira.

"Je vais être libéré avec un logement, un emploi"

"Si j'ai replongé après ma première incarcération, c'est parce que j'étais ressorti sans rien", explique Anthony, 25 ans, à nouveau condamné en 2011. "Cette fois, je vais être libéré avec un logement, un emploi, un salaire ; ça change tout." Le jeune menuisier est arrivé en avril 2012 à l'Aprémis, qui lui a fait signer un contrat d'accompagnement dans l'emploi sur un chantier de menuiserie et lui a prêté les clés d'un studio dans la capitale picarde. De quoi entamer sa réinsertion sur de bonnes bases.

Anthony aura terminé sa peine à la fin du mois de février, après avoir passé un an en prison et dix mois à l'Aprémis. (YANN THOMPSON / FRANCETV INFO)

Tous les prisonniers accueillis par l'association sont volontaires et ont reçu le feu vert d'un juge de l'application des peines. Avec une équipe d'éducateurs spécialisés, ils réfléchissent aux raisons de leur passage à l'acte et aux moyens de ne pas récidiver. Ils profitent aussi d'un accompagnement dans leurs démarches administratives, de santé, de réinsertion. "Le placement à l'extérieur est l'outil le plus adapté pour les personnes les plus fragiles et démunies qui ont besoin d'un accompagnement", estime la responsable du service, Nora Hannou, jeune femme débordante d'énergie.

"A la libération, les problèmes reviennent à vitesse grand V"

En cette mi-février, le chemin menant aux locaux de l'association est encore bordé de petites plaques de neige. Il y a quelques semaines, alors que le vol des flocons se terminait tristement contre les parapluies des Amiénois, Mehdi laissait la poudreuse fouetter son visage, avec l'euphorie d'une liberté toute fraîche. "Quand je suis sorti de la prison, je n'ai pas arrêté de marcher, se souvient-il. Je marchais, je marchais, je marchais, quitte à passer trois fois au même endroit, car je n'ai pas le droit de quitter la ville. Ça me faisait du bien." 

Quand ils goûtent à nouveau au monde extérieur, beaucoup de prisonniers s'enivrent de ce parfum, parfois avec excès. "Derrière les barreaux, ils idéalisent la liberté, relate Nora Hannou, mais, à la libération, les problèmes reviennent à vitesse grand V." A l'Aprémis, ils trouvent un cadre pour éviter les débordements. Deux fois par semaine, le soir, le téléphone sonne dans les appartements pour s'assurer que le couvre-feu est bien respecté. Les petits écarts de conduite font partie de l'aventure ("on n'apprend pas à marcher droit sans tomber"), mais les personnes accueillies savent qu'un gros faux-pas les renverra en prison.

A l'issue de son placement à l'extérieur, dans quelques mois, Mehdi bénéficiera d'une libération conditionnelle. (YANN THOMPSON / FRANCETV INFO)

Sur les 51 personnes dont le placement s'est terminé en 2012, 70% sont allées jusqu'au bout de leur mesure. Les autres sont retournées en prison, pour avoir enfreint le règlement intérieur, mais surtout à cause de troubles psychiatriques ingérables par l'association. "Au final, seules trois personnes ont commis un nouveau délit", note le directeur de l'association, Yannick Anvroin. La récidive, qui survient souvent dans les premiers jours ou les premières semaines de liberté, est beaucoup plus fréquente chez les personnes libérées en "sortie sèche" (sans préparation particulière).
 
En moyenne, 32% de l'ensemble des détenus sont à nouveau condamnés par la justice dans l'année qui suit leur libération. Souvent perçues comme une faveur, les alternatives à l'incarcération ont fait la preuve, dans plusieurs études, de leur efficacité contre la récidive. Il n'existe pas de statistiques propres au placement à l'extérieur mais, de manière générale, "à structure comparable, les taux de retour en prison cinq ans après la condamnation sont inférieurs lorsqu'il y a eu aménagement de la peine (29,4% contre 37,5%)", écrit le sociologue Sebastian Roché dans l'ouvrage Prison et récidive d'Annie Kensey (Armand Colin).
 
Une mesure insuffisamment financée
 
Olivier fait partie des libérés de l'année dernière. Faute de mieux, ce quadragénaire menu à la barbe fine est toujours en contrat aidé dans une commune voisine, où il s'occupe de la voirie et des espaces verts. "Le travail est une évasion, dit-il, un antidépresseur." André, lui, a terminé son placement en janvier. Un chewing-gum en bouche, blotti dans sa doudoune noire, ce fils de marchand de frites a "repris la vie en pleine figure" après six ans de détention. L'un de ses premiers achats a été un baladeur CD d'occasion, avant d'apprendre que ce type de produit était démodé. "Gros nounours endurci par la prison", il se rêve maintenant traiteur et animateur de mariages, à grands coups d'imitations d'Elie Kakou.
 
Derrière ces histoires, comment expliquer la rareté des structures de placement à l'extérieur ? "Tout le monde tend à dire 'c'est super', mais notre situation financière est compliquée", avance Nora Hannou. L'administration pénitentiaire verse 37 euros chaque jour par détenu, alors que "le coût de notre accompagnement est de 60 euros, sans compter le coût de nos chantiers d'insertion", précise Yannick Anvroin. L'association est donc contrainte de faire appel à une ribambelle de financements locaux, nationaux et européens. Une visibilité financière réduite, qui pose la question des moyens consacrés aux aménagements de peine en France. La conférence de consensus a appelé de ses vœux le développement de ces mesures ; il appartient désormais au gouvernement de les financer. 
 

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