Organisation bâclée, inégalités entre les lycées, fuites de sujets… Des enseignants étrillent le nouveau baccalauréat

Le baccalauréat réformé attire les critiques et nourrit les inquiétudes des enseignants, qui redoutent que cet examen "mal préparé" n'engendre une "rupture d'égalité" entre les lycéens.

Des enseignants manifestent à Montfort-sur-Meu (Ille-et-Vilaine), le 20 janvier 2020, contre le nouveau baccalauréat.
Des enseignants manifestent à Montfort-sur-Meu (Ille-et-Vilaine), le 20 janvier 2020, contre le nouveau baccalauréat. (DAMIEN MEYER / AFP)

"On navigue à vue depuis septembre." Comme Hélène*, enseignante d'histoire-géographie dans un lycée de l'Eure, de nombreux enseignants déplorent les défaillances du nouveau baccalauréat, dont les premières épreuves de contrôle continu ont débuté, lundi 20 janvier, pour les élèves de première. Cette série d'examens, appelée "E3C", porte sur l'histoire-géographie, les langues vivantes et les mathématiques pour les élèves de la voie technologique. Principale innovation de ce nouveau bac : les épreuves sont réparties en trois sessions sur les années de première et terminale et comptent pour 30% de la note finale du baccalauréat.

Ces nouveautés ne passent pas auprès des enseignants et de leurs syndicats, qui appellent à diverses actions pour "faire barrage" à cette nouvelle formule de l'examen. Interrogés par franceinfo, des professeurs critiquent une réforme qu'ils jugent mal préparée et alertent sur le risque de "rupture d'égalité" entre les élèves.

Des épreuves organisées "à la va-vite"

C'est un changement de taille par rapport à l'ancien bac : les examens sont désormais organisés par les lycées, et plus par le ministère de l'Education nationale et le rectorat. Choix des sujets, dates des épreuves, organisation de la surveillance, corrections… Toutes ces étapes sont désormais gérées en interne, à partir des consignes du ministère. Chefs d'établissements et enseignants pointent la désorganisation de leur hiérarchie. "Un certain nombre d'informations nous arrivent au fil de l'eau, parfois tardivement, pour ce qui est de l'organisation de ces épreuves", souligne Etienne*, proviseur d'un lycée privé du Finistère.

"Les derniers éléments que l'on a reçus datent du 8 janvier [un peu plus d'une semaine avant les premières épreuves]. Forcément, ça a mis pas mal de tensions sur nos secrétariats", regrette-t-il. "Nos enseignants sont dans un esprit constructif, ils savent que la mise en place de la réforme n'est pas simple et tentent d'accompagner au mieux les élèves, en les stressant le moins possible, mais on sent quand même pas mal d'anxiété chez eux", remarque son adjoint. Sandrine*, proviseure adjointe dans un lycée de Mayenne, se retrouve aussi avec une charge de travail "très conséquente".

Je m'en sors parce que j'ai une super secrétaire, mais on a eu toutes les infos à l'arrache : on n'a été formés que mercredi dernier à créer les convocations pour l'examen qui avait lieu cinq jours après !Sandrine, proviseure adjointe en Mayenneà franceinfo

"Tout tombe à la dernière minute. Et les infos changent tout le temps", s'agace Benoît*, enseignant d'histoire-géographie dans un lycée de Seine-Maritime. Pour choisir les sujets des épreuves anticipées, les profs doivent désormais piocher dans une banque nationale de sujets en ligne. "Nos inspecteurs nous avaient certifié que cette banque de sujets ouvrirait juste avant la rentrée" de septembre, se souvient l'enseignant. "Finalement, on a pu y avoir accès que le 10 décembre, un mois avant le début des épreuves. Ça fait court pour découvrir des formats de sujets totalement nouveaux et y préparer nos élèves dans la foulée !"

Pour Claire Guéville, professeur d'histoire-géographie et secrétaire nationale du Snes-FSU, "les enseignants font vraiment face à une organisation des examens totalement défaillante, et ce, qu'on soit pour ou contre la réforme". Selon la syndicaliste, "plusieurs sujets sont mal foutus, certains ont été faits à la va-vite. Il y a des croquis de géo sur lesquels on ne distingue même pas les éléments…" Autre couac dénoncé par le premier syndicat du secondaire : les scanners, livrés dans les établissements pour numériser les copies, afficheraient des bugs importants. "Certaines couleurs disparaissent à la numérisation", s'agace-t-elle.

Un "bac à la carte" qui risque d'entraîner une "inéquité entre les élèves"

Dans l'ancienne version de l'examen, les sujets étaient aussi définis au niveau national, par une commission d'enseignants sélectionnée par le ministère. Elle choisissait pour chaque matière, trois sujets, dont deux de secours en cas de fuite du premier. Désormais, c'est aux professeurs de chaque établissement de sélectionner leurs sujets dans la banque nationale, via un site internet dédié.

"Le fait de pouvoir choisir les sujets en interne crée une totale inéquité entre les élèves", critique Pierre*, professeur d'allemand dans l'Eure. Chaque établissement crée son propre bac, dont les sujets sont sélectionnés "en fonction de l'avancée des enseignants dans leurs classes", renchérit Benoît.

Des lycéens vont devoir plancher sur des sujets difficiles, parce que leurs établissements auront décidé de mettre la barre haut, quand d'autres auront choisi des sujets plus simples, pour coller au niveau de leurs élèves.Pierre, prof d'allemand dans l'Eureà franceinfo

Les enseignants pourraient ainsi être tentés de préparer leurs cours en fonction des sujets choisis pour l'examen, voire à orienter les élèves dans leurs révisions. Quelques jours avant les premières épreuves, un lycée toulousain a même indiqué aux élèves le chapitre à réviser. Sans parler des sujets qui ont déjà"fuité sur les réseaux sociaux", glisse Claire Guéville.

Autre conséquence de ce bac "à la carte" : les syndicats et enseignants interrogés par franceinfo redoutent que les différences de réputation qui existent déjà entre les établissements ne s'accentuent encore. "Des élèves vont se retrouver avec une même moyenne d'un lycée à l'autre, mais elle ne vaudra pas la même chose dans le supérieur", analyse Benoît. "On était très attachés au caractère national et totalement anonyme de l'ancien bac, qui était le même pour tous", souligne Hélène*, enseignante d'histoire-géographie.

Des critères d'évaluation "à construire"

Le mode d'évaluation de cet examen réformé divise aussi. Les enseignants d'histoire-géographie, par exemple, n'ont plus de grille d'évaluation. "On nous a dit : à vous de construire vos attendus", s'étouffe Claire Guéville. L'enseignante a tenté d'en savoir plus auprès de son inspecteur référent : "Il m'a répondu : 'je ne connais pas les attendus de correction, mais vous trouverez comment faire'".

Dans cette discipline, trois nouvelles épreuves ont été imaginées : une dissertation, une carte et une analyse de document (texte, peinture, caricature…). Les élèves auront deux heures pour plancher sur deux de ces formats, choisis par l'établissement. Des épreuves trop difficiles pour un niveau de première, estime Yves*, professeur d'histoire-géographie en Mayenne : "Chaque type de document renvoie à des méthodes différentes. Penser qu'un élève de 16 ans peut apprendre à se familiariser avec tout ça si rapidement, c'est irréaliste !"

Résultat : pour éviter de pénaliser les élèves, les enseignants sont incités à noter généreusement. "L'inspecteur est venu nous voir juste avant les épreuves. Le mot d'ordre c'était : 'Soyez bienveillants. Pensez au fait que c'est une épreuve passée en cours d'année'", relate Benoît. Pour la dissertation, "on nous a fait comprendre que si l'élève ne fait pas d'introduction, mais qu'il fait deux ou trois parties, ça peut passer", relève-t-il, amer. "On se dirige vers un bac au rabais…"

Des élèves et des profs "sous pression"

Les épreuves anticipées débutant dès janvier, les enseignants affirment être obligés d'évaluer plus souvent leurs élèves. "On doit sans cesse vérifier l'assimilation des connaissances et de la nouvelle méthodologie. Ce n'est pas serein comme climat d'apprentissage", déplore Benoît. "Avant, il y avait le temps de la préparation d'une part et le temps du passage, ensuite. Maintenant, c'est des évaluations toutes les semaines. Les jeunes sont pris dans un cycle de travail très intense", regrette Yves.

On a l'impression d'être devenus des coachs à qui l'on demande d'entraîner à faire des performances, mais ce n'est pas mon métier !Yves, prof d'histoire-géo en Mayenneà franceinfo

Le travail risque d'ailleurs d'être décuplé pour les enseignants, qui se retrouvent avec de nombreuses corrections, entre les copies d'"E3C", de bacs blancs en terminales et les autres contrôles habituels. "J'ai calculé : ce week-end, j'aurai 200 copies à corriger", dénombre Benoît.

"Les élèves sont mis très tôt sous pression : les premières se disent que leur avenir se joue dès maintenant. Pendant deux ans, ils vont être inquiets, stressés. On fait ce qu'on peut pour les rassurer, mais c'est un peu la méthode Coué", se désole Pierre.

*Les noms ont été modifiés