Plus de stages et moins de cours ? Le lycée professionnel s'inquiète d'une nouvelle réforme qui "renonce à l'ambition scolaire"

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L’ensemble des syndicats du lycée professionnel s’opposent à l'idée d’augmenter le temps de stage, prônant plutôt un renforcement des fondamentaux en classe pour rattraper le retard des élèves. (PAULINE LE NOURS / FRANCEINFO)

Dans une filière déjà déconsidérée, élèves et professeurs craignent que les programmes ne délaissent les matières générales et ne permettent plus d'acquérir "les bases".

A la fin de la seconde, Melvin n'a pas tellement eu le choix. "On m'a dit : 'Soit tu continues en bac pro transports, soit tu arrêtes le lycée'", raconte le jeune de 20 ans. Lui souhaitait se diriger vers la filière commerce. Déçu, il a malgré tout poursuivi sa formation jusqu'au diplôme. Aujourd'hui, il cumule plusieurs emplois en tant que serveur et assistant de production. De son propre aveu, il ne s'est jamais vraiment "épanoui" dans son lycée professionnel. Ce constat d'une orientation "subie" se retrouve dans nombre de témoignages recueillis par franceinfo.

Souvent perçu comme "la filière poubelle" ou "le parcours de la dernière chance", le lycée professionnel est aujourd'hui pointé du doigt pour son fort taux d'absentéisme et de décrochage. L'exécutif veut opérer une "transformation profonde" de la filière, comme l'a promis Emmanuel Macron fin août devant les recteurs. Le président souhaite notamment augmenter la durée des stages des lycéens professionnels d'au moins 50%, ce qui réduirait de fait les heures d'enseignement général.

Mais le projet présenté mi-septembre par le chef de l'Etat ne convainc pas les principaux syndicats, qui se sont mobilisés lors de la journée de grève interprofessionnelle du mardi 18 octobre. Pour Dylan Ayissi, ancien lycéen professionnel et fondateur du collectif Une voie pour tous, il ne fait aucun doute qu'une réforme est nécessaire. Mais "pas de cette manière", affirme-t-il.

>> On vous explique pourquoi la réforme du lycée professionnel fait polémique

Contacté par franceinfo, le ministère renvoie vers les groupes de travail initiés le 21 octobre pour réunir les acteurs du secteur autour de la table. Les conclusions, attendues d'ici décembre, sont censées orienter la réforme par le ministère début 2023. D'ici là, franceinfo fait l'état des lieux d'une filière inquiète pour son avenir et celui de ses 640 000 élèves, soit un peu moins d'un tiers des lycéens. 

Une orientation par défaut

Le conseil de classe de 3e au collège est un moment charnière pour tous les élèves. Les adolescents sont sur le point de savoir s'ils pourront ou non accéder au "graal" du lycée général. Si certains choisissent de leur plein gré la voie professionnelle, beaucoup de jeunes subissent une orientation qu'ils n'ont pas choisie, en raison de leurs faibles résultats scolaires.

"Ce sont souvent des élèves qui cumulent des difficultés économiques et sociales", souligne Sigrid Gérardin, secrétaire nationale du Snuep-FSU, syndicat majoritaire pour les lycées professionnels. Plusieurs études ont en effet démontré une surreprésentation d'élèves originaires de classes sociales populaires dans les parcours professionnels. Un rapport de Sciences Po établissait en 2014 que "les élèves d'origine modeste" avaient "une probabilité 93% plus élevée d'être orientés en seconde professionnelle et 169% plus élevée d'être orientés en CAP"

"Le parcours pro est touché par ce sentiment d'exclusion que peuvent avoir les élèves, en arrivant en seconde."

Dylan Ayissi, fondateur du collectif Une voie pour tous

à franceinfo

Déçus de cette "orientation subie" en fin de 3e, ces élèves arrivent bien souvent en seconde professionnelle "complètement démotivés", constate Patricia, professeure d'anglais en lycée pro à Paris. "Il faut alors leur redonner le goût du scolaire. Ça peut prendre un peu de temps", explique-t-elle. Un temps précieux dont ne disposent pas toujours les enseignants.

La plupart des professeurs interrogés estiment avoir perdu du temps de cours ces quinze dernières années. En cause, selon eux, une réforme mise en place en 2009, qui a vu le passage du cursus pro de quatre à trois ans d'enseignement. "C'est une année entière de formation qu'on a perdu", explique Sébastien Bouet, enseignant en menuiserie dans l'Allier.

Autre facteur : la transformation de la voie professionnelle initiée par Jean-Michel Blanquer en 2018, qui a instauré de nouveaux enseignements destinés à faire travailler les enseignants en duo et construire des projets à long terme avec les élèves. "Dans les faits, c'est une bonne idée. Mais pendant ce temps, on ne peut pas avancer sur le programme de nos cours", déplore Patricia.

Un manque de temps

En atelier, les conséquences sont flagrantes. "Nous n'avons plus le temps de faire de la fabrication, illustre Sébastien Bouet. Résultat, on va plutôt monter des meubles de base, du type qu'on peut acheter en magasin de bricolage, pour que les élèves puissent manipuler un minimum. Mais on ne peut plus fabriquer de A à Z." Un constat partagé par Fabien Desjardin, enseignant en lycée pro imprimerie dans la Loire. "Si je compare, je suis capable de faire 20% de ce que je faisais en cours il y a 15 ans", regrette-t-il. Selon ses calculs, il doit désormais composer avec seulement 7 heures d'atelier par semaine en terminale, contre deux journées de huit heures de pratique en début de carrière.

Les matières professionnelles ne sont pas les seules affectées. "Leur donner les bases dans les matières générales" devient également compliqué, déplore Sigrid Gérardin. Parmi ces enseignements généraux, on retrouve le français et l'histoire, mais aussi les mathématiques, le sport, les langues vivantes ou encore les arts appliqués.

"Une bonne partie des élèves de lycée pro se trouve déjà en difficulté scolaire. Il leur faut à tout prix ces enseignements généraux pour rattraper le retard."

Sébastien Bouet, enseignant en menuiserie dans un lycée pro de l'Allier

à franceinfo

Aux yeux de Melvin, ces enseignements généraux représentent une "chance" pour des élèves souvent "au bord du décrochage". L'ancien lycéen en bac pro transports n'a pas oublié combien ce manque de cours lui avait pesé en stage. "On arrive dans une entreprise et on se rend compte qu'on ne connaît rien du tout, explique-t-il. On a appris les bases du métier, mais on n'a pas eu le temps d'aller en profondeur." Il lui manquait, se souvient-il, la maîtrise de certaines règles de sécurité et de droit. "Les entreprises n'ont pas forcément le temps de nous apprendre tout ça", ajoute Melvin. 

Des stages pas forcément pertinents

"Les stages, c'est un peu la loterie", reconnaît Valérie*, cheffe d'établissement d'un lycée professionnel en Occitanie. "Les élèves ont un tuteur sur le papier, mais parfois, ils ne le voient jamais, explique Sigrid Gérardin. Résultat : il y a bien souvent aucune pédagogie." Sophie, ancienne lycéenne en bac pro arts du bois, se souvient avoir enchaîné des "tâches répétitives" lors de ses premiers stages. Un constat partagé par Melvin : "Nous sommes conscients que de nombreuses entreprises nous utilisent comme de la main d'œuvre gratuite." 

"En formation automobile, les élèves passent parfois plus de temps en stage à laver le sol qu'à réparer des voitures."

Valérie, proviseure d'un lycée professionnel d'Occitanie

à franceinfo

De nombreux enseignants interrogés font aussi part des difficultés croissantes que les élèves rencontrent pour trouver un stage directement lié au métier auquel ils se forment. "Il arrive de plus en plus que des élèves ne trouvent rien, explique Laurent Hisquin, professeur d'électronique à Avignon et représentant du Snuep-FSU. On est donc obligés de réduire l'exigence pour qu'ils puissent quand même connaître le rythme de l'entreprise. Mais cela a un impact sur la pertinence du stage."

Un accès limité à l'enseignement supérieur

C'est pourquoi, quand l'idée d'augmenter les périodes en entreprise émerge au plus haut de l'Etat, sur le terrain, la colère monte. "On voit bien que la formation se fait d'abord à l'école, avant de se faire en stage", insiste Sigrid Gérardin. A ses yeux, "on renonce de plus en plus à l'ambition scolaire pour les jeunes". Car, sans les fondamentaux, c'est la réussite aux examens et donc la poursuite d'études après le bac qui semblent également compromises. 

"On ne peut pas à la fois choisir de mettre les jeunes en entreprise et favoriser leur insertion dans le supérieur, ça ne fonctionne pas."

Valérie, proviseure d'un lycée professionnel en Occitanie

à franceinfo

Pour les élèves en lycée professionnel, "la marche est haute" pour accéder au BTS, affirme Valérie. La sélection s'est accrue depuis la mise en place de Parcoursup, et la concurrence avec le lycée général d'autant plus renforcée.

Sophie se rappelle son expérience sur la plateforme : "Une petite information en italique indiquait en dessous des formations le pourcentage d'élèves issus de bac pro recrutés l'année précédente." Un chiffre "souvent très faible", qui dissuadait les élèves de postuler. Selon les données du ministère de l'Enseignement supérieur, les élèves en lycée professionnel sont dix fois plus nombreux qu'en lycée général à s'être retrouvés sans proposition à la fin de la procédure de 2021.  

C'est finalement une "révolution copernicienne" qu'il faudrait mener, affirme Eric Labastie, président de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE). Selon lui, "il faut arrêter de voir la voie professionnelle comme une voie de relégation, et se dire que toutes les voies sont égales et que chacune a ses spécificités". Un changement de paradigme qui semble nécessaire avant tout projet de réforme.

* Le prénom a été modifié.

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