Vaccins : pourquoi sommes-nous si méfiants ?

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Une femme prend part à une manifestation d'environ 150 personnes contre la stratégie de vaccination obligatoire, le 15 octobre 2017, à Lyon. (KONRAD K. / SIPA)

En une dizaine d'années, la France est devenue l'un des champions mondiaux du vaccino-scepticisme. Cette réticence pourrait compromettre la réussite de la future campagne de vaccination contre le Covid-19 du gouvernement.

Au pays de Louis Pasteur, le vaccin n'est plus en odeur de sainteté. A quelques semaines du coup d'envoi attendu de la campagne de vaccination contre le Covid-19, seul un Français sur deux aurait l'intention de passer par la case piqûre, selon un sondage réalisé en novembre par Odoxa-Dentsu Consulting pour franceinfo et Le Figaro. Cette méfiance apparaît nettement supérieure aux niveaux observés à l'étranger : avec 54% d'intentions vaccinales, la France figure en dernière position d'un groupe de 15 pays étudiés dans un autre sondage par Ipsos en octobre, loin derrière la Corée du Sud, la Chine et l'Inde, qui dépassent les 80%.

Cette hésitation vaccinale n'est pas spécifique aux projets entourant le Covid-19. La France s'était déjà fait remarquer dans une comparaison menée en 2018 par l'institut Gallup pour la fondation Wellcome (en anglais) : 33% des Français interrogés y contestaient la sécurité des vaccins, le niveau le plus élevé des 144 pays étudiés, loin de la moyenne mondiale de 7%.

Comment la France est-elle devenue une championne du vaccino-scepticisme ? Plusieurs chercheurs interrogés par franceinfo expliquent cette particularité hexagonale, relevant aussi bien de l'histoire sanitaire récente que du pessimisme français et du rapport compliqué entre les citoyens et leurs institutions.

Une succession de polémiques sanitaires

Jusqu'à la fin des années 2000, la France fait figure de bonne élève : le taux de réticents à la vaccination stagne aux alentours de 10%. A l'hiver 2009-2010, l'épisode de la grippe H1N1 change la donne. "Le gouvernement lance une campagne de vaccination surdimensionnée contre cette grippe qui s'avère finalement peu létale", rappelle Jocelyn Raude, enseignant-chercheur à l'Ecole des hautes études en santé publique. "C'est un échec."

"Avec cette campagne H1N1, des questions émergent sur les liens d'intérêts entre les industriels, les experts scientifiques et le pouvoir politique."

Jocelyn Raude, chercheur à l'EHESP de Rennes

à franceinfo

Apparue au milieu des années 1990 autour du vaccin contre l'hépatite B, la crainte des effets indésirables prend aussi de l'ampleur au cours de cet hiver. "Une soixantaine de cas de narcolepsie sont recensés sur le territoire, ce qui n'est pas rien", rappelle à France 24 la géographe Lucie Guimier, spécialisée en santé publique.

En l'espace de quelques mois, les milieux complotistes s'emparent de la question des vaccins, les polémiques se multiplient et l'Organisation mondiale de la santé est accusée d'avoir exagéré la menace sous l'influence des groupes pharmaceutiques. Pour couronner le tout, l'affaire du Mediator éclate en février 2010. Les vaccins n'y sont pour rien, mais ce scandale vient renforcer l'idée d'une dangereuse collusion politico-pharmaceutique, avec des morts à la clé. De 10%, le taux de réticents aux injections passe à 40%. La consommation de certains vaccins, comme celui contre la grippe, s'effondre.

Cet enchaînement d'événements est propre à la France, souligne le sociologue Jeremy Ward, qui y voit la principale explication à la défiance actuelle.

"Je ne connais pas un pays où il y ait eu autant de débats publics sur la sécurité des vaccins au cours de la dernière décennie."

Jeremy Ward, chercheur au CNRS

à franceinfo

Selon lui, l'écho médiatique rencontré par les polémiques vaccinales doit aussi beaucoup à la stratégie mesurée de certains groupes de victimes et de scientifiques controversés comme Henri Joyeux. Ce cancérologue influent, ancien président de Familles de France, est devenu l'égérie télégénique et la caution scientifique de la remise en cause des vaccins multivalents (qui immunisent contre plusieurs maladies) et de la critique de l'usage d'aluminium comme adjuvant. "Sans remettre en cause le principe de la vaccination, ces personnalités ont su se distinguer des antivaccins traditionnels ou complotistes en ciblant seulement certains vaccins ou certaines substances, au nom de la science", relève Jeremy Ward. Leur discours est donc "davantage audible par le grand public et facilite l'accès aux médias".

Une forte défiance à l'égard des autorités

Pour l'historien de la santé Laurent-Henri Vignaud, l'hésitation vaccinale française ne tient pas tant aux derniers scandales sanitaires – "le Mediator, la Dépakine ou encore le sang contaminé ne concernent pas des vaccins" – qu'au rapport des citoyens à leurs dirigeants. Interrogés sur les vaccins, les Français expriment "plus globalement une méfiance à l'égard de la parole publique et du capitalisme incarné par les laboratoires", estime ce maître de conférences à l'université de Bourgogne.

"La vaccination devient un marqueur identitaire : pour ou contre le gouvernement."

Jocelyn Raude, chercheur à l'EHESP de Rennes

à franceinfo

Plus qu'ailleurs, "la vaccination en France est associée à une forme de soumission à l'Etat et à sa politique sanitaire", explique Jocelyn Raude, qui relève "un rejet notable du côté des extrêmes et encore plus chez les non-politisés." A l'inverse, dans des pays à "forte confiance envers le gouvernement" comme la Chine, la Corée du Sud et Singapour, on observe les taux d'adhésion vaccinale les plus élevés, rapporte une étude parue dans Nature Medicine (en anglais) en octobre.

Dans le dernier baromètre de la confiance politique (PDF), réalisé en avril par OpinionWay pour le Cevipof, seuls 32% des Français disaient avoir confiance en leur gouvernement, contre 60% des Allemands et 61% des Britanniques. Les sentiments les plus répandus en France étaient la méfiance (32%) et la morosité (28%), tandis que la sérénité l'emportait largement outre-Rhin (39%) et outre-Manche (35%).

"Les Français sont plus sceptiques et pessimistes que d'autres peuples, mais il faut l'interpréter avec prudence", prévient Laurent-Henri Vignaud. Ainsi, la loi de 2018 imposant de vacciner les enfants contre 11 maladies pour qu'ils puissent être gardés en collectivité n'a pas été suivie de "résistance majeure". "Il y a un gouffre entre exprimer des doutes dans un sondage et assumer de ne pas vacciner ses enfants", estime l'historien.

Des professionnels de santé parfois méfiants

Une autre explication à l'hésitation vaccinale, mise au jour en France et encore peu étudiée à l'étranger, réside dans l'attitude du personnel soignant. "Une partie des médecins eux-mêmes ont des doutes vis-à-vis de certains vaccins", note le sociologue Jeremy Ward, à partir d'une étude sur les généralistes français, publiée en 2015 dans EBioMedecine (en anglais). "Ils ne sont pas imperméables aux débats sur le sujet", souligne le chercheur, qui y voit aussi le fruit d'"une dégradation du rapport entre les médecins et les autorités sanitaires, jugées déconnectées du terrain".

La vaccination contre la grippe H1N1 à l'hiver 2009-2010 avait été un révélateur. "Cette campagne de vaccination a été faite de façon très administrative, par des services que les gens ne connaissaient pas, en dehors des médecins traitants, rappelle sur France Culture Elisabeth Bouvet, responsable des questions vaccinales à la Haute Autorité de santé (HAS). Les médecins de ville et les professionnels de santé en général ont été très méfiants aussi et ça a certainement joué un rôle très important dans la méfiance de la population."

Pour autant, "la grande majorité des généralistes soutient la vaccination et c'est ce qui a sauvé la couverture vaccinale en France", insiste Jocelyn Raude. L'inquiétude serait plutôt du côté des professions paramédicales (infirmières, kinés, ostéopathes…), "moins considérées" et, selon ses recherches, plus sensibles aux théories concurrentes de la médecine conventionnelle.

Une moins bonne culture épidémique

Si les Français prennent une telle distance avec la vaccination, c'est enfin parce que les grandes épidémies sont souvent perçues comme de l'histoire ancienne. Les vaccins, longtemps "source de fierté et de gloire nationale", ont permis de faire disparaître la rougeole et la poliomyélite dans les années 1950 en France, rappelle Jocelyn Raude.

"Ce n'est pas un hasard si la critique des vaccins prend de l'ampleur au moment où disparaissent les générations qui ont le souvenir de ces terribles épidémies."

Jocelyn Raude, chercheur à l'EHESP de Rennes

à franceinfo

La remise en cause des vaccins pour des maladies quasiment disparues n'est pas en soi une aberration, fait remarquer Laurent-Henri Vignaud. "Si une maladie n'est plus là, le risque de contracter la maladie devient inférieur au risque de développer un effet secondaire lié au vaccin contre cette maladie", explique-t-il, d'où l'intérêt de réévaluer régulièrement les consignes vaccinales.

Quoi qu'il en soit, la France n'appartient pas aux pays ayant gardé une habitude du risque épidémique – du moins jusqu'au Covid-19. Ceux-ci appartiennent à deux familles : "Il y a les pays pauvres, aux systèmes de santé sous-dotés, où des maladies comme Ebola font des ravages et où l'intérêt d'un vaccin est évident, développe l'historien. Et il y a les pays émergents comme la Corée du Sud et la Chine, où sont nées de nombreuses épidémies et où, malgré l'apport de la médecine moderne, une solide culture de réponse aux menaces demeure, notamment par le recours aux masques et aux vaccins."

Après une dizaine d'années de vaccino-scepticisme en France, la pandémie de coronavirus rappellera-t-elle les Français à leur histoire pro-vaccination ? Les premiers sondages ne le laissent pas apparaître, mais le véritable test sera celui de la vaccination. Réponse en 2021.

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