Le calvaire de Marc Machin : à qui la faute ?

Marc Machin a été acquitté jeudi lors de son procès en révision. L'avocate générale a refusé d'accabler les policiers. Francetv info revient sur les ratés de leur enquête.

Marc Machin au palais de justice de Paris, le 20 décembre 2012.
Marc Machin au palais de justice de Paris, le 20 décembre 2012. (PIERRE VERDY / AFP)

Pourquoi Marc Machin a-t-il passé près de sept années en prison pour un crime qu’il n’avait pas commis, celui de Marie-Agnès Bedot sur le pont de Neuilly en 2001 ? C’est la question à laquelle a tenté de répondre la cour d'assises de Paris lors son procès en révision - le huitième de l’histoire française - qui a abouti à son acquittement jeudi 20 décembre.

L'avocate générale a refusé d'accabler les enquêteurs, estimant que seule la reddition miraculeuse de David Sagno - le véritable auteur du meurtre - avait pu faire éclater la vérité. Pourtant, pendant quatre jours, les débats ont souvent tourné autour des ratés de l’enquête policière.

La brigade criminelle s’est défendue à la barre. Francetv info revient sur ses arguments, qui permettent de mieux comprendre comment la police a cru tenir le coupable. 

"La témoin était une personne sensée"

La version de la défense : Marc Machin l’a réaffirmé lors de son procès : il n'a jamais été sur le pont de Neuilly le matin de l’assassinat de Marie-Agnès Bedot, le 1er décembre 2001. Et il n’a donc jamais croisé l'infirmière qui a témoigné contre lui après l’avoir reconnu à plusieurs reprises. A l’audience, elle l’a de nouveau identifié comme étant l’auteur des propos salaces qui lui ont été tenus ce jour-là.   

Celle des policiers : Tous les enquêteurs du 36 quai des Orfèvres appelés à la barre en sont encore persuadés : Marc Machin, s’il est innocent du meurtre, était bien sur le pont. Ce seul et unique témoin, sans lequel le jeune homme ne se serait jamais retrouvé dans cette affaire, "était fiable, retrouvé le lendemain des faits et il s'agissait d'une personne sensée", ont-ils fait valoir.

Jusqu'à ce que David Sagno se dénonce, ils ont toujours pensé que l'auteur de l'agression verbale et celui du crime était le même. "On ne pouvait pas imaginer qu'il y avait deux prédateurs sexuels en même temps sur le pont", a dit l'un d'entre eux, faisant bondir Marc Machin sur sa chaise. 

"Machin n’a pas pu voir les photos de la scène de crime"

La version de la défense : Pour justifier ses aveux, Marc Machin assure qu'un enquêteur a fait tomber à ses pieds une photo de la scène de crime, avant d'en disposer plusieurs, brièvement, sur le bureau. Son avocat, Louis Balling, s'est interrogé lors de sa plaidoirie : comment aurait-il pu affirmer, lors de ses aveux réitérés devant le juge d'instruction, que la victime était "sur le dos" sans avoir vu ces photos? Dans sa position initiale, le corps était sur le ventre, face contre terre. Ce sont les pompiers qui l'ont retourné. 

Celle des policiers : "Pour moi, c'est niet". L'adjoint du chef de groupe de la crim' à l'époque est catégorique sur ce point : Marc Machin ne peut pas avoir vu les photos. "Quinze jours après les faits - la garde à vue a lieu les 13 et 14 décembre - les photos sont agrafées dans un album, rangé dans l'armoire". "J'y crois encore dur comme fer qu'il a vu ce corps", lance-t-il à la barre. En cause, notamment, certains détails livrés par Marc Machin lors de ses aveux, comme des feuilles mortes autour de la victime. 

"Il n’a pas subi de pression pour avouer"

La version de la défense : Marc Machin affirme avoir subi des pressions psychologiques de la part des policiers pour avouer. Il rapporte qu'ils l'ont bien traité, trop bien même. Le chocolat chaud, la cigarette et le gilet en cachemire offerts par Jean-Claude Mulès, figure historique de la crim', spécialiste en aveux sont faits, selon lui, pour le mettre en confiance, le faire craquer. Ses antécédents, les viols subis dans sa enfance, sont connus, et évoqués. "La corde sensible de Marc Machin, c'est son histoire, a analysé l'avocate générale, Maryvonne Caillibotte. Jean-Claude Mulès l'a compris."

Autre moyen de pression utilisé, selon la défense : le père. Marc Machin (ils portent le même nom), gardien de la paix à la retraite, a clairement affirmé devant la cour que ses collègues de la crim' l'avaient fait venir pour faire parler son fils avant la fin de la garde à vue. Il lui pose alors la question : "C'est toi qui a fait ça?". Ce doute dans l'esprit paternel aurait précipité les aveux de Marc Machin.

Celle des policiers : sans surprise, ils démentent toute forme de pression exercée sur Marc Machin. L'enquêteur qui assisté à l'entretien entre le jeune homme, âgé de 19 ans à l'époque, et Jean-Claude Mulès, 25 ans d'expérience, parle "d'un élan d'humanité" de la part de ce dernier. Quant à une rencontre entre le père et le fils avant le passage aux aveux, les réponses sont plus évasives. "C'est possible", a admis un des responsables de l'enquête. Mais quoi qu’il en soit, "le but de la brigade criminelle n'est pas d'avoir un coupable à tout prix mais LE coupable".

"Il n’est pas revenu tout de suite sur ses aveux"

La version de la défense : C'est l'un des éléments nouveaux apportés par ce procès en révision. Alors que dans la version officielle, Marc Machin ne s'est rétracté que lors de sa deuxième rencontre avec le juge d'instruction, son père a révélé devant la cour qu'il lui avait clamé son innocence aussitôt après ses aveux, à 1h40 du matin le 15 décembre 2001. Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? "Parce qu'on ne me l'a jamais demandé", a-t-il répondu. Marc Machin fils a ensuite affirmé à la barre être revenu sur ses déclarations lorsque les policiers l'escortaient vers le dépôt du tribunal de Nanterre au petit matin : "Vous allez voir, s'il y a d'autres crimes, vous vous rendrez compte que ce n'est pas moi", leur aurait-il lancé. 

Celle des policiers : Les enquêteurs démentent ces deux revirements de Marc Machin. Tous ont la même version à la barre : "Quand son père vient le voir après ses aveux, il lui dit 'Alors, c’est toi qui l’a fait ?'. Son fils répond ‘oui’ et ils tombent dans les bras l’un de l’autre". Hors audience, Marc Machin a précisé qu'il avait ajouté à l'oreille de son père : "Mais il ne faut pas les croire". Quant à ses rétractations sur la route du tribunal de Nanterre, aucun des policiers n'en a connaissance. 

Avec le recul, les enquêteurs ont reconnu que le dossier était fragile et les aveux non circonstanciés. Mais ils renvoient la balle au juge d’instruction, Thierry Bellancourt, qui a pris la suite de l’enquête et décidé de renvoyer l’affaire devant les assises, avec un "dossier d’ambiance" (sans éléments matériels comme l’ADN). Le magistrat, en arrêt maladie, a brillé par son absence au procès. Quant à Marc Machin, il prend lui aussi sa part de responsabilités dans cette affaire, à hauteur de "50%". Il est le seul, en revanche, à en payer un si lourd tribut.