Enquête Pisa : "Il y a en France des façons de regrouper les élèves qui sont particulièrement défavorables aux défavorisés"

Le sociologue François Dubet pointe la carte scolaire et le choix des familles qui cantonnent des élèves de même catégorie sociale dans les mêmes établissements.

Le sociologue François Dubet, le 14 novembre 2007 à Bordeaux.
Le sociologue François Dubet, le 14 novembre 2007 à Bordeaux. (PETIT CLAUDE / MAXPPP)

La France est l'un des pays de l'OCDE où le niveau des élèves dépend le plus de l'origine sociale, selon les résultats de l'enquête annuelle Pisa publiés mardi 3 décembre. "La carte scolaire et les choix des familles font que les élèves aux origines les plus modestes finissent par se retrouver entre eux dans les mêmes établissements", explique le sociologue François Dubet, mardi 3 décembre sur franceinfo. Professeur émérite à l'université de Bordeaux et spécialiste des inégalités, il pointe les lacunes du système éducatif français. "Il y a en France des façons de regrouper les élèves qui sont particulièrement défavorables aux défavorisés", résume-t-il.

franceinfo : Pourquoi le système éducatif français ne parvient-il pas à garantir une forme d'égalité des chances ?

François Dubet : Je crois qu'il y a d'abord des façons de regrouper les élèves qui, en France, sont particulièrement défavorables aux défavorisés. La carte scolaire et les choix des familles font que les élèves aux origines les plus modestes finissent par se retrouver entre eux dans les mêmes établissements. Et les élèves, surtout les élèves des catégories plus favorisées, se retrouvent aussi entre eux. Évidemment, le fait d'être avec des élèves plutôt faibles affaiblit le niveau moyen. C'est une sorte de loi. Et en même temps, comme la vie scolaire y est plus difficile, plus agitée, on constate que presque le tiers du temps scolaire est consacré à demander de rétablir de la discipline, ce qui fait que la manière de regrouper les élèves creuse considérablement les écarts. Cela tient aux inégalités spatiales, à la carte scolaire. Cela tient aussi au choix des familles qui fuient les écoles les plus difficiles et se regroupent ensemble. C'est une cause extrêmement lourde.

On voit tout de même une focalisation des efforts sur les établissements qui sont situés en zone d'éducation prioritaire. Par exemple avec le dédoublement des classes de CP, CE1. Est-ce que ça va dans le bon sens ?

Ça va incontestablement dans le bon sens. On verra si c'est aussi efficace qu'on le dit, mais le principe n'est pas contestable. De toute façon, il faudra continuer l'effort parce qu'on commence à voir que les élèves qui ont bénéficié du dédoublement en CP vont se retrouver avec des résultats assez moyens quand ils vont revenir dans les classes "normales". Ce n'est pas suffisant de donner quelques primes aux enseignants et quelques postes de plus dans des établissements les plus défavorisés. D'abord, parce que les conditions de travail et d'enseignement y sont bien plus dégradées qu'elles ne le sont ailleurs. Et puis, ça pose la question du mode d'affectation des enseignants. La France reste un pays qui nomme les nouveaux enseignants dans ces établissements. Ils en veulent, mais en même temps, le turnover est très élevé et les équipes se transforment tous les ans, donc c'est très difficile par ces mesures-là de compenser les inégalités.

Faut-il revoir la rémunération des enseignants ? C'est un des leviers qui a permis au Portugal par exemple de progresser sur les inégalités entre les élèves.

Là, ce sont des causes internes, et non plus la répartition des élèves. La formation professionnelle des enseignants et le recrutement des enseignants sont probablement à revoir. C'est un dossier extrêmement lourd, parce qu'il faut rendre le métier plus attractif financièrement. Je crois plus encore qu'il faut que les enseignants aient une véritable formation professionnelle, et non pas seulement quelques stages qui préludent à l'entrée dans le métier. Je crois aussi que la formation professionnelle doit se faire tout au long de la vie. Ce n'est pas normal qu'on soit formé à 22 ans et qu'ensuite, ça soit terminé. Il y a peut-être aussi à revoir le mode d'affectation des enseignants dans les établissements. On dit qu'il faut des équipes homogènes et soudées. Mais quand c'est un ordinateur qui nomme les enseignants, c'est quand même très difficile d'avoir des équipes homogènes ! J'ajoute que personnellement, je suis assez indulgent avec les ministres qui se succèdent parce que cette organisation est une des vaches sacrées de notre tradition scolaire. C'est difficile, mais il est clair qu'on ne peut pas voir les résultats Pisa qu'on a depuis presque vingt ans, dire que c'est scandaleux et très inégalitaire, et puis attendre sans rien faire la prochaine enquête qui donnera à peu près les mêmes résultats !